‹ Émile Verhaeren, sa vie, son œuvre;Chapitre 5 sur 16 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

LES CAMPAGNES HALLUCINÉES. LES VILLAGES ILLUSOIRES. LES VILLES TENTACULAIRES. LES DRAMI S.

LE SENTIMEiNT CONTEMPORAIN

J'étais le carrefour où tout se rencontrait.

E. V., le Mont.

Au moment critique où, de toutes parts, Verhaeren sentait que de graves dangers resserraient leur étreinte, il s'enfuit vers les réalités, et ce fut sa délivrance. Le salut lui vint, à vrai dire, non pas de se dérober à son propre regard, non pas de ne plus fouiller jusqu'au tréfonds sa volupté et son tourment, mais de ce qu'il prit la décision d'envisager le monde des apparences, et de s'attacher aux problèmes qui s'y posent. En face du monde, il ne saurait désormais demeurer solitaire : il lui faut se multiplier et se réa-

liser dans toutes les manifestations de la vie^ dans toutes ses expressions : volonté, idée, forme. Le but que se propose sa poésie, c'est de s'expliquer non seulement avec lui-même^ mais encore avec le monde entier.

Jusqu'à lui, les réalités — surtout celles qui sont les nôtres — étaient tenues à l'écart par les poètes lyriques. C'était un lieu commun universellement répandu que de parler des dangers que font courir à l'art l'industrialisme et la démocratie. Le machinisme, qui caractérise notre siècle, ne serait bon qu'à rendre la vie uniforme, qu'à épuiser l'idéalisme, qu'à éteindre la poésie en la noyant dans les réalités. Pour la plupart des poètes, les créations nouvelles de l'humanité : machines, chemins de fer, citéâ gigantesques, télégraphe, téléphone, toutes ces conquêtes matérielles, tous ces résultats pratiques ont arrêté l'essor de la poésie. Ruskin en fait une sorte de prédication, réclamant la destruction des fabriques, la suppression de leurs hautes cheminées. Pour élaborer l'idéal moral et esthétique de l'avenir, Tolstoï propose l'exemple de l'homme primitif qui satisfait à tous ses besoins sans recourir à la collectivité. Dans les poèmes, le passé s'était, peu à peu^ identifié

avec la poésie : on s'éprenait des époques grecques, des diligences, des ruelles tortueuses; on s'enthousiasmait pour toutes les cultures étrangères; on niait que la nôtre pût être autre chose qu'un produit de dégénérescence. Quant à la démocratie, qui nivelle les conditions, elle semblait parquer le poète dans la caste bourgeoise en lui assignant le métier d'écrivain ; elle semblait ainsi marcher de pair avec le machinisme qui rend inutile toute habileté technique personnelle, par le moyen de ces usines où tout est si ingénieusement agencé. Tous les poètes, qui^ dans la vie pratique, acceptaient volontiers d'user de tous ces avantages matériels, heureux de faire rapidement les plus longs voyages, de connaître le confort de l'habitation moderne, de voir se modifier dans le sens du luxe les conditions de la vie, de toucher des honoraires et de jouir de lindépendance sociale, tous, avec opiniâtreté, se refusaient à découvrir dans l'utilité le moindre motif poétique, le moindre objet d'enthousiasme, d'excitation ou d'extase. Petit à petit, le poétique avait fini par être considéré comme opposé à l'utile. Pour ces poètes, toute évolution semblait marquer une régression dans l'ordre de la culture.

Ce fut justement Faction décisive de Verhaeren d'entreprendre la transvaluation de l'élément poétique. Dans Tordre démocratique, qui étend sa masse à l'infini, il a trouvé le sublime et le beau. Il a su les trouver non point là seulement où les idées reçues les avaient placées; il a découvert celte beauté cachée encore sous le protophylle de la nouveauté, alors qu'elle commence à peine à se développer. A l'infini il a reculé les limites de l'art lyrique, afin d'y pouvoir intégrer toute manifestation pour peu qu'il lui ait reconnu un sens intérieur et une nécessité. Et il a rencontré un terrain fertile là où tous les autres désespéraient de voir jamais lever une semence poétique. Verhaeren, après s'être confiné dans un si long isolement, ressent tout à coup dans sa plénitude la force qui émane de la société et conçoit la poésie qui, dans les grandes villes et dans les inventions modernes, se dégage de la cohésion de toutes ces forces sociales. Son effort le plus magnifique, son acte le plus sublime^ ce fut la découverte lyrique de la beauté nouvelle enclose dans les choses nouvelles.

Cette entreprise, il n'a pu la mener à bien que grâce à la conviction que la beauté n'ex-

prime rien d'absolu et qu'elle varie selon les circonstances et les hommes. Le beau est, lui aussi, soumis à la loi de l'évolution; il est en perpétuelle transformation. La beauté d'hier n'est plus celle d'aujourd'hui. Elle obéit à cette tendance générale qui veut tout spiritualiser et qui marque, comme un symptôme des plus caractéristiques, le résultat de toute culture. Ainsi la physiologie a prouvé que la force corporelle de l'homme contemporain est inférieure à celle de ses ancêtres ; par contre, son système nerveux se développe, donc sa force se condense de plus en plus sous la forme intellectuelle. Le héros grec était le lutteur, expression parfaite d'un corps harmonieux; le héros de notre temps est le penseur, qui représente notre idéal d'un esprit puissant et délié. Or, il est impossible d'évaluer la perfection des choses selon une autre mesure que celle qui nous est idéalement imposée par notre sensibilité personnelle. Et la norme de beauté s'est également pour nous transformée en évoluant vers l'ordre spirituel. Même si nous la cherchons dans l'ordre corporel, et que nous voulions concevoir, par exemple, un corps féminin idéal, nous sommes tellement habitués à ne plus placer la perfection dans la robustesse et

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la rondeur des formes, que nous imaginons un jeu de lignes nobles et élancées qui exprime avant tout quelque chose d'intellectuel. Pour nous la beauté s'éloigne de plus en plus du plan extérieur, du corps lui-même, pour aller vers l'expression intérieure, vers le psychique. A mesure que la force d'expansion trouve moins à s'extérioriser, et que l'harmonie se fait moins apparente, la beauté s'intellectualise. Pour nous, elle est moins la beauté dans son apparence que dans sa fin. A notre admiration pour le télégraphe ou pour le téléphone, les formes extérieures ne sauraient suffire, réseau des fils, commutateurs et récepteurs; la beauté en est toute spirituelle; c'est l'idée que nous nous formons de la course de l'étincelle à travers l'espace, franchissant des parties du monde. Ce n'est pas par son armature de fer, par le bruit qu'elle fait, ou la suie qui la recouvre, qu'une machine est admirable, mais par l'idée qui est enfermée dans son organisme qui est, le principe de son action merveilleuse. La conception moderne delà beauté ne doit pas seulement s'enchaîner à celle de la beauté dans l'avenir. L'esthétique future sera une sorte d'idéologie, ou, comme dit Renan, une identité

LE SENTIMENT CONTEMPORAIN llß

avec les sciences. Nous désapprendrons à ne connaître les choses que par notre sensualité, à n'apercevoir que Tharmonie de leurs plans extérieurs, et nous finirons par les considérer dans leur finalité, leur forme intérieure, et par ne plus concevoir la beauté autrement que sous la forme d'une organisation psychique.

