LIVRE V. i4i
elle prendra dans le même dégoût tout ce qu'elle fera sous ses yeux. Il est très-difficile que celles qui ne se plaisent pas avec leurs mères plus qu'avec personne au monde puissent un jour tourner a bien; mais, pour juger de leurs vrais sentiments , il faut les étudier , et non pas se fier a ce qu'elles disent; car elles sont flatteuses , dissimulées, et savent de bonne heure se déguiser. On ne doit pas non plus leur prescrire d'aimer leur mère j l'affection ne vien t point par devoir, et ce n'est pas ici que sert la contrainte. L'attachement , les soins , la seule habitude , feront aimer la mère de la fille si elle ne fait rien pour s'attirer sa haine. La gène même oîi elle la tient , bien dirigée, loin d'affoiblir cet attachement , ne fera que l'augmenter , parce que la dépendance étant un état naturel aux femmes, les filles se sentent faites pour obéir.
Par la même raison qu'elles ont ou doivent avoir peu de liberté , elles portent à l'excès celle qu'on leur laisi^ ; extrêmes en tout , elles se livrent a leurs jeux avec plus d'emportement encore que les. garçon s : c'est le second des inconvénients dont je viens de parler. Cet emportement doit être modéré; car il est la
ifa ÉMILE.
cause de plusieurs vices particuliers aux femmes, comme entre autres le caprice et l'enjouement, par lesquels une femme se transporte aujourd'hui pour tel objet qu'elle ne regardera pas demain. L'inconstance des goûts leur est aussi funeste qué leur excès et l'un et l'autre leur vient de la même source. Ne leur ôtez pas la gaîté , les ris , le bruit, les folâtres jeux, mais empêchez qu'elles ne se rassasient de l'un pour courir à l'autre; ne souffrez pas qu'un seul instant dans leur vie elles ne connoissent plus de frein. Accoutumez-les à se voir interrompre au milieu de leurs jeux , et ramener a d'autres soins sans murmurer.
La seule habitude suffit encore en ceci, parce qu'elle ne fait que seconder la nature.
Il résulte de cette contrainte habituelle une docilité dont les femmes ont besoin toute leur vie , puisqu'elles ne cessent jamais d'être assujéties ou à un homme ou aux jugements des hommes , et qu'il ne leur est jamais permis de se mettre au-dessus de <*?s jugements. La première et la plus importante qualité d'une femme est la douceur : faite pour obéir à un être aussi imparfait que l'homme, souvent si plein de vices , et toujours si plein de défauts, elle