‹ Émile, ou, de l'ÉducationChapitre 16 sur 60 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

Italie on ne voit point de femmes dans les boutiques ; et l'on ne peut rien imaginer de plus triste que fe coup d'œil des rues de ce pays-là pour ceux qui sont accoutumés à cefîes de France et d'Angleterre. En voyant des marchands de modes vendre aux dames des rubans, des pompoms, du réseau, de la chenille, je trouvais ces oarures délicates bien ridicules dans de grosses mains, faites pour souffler îa forge et frapper sur l'enclume, Je me disais : Dans ce pays les femmes devraient, par représailles, lever des boutiques de fourbisseurs et d'armuriers. Eh l que chacun fasse et vende les annes de son sexe» Pour les connaître, il les faut employer.

Jeune homme, imprime à tes travaux îa main de l'homme. Apprends à manier d'un bras vigoureux ta hache et la scie, à équarrir une poutre, à monter sur un comble, à poser le faîte, à l'affermir de jambes de force et d'entraits ; puis crie à ta sœur de venir t'aider à ton ouvrage, comme elle te disait de travailler à son point croisé.

J'en dis trop pour mes agréables contemporains, je te sens ; mais je me laisse quelquefois entraîner à la force des conséquences. Si quelque homme que ce soit a honte de travailler en public, armé d'une doîoire et ceint d'un tablier de peau, je ne vois plus en lui qu'un esclave de l'opinion, prêt à rougir de bien faire, sitôt qu'on se rira des honnêtes gens. Toutefois, cédons aux préjugés des pères tout ce qui ne peut nuire au jugement des enfants. Il n'est pas nécessaire d'exercer toutes les professions utiles pour les honorer toutes ; il suffit de n'en estimer aucune au-dessous de soi. Quand on a le choix, et que rien d'ailleurs ne nous détermine, pourquoi ne consulteraiton nas l'agrément, l'inclination, la convenance entre les professions de même rang ? Les travaux des métaux sont utiles, et même les plus ut?les de tous. Cependant, k moins qu'une raison particulière ne m'y porte, Je ne feraî point de votre fils un maréchal, un serrurier, on ■orgeron ; je n'aimerais pas à lui voir dans sa forge ta j^u^ d'un cyclone. De même ie n'en fera? pas un maçon, encore moins un cordonnier, ff faut que tous les métiers se fassent ; mais qui pzu*. choisir doit avoir égard à la propreté, car \\ n'y a point là d'opinion ; sur ce point les nous décident Enfin ie n'aimerais pas ces stupîdes professions (îont les ouvriers.. $ms industrie et presoue automates» n'exercent jarres leurs mains Qu'au même frftvaïl Lea #iseraa«l8, tes Wsmfi 6e bas. tes scieurs de jnerres* è ççioî s^rt. d'employer &. ces .rnJtie

SI ÊMiLE

mes de s-ens ? c'est une machine qui en mène une I

Tout bien considéré, le métier que j'aimerais le mi SfUï fût du goût de mon élève, est celui de menuisier. 0 t$t propre, il est utile, Il peut s'exercer dans la maison tient suffisamment le corps en hftieine ; il exige èi Touvner de l'adresse et de l'industrie ; et dans la forme des ouvrages, que l'utilité détermine, l'élégance et le g< Ut «ont pas exclus.

Que si par hasard îe génie de votre élève était dèV ftient tourné vers les sciences spéculatives, alors je rublâmerais pas .qu'on lui donnât un métier conforme à inclinations ; qu'il apprît, par exemple, a faire des instruments de mathématiques, des lunettes, des télescopes, etc.

Quand Emile apprendra son métier, je veux l'apprendre avec lui, car je suis convaincu qu'il n'apprendra jamais bien que ce que nous apprendrons ensemble. Nous nous mettrons donc tous deux en apprentissage, et nous prétendrons poifit être traités en messieurs, mais en v: apprentis qui ne le sont pas pour rire. Pourquoi iw serions-nous pas tout de bon ? Le czar Pierre était charpentier au chantier, et tambour dans ses propres troupes: pensez-vous que ce prince ne nous valût pas par la naissance ou par le mérite ? Vous comprenez quç ce n'est point k Emile que je dis cela ; c'est à vous, qui que vc puissiez être.

Malheureusement, nous ne pouvons passer tout r temps à rétabli. Noua ne sommes pas seulement apprentis ouvriers, nous sommes apprentis hommes ; et Pappren «*»j££ dt ce dernier métier est plut pénible et plus long que yeatre. Comment ferons-nous donc ? Pren axons-nous cm- Sttettre de rabot une heure par |our comme on prend un îSMrtrre à danser ? Non, nous ne serions pas des apprenti?, mets des disciples ; et notre ambition n'est pas tant d'apprendre la menuiserie que de nous élever % l'état de menuisier. Je suis donc d'avis que nous allions toutes les semaines une ou deux fois, au moins, passer la journée entière chez le maître, que nous nous levions à son heure; que nous soyons à l'ouvrage avant lui ; que nous mangions à sa table ; que nous travaillions sous ses ordres, et qu'après avoir eu l'honneur de souper avec sa famille nous retournions, si nous voulons, coucher dans nos durs. Voilà comment on apprend plusieurs métiers à fois, et comment on s'exerce au travail des mains 88 négliger l'autre apprentissage.

