‹ Emile, ou de l'Education (volume 4)Chapitre 40 sur 128 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

pérance , et qu'il n'y a point sans la santé de vrai plaisir dans la vie , je serois tempérant par sensualité.

Je resterois toujours aussi près de la nature qu'il seroit possible pour flatter les sens que j'ai reçus d'elle , bien sûr que plus ellemettroit du sien dans mes jouissances , plus j'y trouverois de réalité. Dans le choix des objets d'imitation jelaprendrois toujours pour modèle; dans mes appétits j e lui donnerois la préférence j dans mes goûts je la consul terois toujours ; dans les mets je voudroîs toujours ceux dont elle fait le meilleur apprêt et qui passent par le moins de mains pour venir sur nos tables . J e préviendr ois les falsifications de la fraude, j'irois au-devant du plaisir. Ma sotte et grossière gourmandise n'enricbiroit point un maître- d'hôtel ; il ne me vëndroit point au poids de l'or du poison pour du poisson ; ma table ne seroit point couverte avec appareil de magnifiques ordures, et de charognes lointaines; je prodiguerois ma propre peine pour satisfaire ma sensualité , puisqu'alors cette peine est un plaisir elle-même , et qu'elle ajoute à celui qu'on en attend. Si je voulois goûter un mets du bout du monde ; j'irois, comme Apicius , plutôt l'y chercher , que de

l'en faire venir; car les mets les plus exquis manquent toujours d'un assaisonnement qu'on n'apporte pas avec eux , et qu'aucun cuisinier ne leur donne, l'air du climat qui les a produits.

Par la même raison je n'imiterois pas ceux qui , ne se trouvant bien qu'où ils ne sont point, mettent toujours les saisons en contradiction avec elles-mêmes , et les climats en contradiction avec les saisons ; qui , cherchant l'été en hiver , et l'hiver en été , vont avoir froid en Italie, et chaud dans le nord, sans songer qu'en croyant fuir la rigueur des saisons ils la trouvent dans des lieux où Ton n'a point appris à s'en garantir. Moi je resterois en place, ou je prendrois tout le contre-pied : je voudrois tirer d'une saison tout ce qu'elle a d'agréable, et d'un climat tout ce qu'il a de particulier. J'aurois une diversité de plaisirs et d'habitudes qui ne se ressembleroient point , et qui seroient toujours dans la nature ; j'irois passer l'été à Naples , et l'hiver a Pétersbourg, tantôt respirant un "doux zéphyr a demi-couché dans les fraîches grottes de Tarente; tantôt dans l'illumination d'un palais de" glace , hors d'haleine et fatigué des plaisirs du bal.

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