Car les choses nouvelles sont toutes laides pour qui les regarde avec les yeux du passé. Notre siècle garde encore des sentiments de piété exagérée, qui le conduisent à faire peu de cas de l'œuvre d'art moderne, tandis qu'il paie mille fois trop cher des œuvres indifférentes d'autrefois. C'est ainsi que nous estimons qu'une diligence est poétique et qu'une locomotive est affreuse ; c'est ainsi que tous les poètes qui n'ont encore acquis la libre indépendance, n'ont avec nos réalités que des rapports hostiles, sinon indifférents. Il ne conçoivent pas que, par l'enthousiasme et la volonté, beau et nécessaire puissent être identiques, — idée que Nietzsche a parfaitement exprimée : « Ma formule pour la grandeur de l'homme, c'est Amor fati : il ne faut rien demander d'autre, ni dans le passé, ni dans l'avenir, pour toute éternité. Il faut non seulement supporter ce qui est nécessaire, et encore

moins le cacher — tout idéalisme, c'est le mensonge devant la nécessité — il faut aussi raimer (i). » Cependant, de nos jours, quelques rares esprits ont aimé le nouveau. Ils en ont senti d'abord la nécessité ; puis ils en ont découvert la beauté. Il y a quelque cinquante ans, ce fut Carlyle qui prêchait déjà l'héroïsme de la vie quotidienne, qui conseillait aux poètes de ne pas chercher le sublime dans les vieilles chroniques, mais de le prendre plus près d'eux, dans les réalités. Constantin Meunier a conquis dans l'idée démocratique une plastique nouvelle. Whistler, Monet, dans l'atmosphère fumeuse des grandes villes, où se répand le souffle d'un siècle de machines, ont découvert une tonalité neuve qui n'est pas moins belle que l'éternel bleu d'Italie ou que le ciel alcyonien de la Grèce. Walt Whitman n'a acquis de force et de puissance qu'en accordant sa voix aux grandes agglomérations, aux formidables dimensions de la patrie nouvelle. Toute la difficulté que quelques-uns éprouvent encore à dégager la beauté des choses modernes vient de ce que notre siècle est une époque de transition. Les ma-

(1) Nietzsche, Ecce Homo (trad. Henri Albert).

chines n'ont pas encore triomphé : à leurs côtés subsistent des travailleurs manuels. Les petites villes sont encore innombrables où l'idylle peut se réfugier et retrouver des coins de la beauté ancienne. Ce n'est que lorsque le poète n'aura plus aucune possibilité de fuir vers un idéal hérité, qu'il sera obligé de se transformer. Car les choses nouvelles n'ont pas encore produit leur beauté organique. Chaque nouveauté se présente avec un mélange d'étrangeté, de brutalité, de laideur. Ce n'est que peu à peu que sa forme particulière se constitue. Les premiers bateaux à vapeur, les premières locomotives, les premières automobiles furent choses laides. Mais les modernes torpilleurs aux formes fines et élancées, les automobiles aux vives couleurs, enfermant leur mécanisme et glissant sans bruit, les grandes machines de la ligne du Pacifique avec leur large poitrail, s'imposent à notre admiration par leur seul aspect extérieur. Les grands magasins — comme ceux que Messel a bâtis k Berlin — affirment une beauté de fer et de verre, qui sans doute n'est pas moindre que celle des cathédrales et des palais d'autrefois. Des choses gigantesques, comme la Tour Eiffel, le Forth

Bridge, les vaisseaux de guerre, les hauts fourneaux en feu, les boulevards de Paris ont une beauté nouvelle qui fait pâlir celle des choses du passé. Toutes ces nouveautés prennent une valeur inaltendue, d'une part par le but qu'elles poursuivent, d'autre part par la grandeur dé-^ mocratique et par des dimensions formidables auxquelles seuls ont pu atteindre les ouvrages les plus considérables de l'antiquité. Mais, tôt ou tard, toute beauté doit être traduite en poésie. Entre les temps anciens et les nouveaux, Verhaeren a sûrement jeté l'un des premiers ponts. D'autres poètes viendront, célébreront les beautés nouvelles de ces choses nouvelles : villes énormes, machines, industrialisme, démocratie. Ils chanteront cet efîort ardent vers une sublime nouveauté. Mais ils ne s'arrêteront pas à la découverte de la beauté ; ils formuleront les lois du nouvel ordre ; ils inventeront une autre morale^ une autre religion, une autre synthèse correspondant à ce nouvel état de choses. La transvaluation poétique du beau n'est que le début de la transvaluation poétique du sentiment vital.

Mais, dans les choses, toujours chaque poète ne saura découvrir que son propre tempérament.

S'il est mélancolique, le monde, dans ses livres, perdra toute signification : les lumières s'éteignent et le rire meurt. Mais s'il est passionné, tous les sentiments bouillonnent comme dans une chaudière en plein feu, et cette ébullition jaillit en actions. Le monde réel est multiple ; il contient en lui, à l'état élémentaire, les principes et, pour ainsi dire, les élixirs de la volupté et de la douleur, de la confiance et du désespoir^ de l'amour et de la haine. Au contraire, le monde, tel que le conçoivent les grands poètes, se résout à un sentiment unique. Verhaeren, revenu à sa force, considère toutes les choses du même point de vue, qui est celui de leur beauté nouvelle, selon ses propres sentiments, lesquels se réduisent à l'énergie, forme matérielle de l'enthousiasme. C'est elle, c'est l'énergie et la force, qu'il a toujours recherchées — et non pas l'harmonie — dans ses ardentes années comme dans son âge viril. Pour lui une chose est d'autant plus belle qu'elle contient de finalité, de volonté, de puissance, qu'elle contient d'énergie. L'univers tout entier, à l'heure actuelle, est comme surchauffé ; il est tendu vers un -eifort énergique ; les grandes villes ne sont que d'immenses centres d'énergie multipliée ; les

