LIVRE IV
delà puissance royale en imposoit aux peuples. Des marques de dignité, un trône, un sceptre, une robe de pourpre , une couronne , un bandeau , étoîent pour eux des choses sacrées.
Ces signes respectés leur rendoient vénérable Phomme qu'ils en voyoient orné : sans soldats, sans menaces, sitôt qu'il parloit il étoit obéi. Maintenant qu'on affecte d'abolir ces signes », qu'arrive-t-il de ce mépris? Que la majesté royale s'efface de tous les cœurs 5 que les rois ne se font plus obéir qu'à force de troupes , et que le respect des sujets n'est que dans la
1 Le clergé romain les a très-habilement conservés, et, à son exemple, quelques républiques, entre, autres celle de Venise. Aussi le gouvernement vénitien , malgré la chute de l'état, jouit-il encore, sous l'appareil de son anlique majesté, de toute l'af fection, de toute l'adoration du peuple; et, après le pape orné de sa tiare , il n'y a peut-être ni roi , ni potentat, ni homme aumonde aussi respecté que le doge de Venise, sans pouvoir, sans autorité, mais rendu sacré par sa pompe , et paré sous sa corne ducale d'une coiffure de femme. Cette cérémonie du bucentaure , qui fait tant rire les sots, feroit verser à la populace de Venise, tout son sang pour le maintien de son tyrannique gouvernement.
il ÉMILE.
crainte du châtiment. Les rois n'ont plus la peine de porter leur diadème ni les grands les marques de leurs dignités; mais il faut avoir cent mille bras toujours prêts pour faire exécuter leurs ordres. Quoique cela leur semble plus beau peut-être , il est aisé de voir qu'a la longue cet échange ne leur tournera pas à profit.
Ce que les anciens ont fait avec l'éloquence est prodigieux : mais cette éloquence ne consistoit pas seulement en beaux discours bien arrangés; et jamais elle n'eut plus d'effet que quand l'orateur parloit le moins. Ce qu'on disoitle plus vivement ne s'exprimoit pas par des mots , mais par des signes ; on ne le di soit pas , on lemontroit. L'objet qu'on expose aux yeux ébranle l'imagination, excite la curiosité, tient l'esprit dans l'attente de ce qu'on va dire , et souvent cet objet seul a tout dit. Thrasybule et Tarquin coupant des têtes de pavots, Alexandre appliquant son sceau sur la bouche de son favori , Diogène marchant devant Zénon , ne parloient-ils pas mieux que s'ils avoient fait de longs discours? Quel circuit de paroles eût aussi bien rendu les mêmes idées ? Darius , engagé dans la Scy thie avec son armée, reçoit -