‹ Émile, ou, de l'ÉducationChapitre 49 sur 60 · LIVRE IV Ï5Î · texte numérisé non relu

LIVRE IV Ï5Î

uns relativement aux autres. L'esprit se confond et se perd dans cette infinité de rapports, dont pas un n'est confondu ni perdu dans la fouîe. Que d'absurdes suppositions pour déduire toute cette harmonie de l'aveugle mécanisme de la matière mue fortuitement ! Ceux qui nient l'unité d'intention qui se manifeste dans les rapports de toutes les parties de ce grand tout, ont beau couvrir leurs galimatias d'abstractions, de coordinations, de principes généraux, de termes emblématiques ; quoi qu'ils fassent, il m'est impossible de concevoir un svstème d'êtres si constamment ordonnés, nue je ne conçoive une intelligence qui l'ordonne. Il ne dénend pas de moi de croire aue la matière passive et morte a du produire des êtres vivants et sentants, nn'une fatalité aveurrle a pu produire des êtres intelligents, aue ce qui ne pense point a pu produire des êtres qui pensent

Je croîs donc que le monde est gouverné par une volonté puissante et sage ; je le vois, ou plutôt je le sens, et cela m'importe à savoir. Mais ce même monde est-il éternel ou créé ? Y a-t-il un principe unique des choses ? y en -a-t-il deux ou plusieurs, et quelle est leur nature ? je n'en sais rien, et que m'importe ? A mesure que ces connaissances me deviendront intéressantes, je m'efforcerai de les acquérir; jusque-là je renonce à des questions oiseuses qui peuvent inquiéter mon amour-propre, mais qui sont inutiles à ma conduite et supérieures à ma raison.

Souvenez-votrs toujours que je n'enseigne point mon sentiment, je l'expose. Que la matière soit éternelle ou créée, qu'il y ait un principe passif ou qu'il n'y en ait point, touiours est-il certain que le tout est un, et annonce une intelligence unique; car je ne vois rien qui ne soit ordonné dans le même système, et oui ne concoure à la même fin, savoir, la conservation du tout dans l'ordre établi. Cet être qui veut et qui peut, cet être actif par lui-même, cet être enfin, quel ou'iî soit, qui meut l'univers et ordonne toutes choses, je l'appelle Dieu. Je joins à ce nom les idées d'intelligence, de puissance, de volonté oue j'ai rassemblées, et celle de bonté qui en est une suite nécessaire ; mais îe n'en connais pas mieux l'être auauel je l'ai donnée ; il se dérobe également à mes sens et à mon entendement: plus j'y pense, plus je me confonds! je sais très c ment qu'il existe, et qu'il

existe par' lui ; ; je sais oue mon existence est

subordonnée à la sienne, et oue toutes les choses oui me

>nt cor~*:c3 sont absolument dans îe même cas. J'apsr*

çois Dieu partout dans ses œuvres, je îe sens en moi, je le vois tout autour, de moi; mais, sitôt que je veux le contempler en lui-même, sitôt que je veux chercher où il est, ce qu'il est, quelle est sa substance, il m'échappe, et mon esprit troublé n'aperçoit plus rien.

Pénétré de mon insuffisance, je ne raisonnerai jamais sur la nature de Dieu, que je n'y sois forcé par le sentiment de ses rapports avec moi. Ces raisonnements sont toujours téméraires ; un homme sage ne doit s'y livrer ou'en tremblant, et sûr qu'il n'est pas fait pour les approfondir : car ce qu'il y 3 de plus injurieux à la divinité n'est pas de n'y peint penser, mais d'en penser mal.

Après avoir découvert ceux de ses attributs par lesquels je conçois son existence, je reviens à moi, et je cherche quel rang j'occupe dans Tordre des choses qu'elle gouverne et que je puis examiner, je me trouve incontestablement au premier par mon espèce; car, par ma volonté et par les instruments qui sont en mon pouvoir pour l'exécuter, j'ai plus de force pour agir sur tous les corps qui m'environnent, ou pour me prêter ou me dérober comme il me plaît à leur action, qu'aucun d'eux n'en a pour agir sur moi malgré moi par la seule impulsion physique, et, par mon intelligence, je suis le seul qui ait inspection sur îe tout. Quel être ici-bas, hors l'homme, sait observer tous les autres, mesurer, calculer, prévoir leurs mouvements, leurs effets, et joindre, pour ainsi dire, le sentiment de l'existence commune à celui de son existence individuelle ? Qu'y a-t-il de si ridicule à penser que tout est fait pour moi, si je suis le seul qui sache tout rapporter à lui ?

îl est donc vrai que l'homme est le roi de la nature, au moins sur la terre qu'il habite ; car non seulement il dompte tous les animaux, non seulement il dispose des éléments par son industrie, mais lui seul sur la terre en sait disposer, et il s'approprie encore, par la contemplation, les astres mêmes dont il ne peut approcher. Qu'on me montre un autre animal sur la terre oui sache faire usage du feu, et qui sache admirer le soleil. Quoi ! je puis observer, connaître les êtres et leurs rapports ; je puis sentir ce que c'est qu'ordre, beauté, vertu; je puis contempler l'univers, m'élever à la main qui le gouverne; je puis aimer le bien, le faire, et je me comparerais aux bête» ? Ame abjecte, c'est la triste philosophie qui te rend semblable à elles : ou plutôt tu veux en vain t'avi- [$& £ Ion génie tfqwso contre tes jiriacipes, ton cceur

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