‹ Emile, ou de l'Education (volume 4)Chapitre 80 sur 128 · LIVRE V. i · texte numérisé non relu

LIVRE V. i

travail et la prière. Voilà d'étranges amusements pour un enfant de dix ans ! Pour moi , j'ai grand'peur que toutes ces petites saintes qu'on force de passer leur enfance à prier Dieu ne passent leur jeunesse à tout autre chose , et ne réparent de leur mieux , étant mariées , le temps qu'elles pensent avoir perdu filles. J'estime qu'il faut avoir égard à ce qui convient à l'âge aussi bien qu'au sexe ; qu'une jeune fille ne doit pas vivre comme sa grand'mère \ qu'elle doit être vive, enjouée, folâtre, chanter, danser autant qu'il lui plaît , et goûter tous les innocents plaisirs de son âge : le temps ne viendra que trop tôt d'être posée et de prendre un maintien plus sérieux.

Mais la nécessité de ce changement même est-elle bien réelle? N'est-elle point peut-être encore un fruit de nos préjugés? En n'asservissant les honnêtes femmes qu'à de tristes devoirs , on a banni du mariage tout ce qui pouvoit le rendre agréable aux hommes. Faut-il s'étonner si la taciturnité qu'ils voient régner chez eux les en chasse , ou ils sont peu tentés d'embrasser un état si déplaisant? A force d'outrer tous les devoirs , le christianisme les rend impraticables et vains ; à force d'in-

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terdire aux femmes le chant , la danse , et tous les amusements du monde , il les rend maussades, grondeuses, insupportables dans leurs maisons. Il n'y a point de religion où le mariage soit soumis à des devoirs si sévères , et point où un engagement si saint soit si méprisé. On a tant fait pour empêcher les femmes d'être aimables, qu'on a rendu les maris indifférents. Cela ne devroit pas être; j'entends fort bien : mais moi je dis que cela devoit être , puisqu'enfin les chrétiens sont hommes. Pour moi , jevoudrois qu'une jeune Angloise cultivât avec autant de soin les talents agréables pour plaire au mari qu'elle aura, qu'une jeune Albanoise les cultive pour le harem d'Ispahan. Les maris, dira-t-on , ne se soucie nt point trop de tous ces talents. Vraiment je le crois , quand pes talents, loin d'être employés a leur plaire , ne servent que d'amorce pour attirer chez eux de )eunes imprudents qui les déshonorent- Mais pensezvous qu'une femme aimable et sage , ornée de pareils talents , et qui les consacreroit à l'amusement de son mari, n'ajouteroit pas au bonheur de sa vie , et ne Pempêcheroit pas, sortant de son cabinet la tête épuisée , aller chercher des récréations hors de chez lui? Personne

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