machines sont l'expression de forces domptées et organisées ; les foules innombrables s'unissent pour une action commune. Alors tout paraît à Verhaeren plein de beauté. Il aime notre époque parce qu'elle ne disperse pas l'effort, mais qu'elle le condense, parce qu'elle ne s'éparpille pas, mais qu'elle se rassemble pourl'action. Etsoudain tout s'anime sous son regard. Tout ce qui a de la volonté, tout ce qui se propose un but, homme, machine, foule, ville, capital; tout ce qui vibre, travaille, martelle, voyage, tout ce qui porte en soi le feu, l'élan, l'électricité et le sentiment, tout cela sonne dans ses poèmes. Ses anciennes velléités morbides qui le glaçaient et le rendaient hostile sont vivifiées par cet influx de volonté et d'énergie. Tout vit sa minute ; dans cet engrenage multiple, pas de poussière ni d'ornement inutile ; la création est partout ; le sentiment de Pavenir dirige toute action. Voici que la ville, cet amoncellement babylonien de pierres et d'hommes, naît tout à coup à la vie ; c'est un être vivant, un vampire qui suce le sang vigoureux des campagnes. Les fabriques qui^ jadis, n'étaient pour Verhaeren que de hideux ouvrages de maçonnerie, deviennent un centre de création pour mille choses qui elles-mêmes engendrent d'autres

choses. D'un seul coup — sans l'avoir voulu — Verhaeren s'est affirmé poète social, le poète du siècle des machines, le poète de la démocratie, le poète delà race européenne. L'énergie remplit tout son poème : force enchaînée, enthousiasme, paroxisme, extase, quelque nom qu'on lui donne, c'est toujours une force agissante, ardente, sans cesse en mouvement et qui ignore le repos.

Plus de déclamation dans son poème. Il n'est plus le caveau marmoréen d'un état d'âme. C'est un cri. C'est un combat avec ses alternatives de défaite et de victoire, un véritable combat matérialisé. Toutes les valeurs se sont pour lui modifiées. Ses répugnances d'autrefois, Londres, la grande ville, les gares, la Bourse, lui imposent maintenant leur séduction de difficile problème poétique. Plus une chose semble se refuser à la beauté, plus il engage la lutte pour découvrir cette beauté. Et plus cette lutte est douloureuse, plus il en jouit extatiquement. La force, qui s'était tournée criminellement contre elle-même, se manifeste, maintenant, dans la joie de son pouvoir créateur, à travers le monde. Combattre la résistance, arracher la beauté de ses recoins les plus cachés, ne fait que décupler sa puis-

sance voluptueuse de création. Verhaeren crée maintenant le poème de la grande ville dans le sens dionysiaque, l'hymne à notre époque, Vextase toujours renouvelée devant la vie, incommensarahlement belle en son perpétuel renouvellement.

Le siècle et son horreur se condensent en elles Mais leur âme contient la minute éternelle.

E. V., les Villes.

!? Lorsqu'un malade atteint enfin sa guérison,

que ses yeux se rouvrent à la lumière et ses bras à toutes choses, il éprouve une béatitude infinie à sentir partout l'air qui circule librement, à contempler les orgies du soleil, à écouter les torrents du bruit universel, à se laisser pénétrer, dans une clameur de joie, par la symphonie de la vie. Dès ce premier instant de la guérison, Verhaeren a été comme altéré de vivre ; dans son enthousiasme il semblait vouloir rattraper, d'un seul bond, les années qu'au

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temps de sa crise il avait perdues dans la solitude et la maladie. Son regard, son oreille, ses nerfs, tous ses sens, comme affamés, se précipitèrent, dès lors, sur les choses, dans la furie de leur désir. Leur ardeur ne pouvait se satisfaire que dans l'entière possession. Comme s'il eût voulu étreindre toute TEurope, Verhaeren a parcouru alors tous les pays. L'Allemagne, Berlin, Vienne et Prague le virent, voyageur toujours solitaire, ignorant les idiomes et n'écoutant que la grande voix des villes, que le murmure mystérieux et sombre qui, pareil au bruit des flots, monte des métropoles européennes. Pèlerin pieux, il s'en fut vénérer le tombeau de Wagner à Bayreuth; à Munich il se pénétra de cette musique d'extase et de passion. A Colmar, il apprit à comprendre Mathias Grünewald, qui devint son peintre préféré. Les paysages tragiques du nord de l'Espagne le conquirent, avec leurs montagnes dépouillées et sombres, dont les diverses silhouettes serviront de fond aux péripéties enflammées du drame Philippe IL A Hambourg, il s'enthousiasma au spectacle de la circulation colossale : des jours entiers il contempla l'arrivée et le départ des navires, leur chargement et leur déchargement.

Partout où la vie manifestait une intensité, une expression, une énergie nouvelle, il l'a aimée jusqu'au paroxysme. C'est une marque très caractéristique de son tempérament que Tharmonieuse beauté des villes calmes et claires, rêveuses et comme ensommeillées, le séduise moins que les cités modernes, noires et de suie couvertes. Sa dilection se détourna presque intentionnellement de l'idéal traditionnel pour aller vers l'inconnu. Florence, symbole de poésie à travers les siècles, lui fut une désillusion : trop doux lui parut l'air italien, trop grêles les contours, trop rêveuses les rues. Au contraire, Londres l'émut comme une découverte, avec son agglomération, son amoncellement de maisons et de fabriques. Il admira cette ville qui semble coulée dans Pairain, ce labyrinthe de rues sales et grouillantes où bat infatigablement le cœur du commerce mondial, où la fumée des usines en travail menace d'obscurcir le ciel. Les villes industrielles n'avaient jusqu'ici inspiré aucun poète. Ce sont celles justement qui attirent Verhaeren, ces villes qui se créent à ellesmêmes avec leurs brouillards et leurs fumées la voûte de leur ciel aux teintes plombées, ces villes qui emprisonnent leurs habitants pendant

des lieues et des lieues. A ce poète, qui met toute sajoie dans la couleur, Paris est devenu «her. Tous les hivers il y séjourne. 11 se plaît à cette agitation affairée, à cette activité qui paraît s'essouffler, cette rivalité, cette ardeur fiévreuse, cette confusion babylonienne. Il aime ce pêle-mêle et son étrange musique. Souvent il est resté des heures sur l'impériale des lourds omnibus pour mieux voir la cohue, les yeux clos pour mieux sentir pénétrer en lui-même ce bourdonnement sourd, si pareil dans sa continuité au bruissement de la forêt. Il ne s'intéresse plus comme dans ses premiers livres à l'existence des petits métiers ; il aime cette ascension du travail manuel vers le travail mécanique, dont on n'aperçoit pas le but mais seulement la formidable organisation. Peu à peu cet intérêt lui est devenu une raison suffisante de vivre. Le socialisme, qui alors grandissait en force et en activité, tomba comme une goutte rouge dans la pâleur maladive de son œuvre poétique. Vandervelde, le chef du parti ouvrier, devint son ami. Lorsque le parti fonde à Bruxelles la Maison du Peuple, Verhaeren vient courageusement à son aide, fait des conférences et prend part à tous ses efforts. Ensuite, dans

une vision magnilique, de ces mêmes efforts, il fait une œuvre poétique, en les haussant, pardessus la politique et l'actuel, au rang des grands événements qui touchent à l'humanité tout entière. Dès lors sa vie intérieure se précise ; elle bat d'un rythme régulier dans la certitude. Par son mariage, il avait acquis une tranquillité personnelle, qui équilibraitson indompté besoin d'agitation. Il possède enfin des assises solides. Les farouches extases peuvent nettement s'objectiver, son regard peut suivre le tourbillon enflammé des nouvelles apparences. Les tableaux morbides, les hallucinations fiévreuses se changent maintenant en claires visions. Désormais, pour le poète, les horizons de notre époque s'éclairent non plus à la lueur subite de la foudre, mais au rayonnement d'une puissante lumière perpétuelle.

