‹ Émile, ou, de l'ÉducationChapitre 51 sur 60 · LIVRE IV M · texte numérisé non relu

LIVRE IV M

beau m'embarrasse* dans ses. arguments subtils, je ne puis voir en lui qu'un sophiste de mauvaise foi, qui aime mieux donner le sentiment aux pierres que d'accorder une âme à l'homme»

Supposons un sourd qui nie l'existence des sons, parce qu'ils n'ont jamais frappé son oreille. Je mets sous ses yeux un instrument à corde dont je fais sonner l'unisson par un autre instrument caché : h sourd voit frémir îa corde; je lui dis : C'est îe son qui fait cela. Point du tout, répond-il ; îa cause dn frémissement de la corde est en eîîe-même; c'est une qualité commune à tous les corps de frémir ainsi. Montrez-moi donc, reprends-je, ce frémissement dans les autres corps, ou du moins sa cause dans cette corde. Je ne puis, réplique îe sourd ; mais, parce que je ne conçois pas comment frémit cette corde, pourquoi faut-il quel j'aille expliquer cela par vos sons dont je n'ai pas îa moindre idée ? C'est expliquer un fait obscur par une cause encore piusobscure. Ou rendez-moi vos sens sensibles, ou je dis qu'ils n'existent pas.

Plus je réfléchis sur la pensée et sur la nature de l'esprit humain, plus je trouve que le raisonnement des matérialistes ressemble à celui de ce sourd. Us sont sourds, en effet, à la voix intérieure qui leur crie d'un ton difficile à méconnaître : Une machine ne pense point, il n y a ni mouvement ni figure qui produise la réflexion : quelque chose en toi cherche à briser les liens qui îe compriment : l'espace n'est pas fa mesure, l'univers entier n'est pas assez grand pour toi; {es sentiments, tes désirs, ton inquiétude, tort orgueil même, ont un autre princioe que ce corps étroit dans lequel tu te sens enchaîné.

Nul être matériel n'est actif par lui-même ; et moi, Je ïû suis. On a beau me disputer cela, je le sens, et ce sentiment qui me parle est plus fort que la raison qui îe

la nature dont le mystère nous est inconnu ; mais nous concevons au moins que l'attraction, agissant selon lésinasses, n'a

•i d'incompatibles avec l'étendue et la divisibilité. Concevez vous la même chose du sentiment ? Les parties sensibles sont étendues, mais' l'être sensitif est invisible et un : il ne se partage P^, il cat tout entier ou nul : l'être sensitif n'est donc

i un corps. Je ne sais comment l'entendent nos matéralistcs,;

la il me semble que les mêmes difficultés qui leur ont fait

fêter la pensée leur devraient faire aussi rejeter le senti-

meut ; et je ne vois pas pourquoi, ayant fait le premier pas, il£

feraient pas aussi l'autre : que leur en coûterait-il de plus ?

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combat. J'ai un corps sur lequel les autres agissent et qui sgit sur eux ; celle action réciproque n'est pas donteuse, mais ma volonté est indépendante de mes sens ; je consens ou je résiste, je succombe ou je suis vainqueur, et je sens parfaitement en moi-même quand je fais ce que j'ai voulu faire, ou quand je ne fais que céder à mes passions ; J'ai toujours la puissance de vouloir, non la force d'exécuter. Quand je me livre aux tentations, j'agis selon l'impulsion des objets externes. Quand je me reproche cette faiblesse, je n'écoute que ma volonté : je suis esclave par mes vices, et libre par mes remords ; le sentiment de ma liberté ne s'efface en moi que quand je me déprave, et que j'empêche enfin la voix de l'âme de s'élever contre la loi du corps.

Je ne connais ïa volonté que par le sentiment de la mienne, et l'entendement ne m'est pas mieux j:onnu. Quand on me demande quelle est la cause qui détermine ma volonté, je demande à mon tour quelle est la cause qui détermine mon jugement : car il est clair que ce? deux causes n'en font qu'une ; et, si l'on comprend bien que l'homme est actif dans ses jugements, que son. entendement n'est que le pouvoir de comparer et de juger, on verra que sa liberté n'est qu'un pouvoir semblable, ou dérivé de celui-là : il choisit le bon comme il a iugé le vrai ; s'il juge faux, il choisit mal. Quelle est donc la cause qui détermine sa volonté ? C'est son jueement. Et quelle est la cause qui détermine son jugement ? C'est sjt faculté intelligente c'est sa puissance de juger ; la cause déterminante est en lui-même. Passé cela, je n'entends plus rien.

Sans doute je ne suis pas libre de ne pas vouloir mon propre bien, je ne suis pas libre de vouloir mon mal ; mais ma liberté consiste en cela même que je ne puis vouloir que ce oui m'est convenable, ou que j'estime tel. 63113 que rien d'étranger à moi me détermine. S'ensuit-il que je ne sois pas mon maître, parce que je ne suis pas le maître d'être un autre que moi ?

Le principe de toute action est dans Va volonté d'un être libre ; on ne saurait remonter au delà. Ce n'est pas le mot de liberté qui ne signifie rien, c'est celui de nécessité. Supposer quelque acte, quelque effet qui ne dérive pas d'un principe actif, c'est vraiment supposer des effets sans causes, c'est tomber dans le cercle vicieux. Ou il n'y a point de première îmnulsîon, ou toute première impulsion n'a nulle cause antérieure ; et il n'y a point de véritable vîtotê $tm§ Vibçïtè. Uïwœm çst donc libre <Ian.s ses

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