‹ Émile, ou, de l'ÉducationChapitre 31 sur 60 · livre rv ■ £fô · texte numérisé non relu

livre rv ■ £fô

• de la nature plus manifestée lui Jisposition . .:r. Ce ne fcerà

après avoir cultivé son naturel en mille manières, après m des réflexions sur ses propres sentiments et sur ceux il observera C autres, qu'il pourra parvenir à

îéraliser ses notions individuelles sous l'idée abstraite -amanite, et joindre à ses affections particulières celles qui peuvent l'identifier avec son espèce. En devenant capable d'attachement, il devient sensible eîui des autres (î), et par là même, attentif aux signes cet attachement. Voyez-vous quel nouvel empire vous allez acquérir sur lui ? Que de chaînes vous avez mises tour de son coeur aval * qu'il s'en aperçut ! Que ne sen~ -t-il point quand, ou\ rant les yeux sur lui-même, il verra ce que vous avez fait pour lui ; quand il pourra so comparer aux autres jeunes gens de son âge, et vous comparer aux autres gouverneurs ? Je dis quand U le verra ; mois gardez-vous de le lui dire ; si vous le lui dites il ne le verra plus. Si vous exigez de lui de l'obéissance retour des soins que vous Fui avez rendus, il croira ï vous l'avez surpris : il se dira qu'en feignant de l'obliger gratuitement vous avez prétendu le charger cTipe dette, et le lier par un contrat auquel il n'a point consenti. En vain vous ajouterez que ee que vous exiger de n'est que pour lui-même ; vous exiger enfin, et vous ger en vertu de ce que vous avez fait sans son aveu. land un malheureux prend l'argent qu'on feint de lui donner, et se trouve enrôlé malgré lui, vous criez à l'injustice ; n'êtes— vous pas plus injuste encore de demander à votre élève le prix des soins qu'il n'a point acceptés ?

L'ingratitude serait plus rare si les bienfaits à usure étaient moins communs. On aime ce qui nous fait du bien ; c'est un sentiment si naturel ! L'ingratitude n'est pas dans le cceur de l'homme, mais l'intérêt y est : iî y a moins d'obligés ingrats que de bienfaiteurs intéressés. Si vous i vendez vos dons, je marchanderai sur le prix ; mais si vous feignez de donner, pour vendre ensuite à votre mot, vous usez de fraude : c'est d'être gratuits qui les rend inestimables. Le cœur ne reçoit de lois que de luimême : en voulant l'enchaîner on le dégage ; on i'enchaîne

x, L'attachement peut se passer de retour, Jamais l'amitié : • est un échange, un contrat comme les autres ; mais elle le plus saint de tous. Le mot à'ami n'a point d'autre correlatif que lui-même. Tout homme qui n'est pas l'ami de son

i est très sûrement un fourbe, car ce n'est qu'en feignant de rendre l'amitié qu'on peut l'obtenir.

en le laissant libre.

Quand le pêcheur amorce Veau, le poisson vient, et reste autour de lui sans défiance ; mais quand, pris à l'hameçon caché sous l'appât, il sent retirer la ligne, il tâche de fuir. Le pêcheur est-il le bienfaiteur ? le poisson est-il l'ingrat? Voit-on jamais qu'un homme oublié par son bienfaiteur l'oublie ? Au contraire, il en parle toujours avec plaisir, il n'y songe point sans attendrissement : s'il trouve occasion de lui montrer par quelque service inattendu qu'il se ressouvient des siens, avec quel contentement intérieur il satisfait alors sa gratitude ! Avec quelle douce joie il se fait reconnaître ! Avec quel transport il lui dit : mon tour est venu ! Voilà vraiment la voix de la nature ; jamais un vrai bienfait ne fit d'ingrat.

