‹ Emile, ou de l'Education (volume 4)Chapitre 85 sur 128 · LIVRE V. i · texte numérisé non relu

LIVRE V. i

une telle dépendance l'une de l'autre , que c'est de l'homme que la femme apprend ce qu'il faut voir , et de la femme que l'homme apprend ce qu'il faut-faire. Si la femme pouvoit remonter aussi bien que l'homme aux principes , et que l'homme eût aussi bien qu'elle l'esprit des détails ; toujours indépendants l'un de l'autre , ils vivroient dans une discorde éternelle , et leur société ne pourroit subsister. Mais , dans l'harmonie qui règne entre eux , tout tend a la fin commune ; on ne sait lequel met le plus du sien4 chacun suit l'impulsion de l'autre ; chacun obéit , et tous deux sont les maîtres.

Par cela même que la conduite de la femme ^st asservie à l'opinion publique , sa croyance est asservie à l'autorité. Toute fille doit avoir la religion de sa mère , et toute femme celle de son mari. Quand cette religion seroit fausse , la docilité qui soumet la mère etla fille à l'ordre de la nature efface auprès de Dieu le péché de l'erreur. Hors d'état d'être juges elles-mêmes, elles doivent recevoir la décision des pères et des maris comme celle de l'église. • Ne pouvant tirer d'elles seules la règle de leur foi , les femmes ne peuvent lui donner

ÉMTLE.

pour bornes celles de l'évidence et de la raison; mais , se laissant entraîner par mille impulsions étrangères, elles sont toujours audeçà ou au-delà du vrai. Toujours extrêmes , elles sont toutes libertines ou dévotes; on n'en voit point savoir réunir la sagesse à la piété. La source du mal n'est pas seulement dans le caraclère outré de leur sexe , mais aussi dans l'autorité mal réglée du nôtre : le libertinage des mœurs la fait mépriser , l'effroi du repentir la rend tyrannique ; et voilà comment on en fait toujours tvp ou trop peu.

Puisque l'autorité doit régler la religion des femmes, il ne s'agit pas tant de leur expliquer les raisons qu'on a de croire , que de leur exposer nettement ce qu'on croit : car la foi qu'on donne à des idées obscures est la première source du fanatisme, et celle qu'on exige pour des choses absurdes mène à la folie ou à l'incrédulité. Je ne sais à quoi nos catéchismes portent le plus , d'être impie ou fanatique ; mais je sais bien qu'ils font nécessairement l'un ou l'autre.

Premièrement, pour enseigner la religion à de jeunes filles, n'en faites jamais pour elles un objet de tristesse et de gêne, jamais une

Page 1