LIVRE IV
me donner le temps de la peindre sans l'exciter.
Il est des époques dans la vie humaine qui sont faites pour n'être jamais oubliées. Telle est, pour Émile , celle de l'instruction dpnt je parle; elle doit influer surlerestede ses jours. Tâchons donc de la graver dans sa mémoire en sorte qu'elle ne s'en efface point. Une des erreurs de notre âge est d'employer la raison trop, nue , comme si les hommes n'étoient qu'esprit. En négligeant la langue des signes, qui parlent à l'imagination, l'on a perdu le plus énergique-deslangages. L'impression de la parole est toujoursfoible, et l'on parle au cœur par les yeux bien mieux que par les oreilles. En voulant tout donner au raisonnement , nous* avons réduit en mots nos préceptes; nous n'avons rien mis dans les actions. La seule raison n'est point active ; elle retient quelquefois, rarement elle excite, et jamais elle n'a rien fait de grand. Toujours raisonner est la manie des petits esprits. Les âmes fortes ontbien un autre langage ; c'est par ce langage qu'on persuade et qu'on fait agir.
J'observe que , dans les siècles modernes , les hommes n'ont plus de prise les uns sur les
io ÉMILE.
autres que par la force et par l'intérêt , au lieu que les anciens agissoient beaucoup plus par la persuasion, par les affections de Famé, parce qu'ils ne négligeoientpasla langue des signes. Toutes les conventions se passoient avec solennité pour les rendre plus inviolables : avant que la force fût établie, les dieux étoient les magistrats du genre humain ; c'est par devant eux que les particuliers faisoient leurs traités , leurs alliances, prononçoient leurs promesses : la face de la terre éloit le livre ou s'en conservoit les archives. Des rochers , des arbres , des monceaux de pierres consacrés par ces actes, et rendus respectables aux hommes barbares , étoient les feuillets de ce livre , ouvert sans cesse à tous les yeux. Le puits du-serment, le puits du vivant et voyant , le vieux chêne de Membré, le morceau du témoin; voilà quels étoient les monuments grossiers, mais augustes, de la sainteté des contrats; nul n'eût osé d'une main sacrilège attenter à ces monuments, et la foi des hommes étoit plus assurée par la garantie de ces témoins muets , qu'elle ne l'est aujourd'hui par la vaine rigueur des lois.
Dans le gouvernement , l'auguste appareil