LIVRE IV
Je voudrois dans le service de ma table , dans la parure de mon logement, imiter par des ornements très-simples la variété des saisons , et tirer de chacune toutes ses délices , sans anticiper sur celles qui la suivront. Il y a de la peine et non du goût a troubler ainsi Tordre de la nature ; a lui arracher des productions involontaires, qu'elle donne a regret dans sa malédiction; et qui, n'ayant ni qualité ni saveur , ne peuvent ni nourrir l'estomac ni flatter le palais. Rien n'est plus insipide que les primeurs ; ce n'est qu'à grands frais que tel riche de Paris , avec ses fourneaux et ses serres chaudes , vient a bout de n'avoir sur sa table toute Tannée que tle mauvais légumes et de mauvais fruits* Si j'avois des cerises quand il gèle, et des melons ambrés au cœur de l'hiver, , avec quel plaisir les gouterois-je , quand mon palais n'a besoin d'être humecté ni rafraîchi? Dans les ardeurs de la canicule le lourd marron me seroit-il fort agréable? le préféreroisje]sortant de la poêle , a la groseille, à la fraise, et aux fruits désaltérants qui me sont offerts sur la terre sans tant de soins ? Couvrir sa cheminée au mois de janvier de végétations forcées , de fleurs pâles et sans odeur , c'est moins
parer l'hiver que déparer le printemps ; c'est s'ôter le plaisir d'aller dans les bois chercher la première violette, épier le premier bourgeon, et s'écrier dans un saisissement de joie : Mortels , vous n'êtes pas abandonnés , la nature vit encore !
Pour être bien servi , j'aurois peu de domestiques : cela a déjà été dit , et cela est bon a redire encore. Un bourgeois tire plus de vrai service de son seul laquais , qu'un duc de dix messieurs qui l'entourent. J'ai pensé cent fois qu'ayant à table mon verre à côté de moi je bois a l'instant qu'il me plaît; au lieu que si j'avois un grand couvert il faudroit que vingt voix répétassent a boire avant que je pusse étancher ma soif. Tout ce qu'on fait par autrui se fait mal , comme qu'on s'y prenne. Je n'.enverroispas chez les marchands, j'irois moimême ; j'irois pour que mes gens ne traitassent pas avec eux avant moi, pour choisir plus sûrement, et payer moins chèrement; j'irois pour faire un exercice agréable , pour voir un peu ce qui se fait hors de chez moi; cela récrée, et quelquefois cela instruit : enfin j'irois pour aller, c'est toujours quelque chose. L'ennui commence par la vie trop sédentaire \