‹ Emile, ou de l'Education (volume 4)Chapitre 98 sur 128 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

garde tous , et qui ne régnent qu'a la faveur de l'intrigue et du itfensonge ». Au contraire, celles qui ont encore de la honte , qui ne s'enorgueillissent point de leurs fautes, qui savent cacher leurs désirs à ceux mêmes qui les inspirent , celles dont ils en arrachent les aveux avec le plus de peine , sont d'ailleurs les plus vraies , les plus sincères , les plus constantes dans tous leurs engagements, et celles sur la foi desquelles on peut généralement le plus compter.

Je ne sache que la seule mademoiselle de l'Enclos qu'on ait pu citer pour exception

1 Je sais que les femmes qui ont ouvertement pris leur parti sur un certain point prétendent bien se faire valoir de cette franchise, et jurent qu'à cela près il n'y a rien d'estimable qu'on ne trouve en elles; mais je sais bien aussi qu'elles n'ont jamais persuadé cela qu'à des sots. Le plus grand frein de leur sexe ôté, que reste-t-il qui les retienne ? et de quel honneur feront-elles cas après avoir renoncé à celui qui leur est propre? Ayant mis une fois leurs passion, à l'aise, elles n'ont plus aucun intérêt d'y résister .-Necfoemina, amissa pudicitià , A lia abnueb.it. Jamais auteur connut-il mieux le cœur humain dans les deux sexes que celui quia dit cela ?

igo ÉMILE.

connue à ces remarques. Aussi mademoiselle de l'Enclos a-t-elle passé pour un prodige.

Dans le mépris des vertus de son sexe elle avoit, dit-on, conservé celles du nôtre : on vante sa franchise , sa droiture , la sûreté de son commerce , sa fidélité dans l'amitié $ enfin, pour achever le tableau de sa gloire, on dit qu'elle s'étoit faite homme. A la -bonne heure. Mais, avec toute sa haute réputation, je n'aurois pas plus voulu de cet homme-la pour mon ami que pour ma maîtresse.

Tout ceci n'est pas si hors de propos qu'il paroît être. Je vois où tendent les maximes de la philosophie moderne en tournant en dérision la pudeur du sexe et sa fausseté prétendue ; et je vois que l'effet le plus assuré de cette philosophie sera d'ôter aux femmes de notre siècle le peu d'honneur qui leur est resté.

Sur ces considérations je crois qu'on peut déterminer en général quelle espèce de culture convient à .l'esprit des femmes , et sur quels objets on doit tourner leurs réflexions dès leur jeunesse.

Je l'ai déjà dit , les devoirs de leur sexe sont plus aisés a voir qu'à remplir. La première chose qu'elles doivent apprendre est à les ai-

LIVRE V. 191 mer par la considération de leurs avantages ; c'est le seul moyen de les leur rendre faciles- Chaque état et chaque âge a ses devoirs. On connoît bientôt les siens pourvu qu'on les aime. Honorez votre état de femme, et , dans quelque rang que le ciel vous place , vous serez toujours une femme de bien. L'essentiel est d'être ce que nous fit la nature ; on n'est toujours que trop ce que les hommes veulent que Ton soit.

La recherche des vérités abstraites et spéculatives, des principes , axiomes dans les sciences , tout ce qui tend a généraliser les idées , n'est point du ressort des femmes ; leurs études doivent se rapporter toutes a la pratique ; c'est a elles a faire l'application des principes que l'homme a trouvés , et c'est à elles de faire les observations qui mènent l'homme à l'établissement des principes. Toutes les réflexions des femmes , en ce qui ne tient pas immédiatement a leurs devoirs , doivent tendre à l'étude des hommes ou aux connaissances agréables qui n'ont que le goût pour objet; car quant aux ouvrages de génie ils passent leur portée; elles n'ont pas non plus assez de justesse et d'attention pour réussir aux sciences exactes ;

igi ÉMILE.

et , quant aux connoissances physiques , c'est à celui des deux qui est le plus agissant, le plus allant, qui voit le plus d'objets, c'est a celui qui* a le plus de force, et qui l'exerce davantage, à juger des rapports des êtres sensibles et des lois de la nature. La femme qui est foible et qui ne voit rien au-dehors, apprécie et juge les mobiles qu'elle peut mettre en œuvre pour suppléer à sa foiblesse, et ces mobiles sont les passions de l'homme. Sa mécanique à elle est plus forte que la nôtre , tous ses leviers vont ébranler le cœur humain» Tout ce que son sexe ne peut faire par lui-même , et qui lui est nécessaire ou agréable , il faut qu'il ait l'art de nous le faire vouloir j il faut donc qu'elle étudie à fond l'esprit de l'homme , non par abstraction l'esprit de l'homme en général , mais l'esprit des hommes qui l'entourent , l'esprit des hommes auxquels elle est assujétie , soit par la loi , soit par l'opinion. Il faut qu'elle apprenne a pénétrer leurs sentiments par leurs discours , par leurs actions , par leurs regards , parleurs gestes. Il faut que par ses discours, par ses actions, par ses regards, par ses gestes, elle sache leur donner les sentiments qu'il lui plaît , sans même paroître y songer. Ils philo-

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