‹ Emile, ou de l'Education (volume 4)Chapitre 83 sur 128 · LIVRE V. i5g · texte numérisé non relu

LIVRE V. i5g

vantage : cela doit être, et je changerons volontiers ce reproche en éloge : la bouche et les yeux ont chez elles la même activité, et par la même raison. L'homme dit ce qu'il sait , la femme dit ce qui plaît ; l'un pour parler a besoin de connoissance , et l'autre de goût ; l'un doit avoir pour objet principal les choses utiles, l'autre les agréables. Leurs discours ne doivent avoir de formes communes que celles de la vérité.

On ne doit donc pas contenir le babil des filles , comme celui des garçons , par cette interrogation dure , A quoi cela est-il bon ? mais par cette autre a laquelle il n'est pas plus aisé de répondre , Quel effet cela Jera-t-il ? Dans ce premier âge , où , ne pouvant discerner encore le bien et le mal , elles ne sont les juges de personne , elles doivent s'imposer pour loi de ne jamais rien dire que d'agréable à ceux a qui elles parlent ; et ce qui rend la pratique de cette règle plus difficile est qu'elle reste toujours subordonnée a la première, qui est de ne jamais mentir.

J'y vois bien d'autres difficultés encore , mais elles sont d'un âge plus avancé. Quant k présent , il n'en peut coûter aux jeunes filles

iGo ÉMILE.

pour être vraies que de l'être sans grossièreté et comme naturellement cette grossièreté leu répugne , l'éducation leur apprend aisément a l'éviter. Je remarque en général , dans le commerce du monde , que la politesse des hommes est plus officieuse , et celle des femmes plus caressante. Cette différence n'est point d'institution , elle est naturelle. L'homme paroît chercher davantage a vous servir , et la femme à vous agréer. Il suit de là que , quoi qu'il en soit du caractère des femmes , leur politesse est moins fausse que la nôtre , elle ne fait qu'étendre leur premier instinct ; mais quand un homme feint de préférer mon intérêt au sien propre, de quelque démonstration qu'il colore ce mensonge, je suis très-sûr qu'il en fait un. Il n'en coûte donc guère aux femmes d'être polies, ni par conséquent aux filles d'apprendre a le devenir. La première leçon vient de la nature , l'art ne fait que la suivre , et déterminer suivant nos usages sous quelle forme elle doit se montrer. A l'égard de leur politesse entre elles , c'est tout autre chose j elles y mettent un air si contraint et des attentions si froides , qu'en se gênant mutuellement elles n'ont pas grand soin de cacher leur gêne , et

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