En entrant dans la vie, Verhaeren se pose un premier problème : il lui faut s'expliquer avec le monde qui l'entoure, avec l'individu, avec la cité. Ce qui l'intéresse, ce n'est pas la ville au sens de patrie, mais la ville conforme à l'idéal moderne, la ville gigantesque, étrange et monstrueuse qui, comme un vampire, a tiré à soi toutes les forces du sol pour élaborer et concen-

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trer en elle une force nouvelle. Elle met en contact immédiat les éléments vitaux les plus contraires ; elle alterne brusquement les couches sociales, accumulant d'incroyables richesses sur la plus pitoyable misère ; elle fortifie les oppositions et les dresse en catégories hostiles ; elle les contraint à ce combat où Verhaeren aime à voir se précipiter toutes choses. La grandeur de ce nouvel organisme dépasse la mesure des esthétiques anciennes. Des hommes nouveaux surgissent en face de la nature comme des étrangers, avec un autre rythme, une respiration plus saccadée, des mouvements plus vifs, des désirs plus impétueux qu'avec ce nouvel ordre de choses n'en avaient connu toutes les sociétés humaines, tous les métiers et toutes les castes. C'est un nouveau panorama qui se développe. Le regard, auquel ne suffisent plus les perceptions horizontales dans le lointain, veut mesurer les hauteurs, s'adapter à l'élévation des maisons, compter avec de nouvelles vitesses et de nouvelles étendues. L'argent ainsi qu'un sang nouveau nourrit ces villes, une énergie nouvelle les brûle : il faut que d'elles sortent une foi nouvelle, un Dieu nouveau et un art neuf. Leurs dimensions sont infinies; elles effraient

comme uae beauté jusqu'ici inconnue. L*ordre qui les régit semble se dérober sous la terre, se cacher derrière une confusion à travers laquelle il n'est pas de chemin.

Quel océan, ses cœurs ?...

Quels nœuds de volontés serrés en son mystère ! (1)

s'écrie le poète étonné de s'avancer à travers la plénitude de ces villes sans en pouvoir comprendre la grandeur.

Toujours en son triomphe ou ses défaites,

Elle apparaît géante, et son cri sonne et son nom luit. (2)

Il sent qu'une formidable énergie se dégage de ces cités. 11 éprouve la pression toute nouvelle de leur atmosphère sur son corps. Son sang circule plus activement selon leur rythme. Leur seule approche apporte une volupté nouvelle.

En ces villes...

Je sens grandir et s'exalter en moi,

Et fermenter, soudain, mon cœur multiplié. (3)

(1) « L'Ame de la Ville » {les Villes tenlaculaires).

(2) Id. {idem).

(3) « La Foule » {les Visages de la Vie).

ISO EMILE VERHAEREN

Malgré lui il se sent vis-à-vis d'elles dans une étroite dépendance. Ce magnifique accouplement d'énergies suscite en lui une pareille concentration de toutes les forces de son être. Elles lui communiquent leur fièvre. Avec une intensité que nul autre poète contemporain n'aura connue, il identifie à fâme de la ville sa personnalité. Pourtant il en connaît les dangers; il sait que par elles lui viendra l'inquiétude, qu'elles le surchaufferont, qu'elles l'exciteront et que, par leurs contrastes, elles le jetteront dans la confusion.

Voici la ville en or des rouges alchimies,

Où te fondre le cœur en un creuset nouveau

Et t'affoler d'un orage d'antinomies

Si fort qu'il foudroiera tes nerfs jusqu'au cerveau, (i)

Mais il sait que l'influence de la ville sur lui sera féconde, qu'il en retirera plus de force et plus de puissance. Atteindre quelque grandeur est impossible à celui qui passera sans s'arrêter devant elles, qui n'en éprouvera nulle sensation, qui se refusera à vivre, à croître à leurs côtés. Dès maintenant les hommes nouveaux et les hommes forts devront se tenir en perpétuel échange avec elles.

(1) « Les Villes » {les Flambeaux noirs).

Cette grande idée — nous l'avons vu — n'est pas spontanée : c'est là une connaissance acquise. A la mesure de Tancienne beauté, le tableau d'une ville moderne est horrible. Elle ne connaît point le sommeil, durant son état de veille continue, et ne se repose point, comme 1» nature, dans le silence et dans l'obscurité. Sansrépit, elle entraîne les hommes dans son tourbillon ; sans relâche, elle excite leurs nerfs, et son existence se poursuit jour et nuit. Le jour, elle a la teinte grise du plomb. C'est comme une mine obscure dont ses rues seraient les galeries, où des hommes enterrés travaillent sans repos, sans entrain et se livrent à un épuisant transport de passions. Il semble qu'elles aient été bâties pareilles à d'immensesforêts vierges de pierre et d'airain, et, parmi les rues — ces rues « à poumons lourds et haletants (i) » — aucune ne semble mener à l'air libre, au plein jour. Ces millions de fenêtres sont d'un aspect monotone. Et les antres obscurs où des hommes — semblables eux-mêmes à des automates — sont assis devant les machines^ grondent sur l'insaisissable cadence d'un conti-

(1) « L'Ame de la Ville « {les Ville* Untaculaires).

nuel effort. Nul reflet d'éternité ne descend sur elle, et durant tout le jour, dans son nuage de fumée, la ville halète, hostile, laide et grise. Pendant la nuit, au contraire, la rudesse des contours s'atténue; grâce à elle tous les éléments épars se forgent en un tout. La vilie nocturne n'est plus que séduction. La passion, enchaînée pendant le jour, brise ses entraves.

