‹ Emile Verhaeren,Chapitre 4 sur 9 · À VERHAEREN · texte numérisé non relu

À VERHAEREN

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Verhaeren était le seul grand poëte de notre temps qui réalisât l’union du peuple et de l’art. L’âme des foules. modernes, des armées du travail, des villes trépidantes, des forces tumultueuses grondait en ses poëmes. Et le vent des plaines flamandes y pourchassait les nuées. Le magicien qui déchaïnait ces rythmes souverains n’était pas moins exceptionnel par son caractère que par son œuvre. Le plus impétueux des poètes français depuis la mort de Hugo, le souffle le plus violent, l’esprit le plus épique, ivre de mouvement et passionné de force, était dans la vie un de ces êtres de candeur débonnaire, dont parle le Sermon sur la Montagne. C'était une impression rafraîchissante de rencontrer parmi les hommes dc lettres parisiens cet artiste au cœur simple,

affectueux, ingénu, qui était toute bonté et toute modestie, toujours heureux d’aimer et prêt à nn sans l'ombre d’une pensée d’amour-propre et d'envie.

. Tout ce qui vit autour de nous Sous la douce et rage et

Ingénument nous aime, Et nous, Nous aimons tout...

Il avait traversé des crises douloureuses et des assauts de l’âme. Je ne l’ai connu qu’au temps où il en était sorti victorieux et où il avait conquis la joie, la paix sereine ©. Il semblait qu’il y eût fait son nid, pour y mourir dans la lumière.

(1) A cette époque, je me souviens (un an avant la guerre) d'une réunion ‘intime à laquelle il prenait part, avec le généreux Bazalgette, et quelques artistes étrangers, le poète le plus pur de la jeune Allemagne, et un critique autrichien dont le nom est justement célèbre Alors régnait entre nous un esprit de fraternité européenne. Nous projetions de fonder une sorte de Correspondance littéraire, à l'exemple de celle de Grimm et de Diderot.

La tourmente de la guerre alla l’y trouver, l’en rejeta meurtri, affolé, dans le monde de la douleur qu’il avait oublié et dans celui de la haïne qu’il n’avait jamais connu. Qui l’a vu s’y débattre a prévu qu’il y serait brisé. Pendänt cette période, où la bourrasque avait un peu séparé nos pensées, sans séparer nos cœurs (jamais il ne m'écrivit de lettres plus affectueuses), ce qui me frappait le plus en lui, c'était comme un effarement douloureux de haïr, et l'accent triste et doux d’une âme mortellement atteinte. De la grande tragédie, haute et pure victime! Cœur frémissant, broyé dans l’étreinte meurtrière des nations !..... Celles-ci firent trêve, un moment, à leur duel, pour s’incliner devant la dépouille sacrée du poëte exilé de sa patrie par l'invasion et de lui-même par sa haine. Et voici ce que m'’écrivait, au lendemain de sa mort, un de ses anciens amis, d’une des nations ennemies qui lui avait fait tant de mal, et avec qui il avait rompu. Il me semble que cet hommage a plus de prix que celui même de ses compagnons d'armes dans la lice européenne : car, venu de l’autre camp, il à l’accent émouvant d’un repentir :

En moi, j'entends, chaque jour, heure après heure, un Requiem pour lui. Je sens les cierges brâlants goutter dans mon cœur ; et seul, je sais combien je lui dois. Non pas littérairement (j'ai déjà payé ma dette), mais humainement. Il m'a pour la première fois montré la vie sans tache d’un poète, en notre temps ; il m'a fait connaître, en sa noble pureté, comment la simplicité de vie est une condition essentielle de la liberté d'âme; il m'a fait voir comment on doit faire de l'amitié le fondement de sa vie, comment on doit se donner sans espoir de retour, pour la seule joie de se donner. Ce qu'il y a de bon en moi, c’est à lui que je le dois. Et tout cela, et tout cela, comme je le sens maintenant, à l'heure de sa mort !/..…...

