HAN RYNER
Verbaeren en Beauvaisis
Je vous revois, Poète ami, démarche lente et front penché en avant, moustaches tombantes, regard embué de songe par derrière le binocle ; je vous revois inoubliablement, tel que vous m’apparûtes pour la dernière fois au détour de la petite rue pavée que bordent de blanches maisonnettes fleuries, à Gerberoy, l’antique ville forte, dont le haut clocher domine les horizons de mon coin de province.
C'était par une journée pluvieuse et grise de septembre dernier, et un ami commun, homme de cœur et peintre génial, avait voulu nous réunir dans sa demeure hospitalière. Il faut bien que, dans la tourmente, les cœurs anxieux
ramassent leurs énergies au contact l’un de lautre.
* Vous étiez la sincérité, la bonté, la noblesse mêmes dans la simplicité exquise, Ô Verhaeren, et je puis vous compter parmi les rares âmes réellement fraternelles que j'aie rencontrées sur ma route, au cours de l’actuel cataclysme. Sur mon angoisse fiévreuse, vos paroles coulaient comme un baume, et je ne sais si je n’ai pas quelque peu abusé de vous, cet après-midi-là.
Car nous avons beaucoup causé, c’est-à-dire que je vous ai beaucoup questionné. Votre franchise naturelle et l'amitié dont vous m’honoriez m'y incitaient, et parfois votre auguste compagne plaçait aussi son mot.
Et j'ai senti que ce que vous vouliez bien appeler de la haine n’était que de la révolte, de l’amertume, de la douleur devant vos rêves fracassés.
— «J'ai grand’peur, me disiez-vous, que la liberté ne ressuscite pas toute entière d’entre les ruines du grand drame. »
12 LES HUMBLES FENTE ti HARAS
: 4 Et telle ect dues mie terreur, répondis-je ; car l'Alle- dot magne..... » LEA A — « L'Allemagne a dtrute la confiance. Et c’est ce qui
rend cette guerre implacable. »
J’osai insinuer malgré la délicatesse du sujet :
— «Ne croyez-vous pas que l’Allemagne, avant le martyre qu’elle devait infliger à la Belgique, cherchait en quelque sorte à vous capter! Elle ne faisait en tout cas que rendre justice à vos mérites. De votre côté, vous admiriez sans arrière-pensée ses qualités indéniables de travail acharné. » NE
— «Je ne pouvais soupçonner les desseins de ses gouvernone ; maintenant, je sais... »
— « La France, repris-je, eut peut-être le tort de ne pas vous reconnaître toujours la place qui devait vous revenir, alors que vous vous asseyiez si souvent à son foyer. »
— € Oui, j'ai senti aa avec tristesse que l’on s’écartait de moi quelque peu. |
— « Plus tard, cependant, vous n’avez pas suivi le geste de Romain Rolland. à
— «Je n'ai jamais ii d'estimer et d'admirer Romain Rolland ; mais je suis autre que lui.
« J’ai suivi ses débuis et je sais quelle religion il eut, dès Péveil de sa conscience, pour le grand Tolstoï ; mais aujourd’hui je comprends mieux Carl Spitteler. »
Ces paroles dans la bouche du poète des Ailes rouges de la Guerre ne sauraient surprendre; elles nous montrent bien l’homme de bonté exaspéré par les malheurs de son pays, qui écrivait à Georges Pioch :
— « J’admire Romain Rolland ; maïs je ne puis aller jusqu’au bout de son geste. » at Et j'ajouterai que j'ai cru deviner, à travers certaines réflexions d’ordre plus intime, que si Verhaeren se refusait à faire des restrictions concernant l’auteur d’Au-dessus de la Mélée, il jugeait peut-être autrement, dans sa grande
LES HUMBLES d 13
tolérance, tels ou tels qu’il ne nomma point et qui ont les yeux tournés vers Zimmerwald. Il croyait à la responsabilité de l’Allemagne. Il n’incriminait, du reste, personne; il se bornait à se donner tel qu’il était, sans faire étalage d’une attitude qu'il n'avait point voulue, et à laquelle il avait été poussé par la cruauté des événements acharnés sur les êtres
et les choses de sa terre natale.
On sentait bien que son esprit n’avait rien renoncé de son idéal de fraternité, déchiqueté brutalement par des mains
sacrilèges ; mais le cœur en lui se soulevait, déchiré, repous-
sant toute autre pensée que celle de sa douleur.
I1 était comme le prêtre qui rentre dans son église démolie par les obus, et qui marche sur les débris de l’autel. A force de rancœur, ce prêtre découvre avec horreur que l’'Évangile passe au second plan. Et c’est plus fort que lui.
Verhaeren avait foi dans la victoire, dans le relèvement futur de sa patrie ; mais sans fanfaronnade. Nul prophétisme en lui, du reste : parce qu'il était exempt de toute
pose.
Et à ce propos, il convient sans doute d’éviter un rapprochement devenu trop fréquent avec Walt Whitman. Il se voulait un homme tout court, avec toute la noblesse, toutes les détresses aussi de la nature humaine. Aussi importe-t-il que sa pensée ne soit point dénaturée par les partisans et leurs luttes.
Le Destin lui réservait une mort épouvantable, et l’on ne saurait encore mesurer l’immensité de la perte que le monde éprouve de sa brusque disparition.
Mais d’abord que sa mémoire soit respectée dans les idées qu'il magnifia, et qui, essentiellement parlant, ne varièrent point.
Pour moi, je pleure. |
PHILÉAS LEBESGUE.
L'LCCLPITETEATE CESQ TELLE ET)
Deux Médailloie