Soyons simples en faisant bien. N'allons pas repro* iîaàre U opu soins pour ia combattre» 5 .•

LïvtE m m

gueifitr d'avoir vaincu tes préjugés, c'est s'y soumettre. On dit qire, par un ancien usage de la maison ottomane, le grand seigneur est obligé de travailler de ses mains; eî chacun sait que les ouvrages d'une main royale ne peuvent &tre que des chefs-d'œuvre. Î1 distribue donc magnifiquement ces chef-d'œuvre aux grands de la Porte ; et l'ouvrage est payé selon !a qualité de l'ouvrier, Ce oue je vois de mal à cela n'est pas cette prétendue vexation : car, au contraire, elle est un bien. En forçant les grands de partager avec lui tes dépouilles du peuple, le prince est d'autant moins obligé de- pifler le peuple directement. C'est un soulagement nécessaire au despotisme et sans lequel cet horrible gouvernement ne saurai subsister.

Le vrai mal d'un pareil usage est Wrîèe qu'A donne à. ce pauvre homme de son mérite. Comme le roi Midas, H voit changer en or tout ce qu'il touche, mgis iî n'&perçoïî: pas quelles oreilles cela fait pousser. Pour en conserver de courtes â notre Emile, préservons ses mains de ce riche talent ; que ce qu'il fait ne tire pas son prix de Pou* vrier, mais de l'ouvrage. Ne souffrons jamais au 'on juge du sien au'en le comparant à celui des bons maîtres Que son travail soit nr*<sé par le travail m^rne. et non oarce qu'il est de lui. Dites de ce qui est bien fait : Voilà qui csi bien fait: mais n'ajoutez point : Qui est^ee qui a faii cela ? S'i? dît lui-même d'un air fier et content de lui : C«/ mai nui F ai faii. ajoutez froidement • Varia ou UH autre, il n'imparte ; c'est toujours au travail bien fait

Bonne mère, préserve-toi surtout de® mensonges qu'o& te prépare. Si ton fils sait beaucoup de choses, déf«e-toj de tout ce qu'il sait; s'il a le malheur d'être élevé dans Paris, tt d'être riche, il est perdu. Tant qu'il s'y trouvera d'habiles artistes, iî aura tous leurs talents; mais, loin d'eux, iî n'en aura plus. A Paris, le riche sait tout ; iî n'y a d'ignorant que le pauvre. Cette capitale est pleine d'amateurs, et surtout d'amatrices, qui font leurs ouvrages comme M. Guillaume inventait ses couleurs. Je reconnais à ceci trois exceptions honorables parmi les hommes ; H y en peut avoir davantage : mais je n'en connais aucune parmi les femmes, et je doute qu'il y en ait En générai, on acquiert un nom dans les arts comme dans (a robe j on devient artiste et juge des artistes comme 02 devient docteur en droit et magistrat

Si donc il était une foi? établi qu'il est beau de sanrofe un métier, vos enfants le sauraient bientôt sans Pape prendre ; ils pssBcraier.-: g$ çoau&e ïm co&s^Meïî

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de Zurich. Point de fout ce cérémonial pour Emile ; point d'apparence, et toujours de la réalité Qu'on ne dise pas qu'il sait, mais qu'il apprenne en silence Qu'il fasse touïours son chef-d'oeuvre,' et que jamais il ne passe maître; qu'il ne se montre pas ouvrier par son titre, mais par son travail.

Si Jusqu'ici je me suis fait entendre, on doit concevoir comment avec l'habitude de l'exercice du corps et du travail des mains, je donne insensiblement à mon élève le goût de la réflexion et de la méditation, pour balancer en fui la paresse qui résulterait de son indifférence pour les jugements des hommes et du calme de ses passions. Il faut qu'il travaille en paysan, et qu'il pense en philosophe, pour n'être pas aussi fainéant qu'un sauvage. Le grand secret de l'éducation est de faire q"e les exercices du corps et ceux de l'esprit servent toujours de délassement îes uns aux autres.

Mais gardons-nous d'anticiper sur tes instructions qui demandent un esprit plus mûr. Emile ne sera pas longtemps ouvrier sans ressentir par lui-même l'inégalité des conditions qu'il n'avait d'abord qu'aperçue. Sur les maximes que je lui donne et qui sont à sa portée, il voudra m'examiner à mon tour. En recevant tout de moi seul, en se voyant si près de l'état des pauvres, il voudra savoir pourquoi j'en suis si loin. !! me fera peut-être, au dépourvu, des questions scabreuses : « Vous êtes riches, vous me l'avez dit, et je le vois. Un riche doit aussi son travail à la société, puisqu'il est homme. Mais vous, que faitesvous donc pour elle » ? Que dirait à cela un beau gouverneur ? je l'ignore. H serait peut-être assez sot pour parler à l'enfant des soins qu'il lui rend. Quant à moi, l'atelier me tire d'affaire : « Voilà, cher Emile, une excellente question ; je vous promets d'v répondre pour moi quand vous y ferez pour vous-même une réponse dont vous soyez content . En attendant, j'aurai soin de rendre a vous et aux pauvres ce nue î'ai de trop, et de faire une table ou un banc par semaine, afin de n'être pas tout à fait inutile à tout ».

Nou3 voici revenus à nous-mêmes. Voila notre enfant prêt à cesser de l'être, rentré dans son individu. Le voilà sentant plus que jamais la nécessité qui l'attache aux choses. Après avoir commencé par exercer son corps et ses sens, nous avons exercé son esprit et son jugement ; enfla nous evons réuni l'usage da se» membres à celui de &m fecuîtil. Nous avons fait un fcr» «f'ssant et pen«» çmt il ne »ous reste plus, pour achever l'homme, que de

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