... Pourtant, lorsque les soirs

Sculptent le firmament, de leurs marteaux d'ébène,

La ville au loin s'étale et domine la plaine

Comme un nocturne et colossal espoir;

Elle surgit : désir, splendeur, hantise ;

Sa clarté se projette en lueurs jusqu'aux cieux,

Son gaz myriadaire en buissons d'or s'attise,

Ses rails sont des chemins audacieux

Vers le bonheur fallacieux

^ue la lortune et la force accompagnent ;

Ses murs se dessinent pareils à une armée

Et ce qui vient d'elle encor de brume et de fumée

Arrive en appels clairs vers les campagnes. (4)

C'est en visions grandioses que Verhaeren traduit ces éruptions flamboyantes. Ici, c'est la vision des music-halls. Des cercles de feu entourent une maison, des lettres criardes grimpent à l'assaut des façades, attirent la foule jusque

(1) « La Ville » (les Campagnes hallucinées).

devant la rampe illuminée. Le peuple se trouve ici rassasié des sensations qu'il aime. Chaque jour, l'art est assassiné dans ces mauvais lieux : pendant quelques heures Pennui y est enchaîné, fouetté par la couleur, la flamme et la musique, aiguillé vers une autre volupté, qui attend au dehors que l'illusion d'ici se soit évanouie dans la nuit :

Et minuit sonne et la foule s'écoule

— Le hall fermé — parmi les trottoirs noirs ;

Et sous les lanternes qui pendent,

Rouges, dans la brume, ainsi que des viandes.

Ce sont les filles qui attendent... (1)

les filles, « les promeneuses », « les veuves d'elles-mêmes (2) » qui vivent de l'appétit sensuel de la foule. Car ici, comme tous les autres instincts, la volupté est organisée, canalisée. Mais Pinstinct primordial n'a pas changé. Au dehors, dans les champs et dans les villages, la faim cause la joie saine des repas où la bière mousseuse déborde. Ici, la faim n'est plus que le désir de l'argent. Tout ici a faim d'argent : c'est vers l'argent que s'oriente toute l'activité

(1) « Les Spectacles » {les Villes ienîaculaires).

(2) « Les Promeneuses » {idem).

131 EMILE VERHAERKN

de la ville. « Boire et manger de l'or (i) » est le rêve le plus ardent de la foule. « Tout se définit par des monnaies (2) »; toutes les valeurs sont en raison d'une valeur nouvelle : la valeur monétaire. N'est-elle pas admirable la vision du bazar où, à tous les rayons, à tous les étages, se vendent, non point seulement comme dans la réalité les objets d'utilité courante, mais encore, selon une symbolique supérieure, toutes les valeurs morales, convictions, opinions, gloire, nom, honneur, pouvoir et toutes les lois mêmes de la vie? Tout ce sang brûlant, tout cet argent afilue à la Bourse, cœur affamé de la ville, qui absorbe tout cet or, qui rythme cette fièvre et la répand dans toutes les artères de la cité. Tout s'achète, voire la volupté. Dans un coin écarté, à « l'étal », dans les rues où guette la débauche, les femmes se vendent comme une marchandise. Mais cette puissance de l'argent n'est pas toujours régularisée ni endiguée. Comme dans la nature, il est ici des orages et de soudaines catastrophes. Parfois ce torrent d'argent se fraie de nouveaux chemins. La révolte jaillit comme une flamme. Les antres obscurs dégorgent leurs

(1) « La Bourse » {les Villes ieniacalaires). i2) « Le Bazar « [idem).

foules; Fenvie gagne les hommes, et le démon aux mille têtes combat et verse son sang pour la possession de ce bien unique : l'or qui brûle et qui rayonne.

Mais la grandeur et la puissance des villes ne résident pas dans la passion. Elles sont dans la force mystérieuse que ces passions nous dérobent. Il est un ordre élevé qui les répartit et qui les domine. Dans ce chaos profond, au milieu de ce flot de choses périssables, se dressent trois ou quatre figures, qui sont comme des statues au sein des « villes tentaculaires >•, comme les dompteurs des passions. Autrefois, les rois et les prêtres savaient contenir l'énergie bouillonnante et refréner, d'une main de fer, le peuple ainsi qu'un animal dangereux. De nouveaux souverains remplissent aujourd'hui ee rôle : ce sont les hommes d'État, les généraux, les démagogues, les organisateurs. Dans ses mouvements et dans ses instincts, la ville est animale, de même qu'elle est bestiale dans ses passions. Elle a la laideur de toute fureur amoureuse. On ne peut prendre à la contempler un plaisir pur, comme devant un paysage régulier qui s'estompe doucement dans la verdure des forêts. On n'éprouve d'abord qu'horreur,

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haine, méfiance ei hostilité. Mais c'est la grandeur de Verhaeren que, par une vue large, il parvienne à découvrir^ au delà de F hostilité, de la douleur et des tourments, Jaillissante parmi les vapeurs angoissantes de r inesthétique, la flamme d'une beauté nouvelle. Pour la première fois, se trouve ici dégagée la beauté des fabriques, des « usines rectangulaires », la fascination des gares, et toutes les beautés inconnues des choses neuves. Si, dans sa débauche, elle est laide, si elle paraît telle au regard de tout idéal classique, si son image est faite de cruauté et de terreur, la ville n'est cependant pas inféconde. « Le siècle et son horreur se condensent en elles, mais leur âme contient la minute éternelle (i). » Et c'est ce sentiment qu'elle participe à l'éternité qui fait son importance et sa magnificence ; c'est parce que, au-dessus de tout le passé, elle est la nouveauté, la nouveauté vis-à-vis de laquelle l'accord est inéluctable. Certes, sa forme est affreuse, sa couleur grise est sombre; mais l'idée qui domine son organisation est grandiose et admirable. Et — ici comme toujours — l'admiration qui trouve

(1) « Les Villes » {les Forces tumultueuses).

un point d'appui peut donner au monde entier un élan qui le porte de la négation à l'affirmation. Mais en Verhaeren l'artiste n'est déjà plus prépondérant ; il s'intéresse trop à tous les problèmes de la vie pour n'envisager que d'un point de vue d'esthéticien la conception de la ville moderne. Ce que, pour lui, elle symbolise avant toute chose, c'est l'expression du sentiment contemporain. Dans sa trilogie, il ne se restreint pas à résoudre poétiquement le problème d'une nouvelle classification sociale. Il y étudie une des plus brûlantes et toujours pendantes questions de l'économie et de la politique nationales, le combat de deux forces de sens contraires, de l'agriculture et de l'industrie. La ville et la campagne acquièrent réciproquement leur bienêtre, l'une au dépens de la détresse de l'autre. La production et le commerce sont, dans la mesure où ils se conditionnent, hostiles l'un à l'autre au terme de leur processus. Comment, de nos jours, en Europe, la bataille entre la ville et la campagne a donné la victoire à la ville, comment peu à peu celle-ci absorbe les meilleures forces de la province, et comment se pose le problème des « déracinés », tout cela, Verhaeren a été le premier qui Tait décrit poé-

