‹ Émile, ou, de l'ÉducationChapitre 50 sur 60 · livre iv m · texte numérisé non relu

livre iv m

bienfaisant dément ta doctrine, et l'abus même de tes facultés prouve leur excellence en dépit de toi

Pour moi, qui n'ai point de système à soutenir, moi, homme simple et vrai, que la fureur d'aucun parti n'entraîne et qui n'aspire point à l'honneur d'être chef de secte, content de la place où Dieu m'a mis, je ne vois rien, après lui, de meilleur que mon espèce ; et si j'avais à choisir ma place dans l'ordre des êtres, que pourrais-Je choisir de plus que d'être homme ?

Cette réflexion m'enorgueillît moins qu'elle ne me touche; car cet état n'est point de mon chois, et il n'était pas dû au mérite d'un être qui n'existait pas encore. Puisje me voir ainsi distingué sans me féliciter de remplir ce poste honorable, et sans bénir la main qui m'y a placé ? De mon premier retour sur moi naît dans mon cœur un sentiment de reconnaissance et de bénédiction pour l'auteur de mon espèce, et de ce sentiment mon premier hommage à la divinité bienfaisante. J'adore la puissance suprême et je m'attendris sur ses bienfaits : ie n'ai pas besoin qu'on m'enseigne ce culte, il m'est dicté par la nature elle-même. N'est-ce pas une conséquence naturelle de l'amour de soi, d'honorer ce qui nous protège, et d'aimer ce qui nous veut du bien ?

Mais quand, pour connaître ensuite ma place individuelle dans mon espèce, j'en considère l'économie, les divers rangs et les hommes qui les remplissent, que deviens-je ? Quel spectacle ! Où est l'ordre que j'avais observé ? Le tableau de la nature ne m'offrait qu'harmonie et proportions ; celui du genre humain ne m'offre que confusion, désordre I Le concert règne entre les éléments, et les hommes sont dans le chaos ! Les animaux sont heureux, leur roi seul est misérable ! O sagesse ! où sont tes lois? O Providence! est-ce ainsi que tu régis le monde ? Etre bienfaisant, qu'est devenu ton pouvoir ? Je vois îe mal sur la terre.

Croiriez-vous, mon bon ami, que de ces tristes réflexions et de ces contradictions apparentes se formèrent dans mon esprit les sublimes idées de l'âme, qui n'avaîeni point jusque-là résulté de mes recherches ? En méditant sur la nature de l'homme, i'y crus découvrir deux principes distincts, dont l'un relevait à l'étude des vérités étemelles, à l'amour de la justice et du beau moral, aux régions du monde intellectuel dont la contemplation fait les délices du saçe, et dont l'autre le ramenait bassement en lui-même, l'asservissait à l'empire des sens, aux passions qui sont kurs ministres, et contrariai pzî eSef

fout ce que lui inspirait de noble et de grand le sentiment du premier. En me servant entraîné, combattu par ces deux mouvements contraires, je me disais : Non, l'homme n'est point un; je veux et je ne veux pas, je me sens à la tois esclave et libre ; je vois le bien, je l'aime, et je fais îe mal : je suis actif quand j'écoute la raison, passif quand mes passions m'entraînent, et mon pire tourment, quand je succombe, est de sentir que j'ai pu résister.

jeune homme, écoutez avec confiance, je serai toujours de bonne foi. Si la conscience est l'ouvrage des préjugés, j'ai tort sans doute, et il n'y a point de morale démontrée ; mais si se préféra à tout est un penchant naturel 5 l'homme, et si pourtant le premier sentiment de la justice est inné dans le cœur humain, que celui qui fait de l'homme un être simple lève ces contradictions, et je m reconnais plus qu'une substance.

Vous remarquerez que par ce mot de substance, j'entends en général l'être doué de quelque qualité primitive, et abstraction faite de toutes modifications^ particulières ou secondaires. Si donc toutes les qualités primitives qui nous sont connues peuvent se réunir dans un même être, on ne doit admettre qu'une substance ; mais s'il y en a qui s'excluent mutuellement, il y a autant de diverses substances qu'on peut faire de pareilles exclusions. Vous réfléchirez sur cela ; pour moi, je n'ai besoin, quoi qu'en dise Locke, de connaître la matière que comme étendue et divisible, pour être assuré qu'elle ne peut penser; et quand un philosophe viendra me dire que les arbres sentent et que les roches pensent (1), il aura

r. ï! me semble que, loin de dire que les rochers pensent, la philosophie moderne a découvert au contraire que^ les hommes ne pensent point. Elle ne reconnaît plus que des êtres sensitifs dans la nature ; et toute la différence qu'elle trouve entre un homme et une pierre, est que l'homme est un être sensitif qui ■ des sensation», et la pierre un être sensitif qui n'en a pas. Maïs s'il est vrai que toute matière sente, où concevrai-) e l'unité sensitive, ou !c moi individuel ? sera-ce dans chaque molécule de matière ou dans des coros agrégatifs ? Flaceraî-je également cette U'.ùté dans les fluides et dans les solides, dans les mixtes et dans î*s éléments ? Il n'y a, dit-on.

que de grains de sable ? Si chaque atome élémentaire est un être sensitif, comment concevrài-je celte intime communication par lamselle l'un se sent dans l'autre, en sorte nue leurs Acvk W>î se' confondent en un ? L'attraction peut être une loi de

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