LIVRE V. i5i
de pris sur l'assommante longueur du temps , et il vaut mieux s'amuser de soi que de s'ennuyer de tout. Sans la toilette que feroit-on de la vie depuis midi jusqu'à neuf heures ? En rassemblant des femmes autour de soi on s'amuse à les impatienter , c'est déjà quelque chose $ on évite les tête-a-tête avec un mari qu'on ne voit qu'à cette heure-là , c'est beaucoup plus : et puis viennent les marchandes , les brocanteurs, les petits messieurs , les petits auteurs, les vers , les chansons , les brochures : sans la toilette on ne réuniroit jamais si bien tout cela. Le seul profit réel qui tienne à la chose est le prétexte de s'étaler un peu plus que quand on est vêtue j mais ce profit n'est peut-être pas si grand qu'on pense, et les femmes à toilette n'y gagnent pas tant qu'elles diroientbien. Donnez sans scrupule une éducation de femmes aux femmes ; faites* qu'elles aiment les soins de leur sexe , qu'elles aient de la modestie , qu'elles sachent veiller à leur ménage et s'occuper dans leur maison ; la grande toilette tombera d'elle-même , et elles n'en seront mises que de meilleur goût.
La première chose que remarquent en grandissant les jeunes personnes , c'est que tous ces
i5q ÉMILE.
agrémenta étrangers ne leur* suffisent pas , si elles n'en ont qui soient à elles.^On ne peut jamais se donner la beauté , et l'on n'est pas sitôt en état d'acquérir la coquetterie ; mais on peut déjà chercher a donner un tour agréable à ses gestes , un accent flatteur a sa voix , à composer son maintien, a marcher avec légèreté , à prendre des attitudes gracieuses , et à choisir partout ses avantages. La voix s'étend , s'affermit , et prend du timbre , les bras se développent , la démarche s'assure , et l'on s'aperçoit que', de quelque manière qu'on soit mise, il y a un art de se faire regarder. Dèslors il ne s'agit plus seulement d'aiguille et d'industrie; de nouveaux talents se présentent et font déjà sentir leur utilité.
Je sais que les sévères instituteurs veulent qu'on n'apprenne aux jeunes filles ni chant, ni danse , ni aucun des arts agréables. Cela me paroît plaisant : et à qui veulent- ils donc qu'on les apprenne? aux garçons ? A qui des hommes ou des femmes appartient-il d'avoir ces talents par préférence? A pèrsonne, répondront41s.
Les chansons profanes sont autant de crimes ; la danse est une invention du démon; une jeune fille ne doit avoir d'amusement que son