tiquement dans cette vision colossale que sont les Villes tentaculaires. Subitement des villes ont surgi ; des milliers d'hommes s'y sont agglomérés. D'où venaient-ils ? De quelles sources ces masses formidables ont-elles soudain afflué dans ces immenses réservoirs ? La réponse est immédiate. Le cœur de la ville est nourri du sang des campagnes. Les champs s'appauvrissent. Fascinés, les paysans cheminent vers la ville de l'or, vers la ville qui flamboie dans le soir, qui recèle la richesse et le pouvoir. Ils s'y rendent, ayant chargé leurs dernières nippes sur leurs charrettes, afin de les vendre; ils partent avec leur fille pour l'exposer aux désirs sensuels, avec leur fils pour l'envoyer à la mort dans les usines ; ils partent pour tremper, eux aussi, leurs mains dans ce fleuve frémissant qui roule de l'or. La terre est abandonnée. Seules, les silhouettes fantastiques des malheureux idiots chancellent sur les routes désertes. Les moulins désemparés tournent à vide dans le vent. Les fièvres montent des marais, où l'eau, désormais stagnante avec ses canaux obstrués, répand la maladie et la pestilence. Des mendiants se traînent de porte en porte, reflétant dans leurs yeux la misère et l'abandon du pays.

LES VILLES l'S»

Autour des derniers propriétaires, encore hésitants, se pressent les ennemis : les « donneurs de mauvais conseils ». C'est l'agent d'émigration qui les incite à partir vers les contrées de l'or. Ainsi dissipent-ils leur patrimoine et s'en vont-ils vers de lointaines espérances,

Avec leur chat, avec leur chien, Avec, pour vivre, quel moyen ?

S'en vont, le soir, par la grand'route. (1)

S'il en est que l'émigration n'arrive pas à séduire, c'est l'usure qui les chasse de leurs propres foyers. Un réseau de chemins de fer vient soudain trancher en deux le plus calme village. Depuis longtemps les kermesses y ont cessé leurs danses. La lutte est inégale. La campagne, comme si l'on avait sucé son sang, est dépeuplée et partout vaincue : « La plaine est morte et ne se défend plus (2). » Tout se rue vers « Oppidomagne ». C'est ainsi que Verhaeren, dans son drame symbolique les Aubes, qui contient avec les Campagnes hallucinées et les Villes ientaculaires la trilogie de la transformation sociale, c'est ainsi, dis-je,qu'ilnommela ville géante qui, avec ses bras de pieuvre, aspire en

(1) « Le Départ » {les Campagnes hallucinées).

(2) « La Piaille » {les Villes tenlaculaires).

elle sans discernement toutes les forces de l'univers qui l'environne. Vers elle, les forces affluent de tous les côtés. Tous les chemins se rythment vers elle. Ce n'est pas la seule énergie des hommes qu'elle attire, toute la mer semble aussi se précipiter en ses ports. « Toute la mer va vers la ville (i). » Tous les flots semblent uniquement faits pour y amener, comme une forêt en marche, les navires. Elle absorbe toutes choses, les transforme dans « la noire immensité des usines rectangulaires (2) » et, avec ce qu'elle a dévoré, semble vomir de l'or.

Ce monstrueux combat social entre les campagnes et la ville a une plus haute signification. Il n'est que le symbole momentané d'un conflit éternel. La campagne représente essentiellement le conservatisme. Les modalités de travail y sont comme pétrifiées dans le calme de la régularité. La vie sans précipitation n'y connaît d'autres règles que le changement des saisons. Comme les formes, toutes les impressions y sont pures et simples. Les hommes y sont plus directement soumis aux fatalités naturelles : la foudre, la grêle peuvent anéantir leur

(1) « Le Port » [les Villes kntaculaires.).

(2) « La Plaine » [idem).

LES VILLES lil

travail. Aussi craignent-ils Dieu et n'osent-ils douter de son existence. La ville, au contraire, symbolise le progrès. A travers le fracas des rues on n'entend plus la voix des madones. Un ordre préventif met la vie de l'individu à l'abri des coups du sort. On y connaît la fièvre de la nouveauté qui suscite le désir et le besoin de conditions vitales nouvelles, de rapports neufs et d'un dieu nouveau.

L'esprit des campagnes était l'esprit de Dieu ; Il eut la peur de la recherche et des révoltes, Il chut ; et le voici qui meurt, sous les essieux Et sous les chars en feu des récoltes. (1)

Si la campagne était le passé, la ville est l'avenir. La campagne veut conserver son caractère, sa beauté, son Dieu . La ville au contraire est obligée de tout créer : beauté, croyance, divinité.

Le rêve ancien est mort et le nouveau se forge.

Il est fumant dans la pensée et la sueur

Des bras fiers de travail, des fronts fiers de lueurs,

Et la ville l'entend monter du fond des gorges

De ceux qui le portent en eux

Et le veulent crier et sangloter aux cieux. (2)

Mais nous, pense Verhaeren, nous ne devons pas faire partie de ce vieux monde qui meurt :

(1) « Vers le futur » {tes Villes tenlaculaires).

(2) « L'Ame de la Ville » (idem).

nous vivons dans les villes et notre pensée doit communier avec elles. Nous devons vivre selon le temps nouveau, faire comme lui œuvre de création et constituer un nouveau langage pour l'expression de son désir encore informulé. Le retour à la nature ne nous est plus possible. Une telle évolution n'est plus compréhensible. Si nous avons perdu d'importantes valeurs, les nouvelles sont là qui doivent les remplacer. Si notre sentiment religieux s'est affaibli, si morte est notre foi dans le dieu ancien, forgeons-nous un idéal nouveau. Ces fins inconnues des anciens, il nous les faut découvrir, trouver une beauté neuve dans les formes de la ville, un rythme dans son bruit, un ordre dans sa confusion. Il faut trouver la fin vers laquelle tend son énergie et constituerun langage avec son bégaiement. Certes les villes ont causé des ruines sans nombre ; mais peut-être créeront-elles plus encore qu'elle n'ont détruit. Elles sont comme des creusets où se fondent les métiers, les races, les religions, les nations et les idiomes :

... les Babels enfin réalisées

Et les peuples fondus et la cité commune

Et les langues se dissolvant en une. (1)

(1) « Le Port » [Les Villes îentaculaires)

La nouveauté règne : ne nous demandons pas si c'est bien, nous lui devons notre confiance. Les convulsions fébriles des grandes villes, cette agitation, ces tourments et ces cris, tout cela ne se produit pas sans objet. Douleurs et convulsions sont le signe qu'un ordre nouveau est enfanté. Être le premier à avoir transformé en sentiment de volupté cette douleur de la foule, après avoir pressenti avec joie toute cette effervescence, après avoir conçu une espérance au milieu de cette inquiétude, voilà ce qui peut vraiment s'appeler être un novateur, un de ces hommes dont la destinée est de donner une poétique réponse à ces questions nouvelles que pose notre temps.