Ainsi, la mort efface ce qui sépare les hommes. « Omnia vincit amor... »

Tanvier 1917. ROMAIN ROLLAND.

mais de préoccupations plus larges et moins anecdotiques, rayonnant sur l'Europe et groupant en un faisceau les pensées les plus représentatives des grands pays d'Occident. Nous regardions alors comme notre devoir essentiel de fonder moralement, intellectuellement, l’unité Eurvpéenne. Et nul n'était plus ardent à défendre ces idées que notre Verhaëéren. R. R,

Émile Verbaeren et le dynamisme

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On peut diviser l’œuvre de Verhaeren en quatre sections:

— période parnassienne (Les Flamandes, Les: Moines);

— période symboliste et décadente (Les Soirs, Les Débâcles, etc.) ; |

— période dynamique (Villes Tentaculaires, Forces Tumultueuses, Multiple Splendeur)) ;

— et période néco-classique (Hélène de Sparte, Blés Mouvanis).

Chacune de ces périodes peut être parfaitement définie et se rapporte aux différentes phases de la vie de Verhaeren.

Mais quelle que soit la valeur propre des œuvres se

rapportant à ces diverses périodes (plasticité, couleur, images, etc.), ce sont les œuvres comprises dans la période dynamique qui, certes, sont les plus importantes et les plus décisives. Nous voyons ici dans toute son ampleur et sa magnificence le maître du rythme, le transfigurateur de la vie dynamique et multitudinaire. Nous découvrons des thèmes essentiellement modernes déveioppés à l’aide de rythmes puissants, autochtones, et une singulière force d'images, et ces rythmes n’auraient pu naître avant notre époque de machinisme et d’urbanisme intense et 2 RSRUR ; gieux.

Par son œuvre dynamique, Verhaeren a rompu avec la poésie jusqu'alors statique et vouée à des thèmes buco- | liques et sentimentaux. Sans doute Ro a chanté et

glorifié la joie, l’arbre, l’amour, les fleurs, mais dans ces chants comme dans ses poèmes dédiés aux usines, aux trains, aux bateaux, à toute la technique nouvelle et formidable, il a apporté des rythmes de fer, des rythmes d’acier, des rythmes issus de la trépidité constante de la mécanique installée partout et dont s’entend même dans la montagne le moteur jeune et ardent. ps

Il a déclaré lui-même, justifiant sa technique : «… cette communication fidèle et soudaine crée dans l’être tout entier un ébranlement, une dynamique spéciale, et c’est ce mouvement intérieur et profond qui lui fournira le rythme de ses vers. » ()

Verhaeren a introduit le mouvement, le dynamisme : c’est là son principal apport et c’est dans ce sens que s’orientent les poètes nouveaux célébrant la démocratie en marche, malgré certains cataclysmes tels que la guerre actuelle, et

. le machinisme qui libèrera la classe prolétarienne après

l'avoir asservie grâce aux conditions créées par le capitalisme impérialiste.

Verhaeren est avec Walt Whitman linstaurateur de la

poésie dynamique, du lyrisme en rapports directs et intimes

avéc la nouvelle époque qui réclame des guides, des éclaireurs, des constructeurs, des ingénieurs audacieux et déterminés.

HENRI GUILBEAUX.

(1) Cité par A.-M, Gossez dans une conférence faite le 16 janvier 1910, à Rouen, sur le Dynamisme poétique. .

Quelques mots seulement.

Paris, 9 Janvier 1916.

Mon cher Ami,

ER ! oui, les raisons seraient nombreuses pour que je collabore au numéro spécial des Humbles : une demi-promesse qu'il me plairait de tenir comme un engagement formel ; le plaisir d’être en bonne et noble compagnie ; la joie fervente de dire mon admiration pour un poëte magnifiquement humain qui donne à tous les hommes et non aux seuls Flamands, le droit de l'appeler notre Verhaeren.

Hélas ! je suis particulièrement écrasé, tout ce mois, sous les besognes qu'exige la conquête du pain quotidien. Ici aussi, e’est la guerre ; et il est des heures où la guerre prend tout entier le combattant le moins belliqueux.

Je trouverais, sans doute, quelques minutes pour improviser un hommage banal. Celui que vous honorez est trop grand pour qu'on prenne avec lui de telles libertés. Je me fais puisque je ne puis lui consacrer les journées d'étude qui, seules, permettraient une page honnête. Mon abstention, dans les circonstances que je traverse, marque beaucoup mieux que des lignes hâtives tout ce qu’il entre de respect ému dans mon admiration.

Je me console en songeant que Verhaeren n'est pas une actualité d’un jour ou d’un trimestre. Il sera toujours à propos de parler de ce poëte immortel.

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