Si donc la reconnaissance est un sentiment naturel, et que vous n'en détruisiez pas l'effet par votre faute, assurez-vous que votre élève, commençant à voir le prix de vos soins, y sera sensible, pourvu que vous ne les ayez point mis vous-même à prix, et qu'ils vous donneront dans son cœur une autorité que rien ne pourra détruire. Mais, avant de vous ùtre bien assuré de cet avantage, gardez de vous l'ôtez en vous faisant valoir auprès de lui. Lui vanter vos services, c'est les lui rendre insupportables ; les oublier, c'est l'en faire souvenir. Jusqu'à ce qu'il soit temps de le traiter en homme, qu'il ne soit jamais Question de ce qu'il vous doit, mais de ce qu'il se doit. Pour le rendre docile, laissez-lui toute sa liberté ; dérobez-vous pour qu'il vous cherche ; élevez son âme au noble sentiment de la reconnaissance, en ne lui parlant jamais que de son ir^rêt. le n'ai point voulu qu'on lui dît que ce qu'on faisait était pour son bien, avant qu'il fût en état de l'entendre : dans ce discours il n'eût vu que votre déoendnncc, et il ne vous eût pris que pour son valet. Mais, maintenant qu'il commence à sentir ce que c'est qu'aimer, il sent aussi quel doux Hen peut unir un homme à ce qu'il aime ; et, dans le zèle oui vous fait occuper de lui sans ce^e. il ne voit nlus rattachement d'un esclave, mais l'affection d'un ami. Or, rien n'a tant de poids sur le cœur humain aue la voix de l'amitié bien reconnue : car on sait qu'elle ne non6; narle Jamais oua uour notre intérêt. On oeut croire cm'un ami se tromne. mais non cm'il veuille nous tromner. Oudonefbis on résiste à SC3 conseils, maïs jamais on ne les ménrise.

Nous entrons enfin dans l'ordre moral : nous venons de faire un second pas d'homme. Si c'en était ici le lieu, j'essayerais de montrer comment des premiers mouve-

LJVRE IV ©7

ments du cœur s'élèvent les premières VT>ix de la conscience, et comment des sentiments d'amour et de haine naissent les premières notions du bien et du mal. je ferais voir que fastice et bon/t5 ne sont point seulement des mots abstraits, de purs êtres moraux formés par l'entendement, mais de véritables affections de l'âme éclairée par la raison, et qui ne sont qu'un progrès ordonné de nos affections primitives ; que par la faisoîi seule, indépendamment de la conscience, on ne peut établir aucune loi naturelle, et que tout le droit de la nature n'est qu'une chimère (1), s'il n'est fondé sur un besoin naturel au cœur humain. Mais je songe que je n'ai point à faire des traités de métaphysique et de morale, ni des cours d'études d'aucune espèce ; iî me suffit de marquer Tordre et le progrès de nos sentiments et de no 5 connaissances relativement à notre constitution. D'autres démontreront peut-être ce que je ne fais qu'indiquer ici!

Mon Emile n'ayant jusqu'à présent regardé que luimême, te premier regard qu'il jette sur ses semblables le porte à se comparer avec eux ; et le premier sentimen? qu'excite en lui cette comparaison est de désirer la première place. Voilà îe point où l'amour de soi se changeen amour-propre, et où commencent à naître toutes Icipassions qui tiennent à celle-là. Mais, pour décider si celles de ces passions qui domineront dans son caractère seront humaines et douces, ou cruelles et malfaisantes,

1. Le précepte, même d'agir avec autrui comme nous voulon.? qu'on agisse avec nous, n'a de vrai fondement que la conscience et le sentiment ; car où est la raison précise d'agir étant moi comme si j'étais un autre, surtout quand je suis moralement sûr de ne jamais me trouver dans le même cas ? et qui me répondra qu'en suivant bien fidèlement cette maxime j'obtiendrai qu'on îa suive de même avec moi ? Le méchant tire avantage de îa probité du juste et de sa propreinjustice ; il est bien aise que tout le monde soit juste excepté lui. Cet accord-là, quoi qu'on en dise., n'est pas? fortavantageux aux gens de bien. Mais quand îa force d'une âiïie expansive m'identifie avec mon semblable, et que je me sens pour ainsi dire en lui, c'est pour ne pas souffrir que je ée veux pas qu'il souffre ; je m'intéresse à lui pour l'amour àv. moi, et .la raison du précepte est dans la nature elle-même, qui m'inspire le désir de mqn bien être en quelque Heu qtje js œe sente exister. D'oïi je conclus qu'il n'est pas vrai que les préceptes de la loi naturelle soient fondés sur la raison seul? . ils ont une base plus solide et plus sûre. L'amour des hc dérivé de l'amour de soi est îe principe de la justice hure Le sommaire de toute la morale est donné dans l'Ev par celui de îa loi,

Bnib U 1

Page 1