Mets en accord ta force avec les destinées

Que la foule, sans le savoir,

Promulgue, en cette nuit d'angoisse illuminée.

E.V., la Foule.

L'événement considérable que fut la constilutiondes villes modernes n'a été, en dernière analyse, possible qu'en raison de l'organisation de l'énorme masse populaire et de la répartition de ses forces. Organiser, c'est assembler des éléments économiques disparates, pour en former un organisme, à l'image d'un être vivant et animé, où rien n'est superflu, où tout est nécessaire, c'est unifier la matière en lui donnant la pensée en même temps qu'une chair et qu'un

squelette, sans lesquels il n'y aurait pour elle ni force, ni possibilité d'être. La ville a, si Ton peut dire, fondu les forces dispersées dans les campagnes; elle en a créé une matière nouvelle dont elle a fait la foule. Toutes les anciennes forces de l'activité individuelle, elle les a transformées en énergie mécanique, où l'homme n'est plus qu'une sorte de manivelle, une roue en mouvement. Chaque individualité s'est trouvée partout ligaturée : une nouvelle individualité s'est fabriquée, celle de la masse. Dès lors, la foule apparaît comme un fait nouveau. Durant des siècles, ce ne fut qu'un symbole et qu'un concept. La logique nous amenait à concevoir la somme de la population dans des pays entiers. Jamais on n'avait pu avoir le sentiment de la compréhension d'une unité immédiate. Certes, le passé a connu les armées nombreuses, les hordes guerrières et les tribus nomades, mais ce n'étaient que de fugitives concentrations, sans stabilité ni constance, incapables de se créer une personnalité, de dégager une valeur esthétique et morale. D'ailleurs ces armées que la légende, aucoursdessiècles,nous a représentées comme des masses considérables, celles de Tamerlan, des Perses, les légions romaines,

combien semblent-elles piètres comparées aux agglomérations humaines de New- York, de Londres ou de Paris. Notre temps seul a connu cet Oppidomagne où la foule semble s'être soudée pour l'éternité, tenue qu'elle est par des rivets de fer, jointe comme les rayons d'une roue formidable. Maintenant seulement, cette masse se comporte comme un être vivant, maintenant elle croît et multiplie comme une forêt. Dans l'ordre spirituel, la démocratie l'a transformée encore : à ce corps elle a ajouté un cerveau, en obligeant la foule à ne se reposer que sur ellemême et à ne se soumettre qu'à elle-même. Jadis, la seule réalité dans un pays en était le souverain ; la fouie, lointaine, invisible et éparpillée, ne représentait qu'une idéale abstraction. Aujourd'hui, dans les grandes villes, le peuple est une nouvelle hydre : c'est lui qui possède la vie et l'existence réelles, et, s'il se donne un souverain, celui-ci ne sera rien que la représentation populaire, qu'un symbole passager de son éternelle organisation.

Ceci est une création du dix-neuvième siècle, une valeur nouvelle dans notre état vital, avec quoi il faut compter, et qui, dans notre développement, n'a pas moins d'importance que toutes

celles du passé. Walt Whitman, auquel il faut toujours revenir quand il s'agit de Verhaeren, bien que celui-ci — disons-le expressément — ait accompli une évolution pareille mais tout à fait indépendante, Walt Whitman a dit : « La science moderne et la démocratie semblaient mettre la poésie au défi de leur faire place dans ses énonciations, en opposition aux poèmes et aux mythes du passé (i). »

Donc, tout poète moderne devra compter avec la masse démocratique. Il en devra considérer la synthèse, comme il ferait d'un être vivant, d'un homme ou d'un dieu. Dans son drame utopique, /es Aubes, Verhaeren a placé la foule au nombre des personnages, et, pour expliquer le sens de sa vision intérieure, il a ajouté cette remarque d'ordre technique : « Les groupes agissent comme un seul personnage à faces multiples et antinomiques. » Car pareille aux images des dieux hindous, elle a cent bras, mais elle n'a qu'un cri, qu'une volonté, qu'une énergie, qu'un cœur : « le cœur myriadaire et rouge de la foule (2). » Cent années de communauté dans la

(1) Un Coup d'œil en arrière sur la Boute parcourue^ trad. Léon Bazalgette {Société Nouvelle, avril 1909).

(2) « La Conquête « {la Multiple Splendeur).

148 EMILE VERHAHP«i:\

peine et dans l'espérance ont fondu les éléments divers en une unité, et lui ont créé une sensibilité nouvelle. Sans sommeil, inquiète comme un dangereux fauve, elle vit dans les cités géantes. Elle connaît toutes les passions de l'individu, la vanité, la faim et la colère ; tous les vices et tous les crimes sont en elle comme en lui. Mais chez elle tout atteint à une grandeur inconnue. Tout dans ses passions franchit la mesure ordinaire : on ne les saurait prévoir, et, par là, elles acquièrent un sens nouveau et en quelque sorte divin. Les anciens dieux étaient formés à l'image de rhomme, qu'ils représentaient au centuple de sa force et de son intelligence. La foule, aujourd'hui, est la synthèse des énergies individuelles ; elle est la prolifique réunion de toutes les passions.

L'individu naît avec la foule ; sans elle, il disparaît. Chacun de nous, consciemment ou non, dépend de son pouvoir. L'homme moderne ne saurait se soustraire à l'influence des autres hommes. Ce n'est plus l'homme des champs, berger ou chasseur, qui ne dépendait que de la colère du ciel, des caprices de la terre, des orages et de la grêle, du hasard enfin, qu'il revêt de l'image auguste de son Dieu. Les sen-

timents de l'homme moderne sont déterminés par le milieu auquel il appartient. Le monde l'entraîne dans sa marche et lui impose ses propres instincts. Nous sentons tous socialement, et pas un instant notre imagination ne peut supprimer ceux qui nous précèdent et ceux qui nous environnent, et qui sont comme l'air que nous respirons. Nous pouvons fuir leur présence ; mais ce qui a pénétré d'eux-mêmes en nous est inéluctable. Comme une force de la nature, la foule nous domine et nous nourrit de ses sentiments. L'homme non social est une fiction pure. Dans une grande ville, fùt-on retiré au plus profond d'une chambre, on ne peut échapper au bruit et au rythme de la rue. Ainsi est-il impossible de tenir sa pensée isolée, et son âme à l'écart des grandes excitations intellec-. tuelles de la foule. Verhaeren lui-même l'avait essayé, au temps où il écrivait ces vers :

Mon rêve, enfermons-nous dans ces choses lointaines Comme en de tragiques tombeaux. (1)

Mais la vie réelle Ta ressaisi ; car la société anéantit qui se détourne d'elle comme qui vivrait loin de l'air pur. Le poêle, lui aussi,

(1) « Sous les Prétoriens » {les Bords de la roule).

doit malgré lui penser à la foule et d'accord avec elle. Certes la démocratie a exercé sur tout son action niveleuse, elle a limité les individualités et assigné au poète un rang dans la classe bourgeoise ; certes elle a atténué les contrastes de la destinée. Mais elle a porté à sa pleine maturité une puissance nouvelle en sa multiplicité même. En elle le poète peut trouver une explication directe aux phénomènes qui forçaient les anciens à inventer des dieux : c'est-à-dire à toutes ce& forces incalculables et mystérieuses qui agissent sur les hommes. La ville, la foule puise son énergie dans son infinie plénitude et multiplie sa propre puissance. Tout ce que l'individu a perdu se retrouve en elle : l'enthousiasme sublime, l'enthousiasme extatique. Elle est l'intarissable source de Pinattendu et de Tincalculable. C'est une nouveauté, et chacun ignore le terme de sa grandeur. Avoir reconnu là, au lieu d'une diminution, un enrichissement de l'instinct poétique, tel fut un des principaux mérites, de Verhaeren. Tandis que la plupart des poètes d'aujourd'hui en restent encore à la fiction du solitaire, de l'isolé, tandis que dans leur horreur ils fuient la foule comme la peste, qu'ils se confinent dans une solitude artificielle et qu'ils

n'ont que du mépris pour la locomotive et le télégraphe, pour les banques et les usines, Verhaeren boit avidement à cette fontaine d'où ruisselle une énergie nouvelle.

Comme une vague en des fleuves perdue, Comme une aile effacée, au fond de l'étendue, En gouffre- toi,

Mon cœur, en ces foules battant les capitales! Réunis tous ces courants Et prends

Si large part à ces brusques métamorphoses D'hommes et de choses, Que tu sentes l'obscure et formidable loi Qui les domine et les opprime Soudainement, à coups d'éclairs, s'inscrire en toi. (1)

C'est que, en effet, la foule est, de nos jours, la grande transformatrice de valeurs. Elle transforme les hommes, qui, pour se réunir en son sein, se précipitent vers elle des quatre points cardinaux. Nul de nous n'échappe à cette force qui veut tout niveler. Dans le formidable réservoir qu'est la Ville, les races les plus éloignées se mélangent. Elles s'adaptent les unes aux autres, et voici qu'éclôt tout à coup un produit nouveau, différent : une race neuve, celle de l'homme contemporain, qui s'est réconcilié avec

(1) « La Foule » (/es Visages de la Vie).

l'atmosphère de la grande ville. Cet homme sent douloureusement peser sur lui les lourdes murailles, il souffre de l'éloignement de la nature; mais il trouve dans l'omniprésence humaine à se créer une énergie, une divinité nouvelles. Le plus grand mérite que possède la masse, c'est de pouvoir accélérer les transvaluations. Tout Télément individuel disparaît au profit de la communauté qui se constitue ainsi en tant que personnalité. Les anciennes communautés se disloquent pour en voir jaillir de nouvelles. L'Amérique en est le premier exemple. Là, en cent ans, faite des forces de mille peuples divers, s'est développée une fraternité, grandiose et une ; un type s'est créé : le type américain. Déjà dans nos capitales, à Paris, à Berlin, à Londres, grandissentdesgénérationsd'hommes qui ne sont plus des Français ni des Allemands, mais avant tout des Parisiens et des Berlinois. Ils ont un accent à eux, des façons de penser particulières : pour eux, la grande ville est devenue une patrie. Si l'un d'eux est poète, son poème sera social ; est-il penseur, son intelligence et son instinct se confondront avec ceux de la masse. Avoir tenté, pour la première fois, Tanalyse poétique de la psychologie de cette foule

est une des grandes audaces dont nous devons être reconnaissants à Verhaeren.

Mais tous ces hommes agglomérés en une seule foule, ces millions d'habitants constituent des villes qui ne demeurent pas isolées les unes des autres. Un lien les réunit : la facilité des communications. La distance matérielle est abolie ; les séparations en nationalités tendent à disparaître. Maintenant qu'est résolu ce premier problème, des agglomérats isolés se transformant lentement en organismes, à côté des races particulières s'élabore une synthèse bien plus considérable, celle de la race européenne. Sur notre continent, les hommes ne sont plus si éloignés les uns des autres, si étrangers que jadis. D'un bout de l'Europe à l'autre, le socialisme enserre les masses du réseau de son organisation. A Paris, à Londres, à Saint-Pétersbourg, à Vienne, à Rome, un même désir embrase aujourd'hui tous les cœurs, un même but se propose à leurs efforts : l'argent.

Races des vieux pays, forces désaccordées,

Vous nouez vos destins épars, depuis le temps

Que l'or met sous vos fronts le même espoir battant. (1)

(1) « La Conquête >» {la Multiple Splendeur).

r5 EMILE VERHAERKN

Par delà les frontières, sur de larges foodations, une race unique se constitue, une communauté nouvelle s'établit : race et communauté européennes. Le désir et la réalité arrivent maintenant à se joindre. Verhaeren voit l'Europe unie parles liens d'une solide et collective énergie. Pour lui, l'Europe est le seul pays qui ait enfin pris conscience de lui-même. Dans un lointain de rêve les autres continents continuent de mener une vie végétative ; l'Afrique et Tlnde sommeillent encore dans les ténèbres des temps primitifs. Mais l'Europe est la « forge où se frappe ridée (i) », où toutes les diversités, toutes les observations individuelles, tous les résultats acquis semblent recréer une nouvelleintelligence et éveiller la conscience européenne. Intérieurement le progrès n'est pas encore accompli : les peuples sont toujours ennemis, ils ignorent qu'ils soient en communauté. Mais déjà « le monde entier est repensé par leurs cervelles (2)». Déjà ils travaillent à la transvaluation dans le sens européen de toute connaissance sensible. Bientôt l'Européen, riche du passé, fort du sen-

(1) « La Conquête » {la Multiple Splendeur).

(2) a La Conquête » {les Forces tumultueuses}.

liment de la foule, puisant au sein des masses populaires une énergie nouvelle^ viendra réclamer une éthique, une esthétique en accord avec cette nouveauté. Ici le chant magnifique de rUtopie s'élève de l'œuvre de Verhaeren. Dans les Aubes, épilogue des Villes tentaculaires^ s'élance au-dessus des spectacles de la réalité cet éclatant arc-en-ciel, qui monte jusqu'au nouvel idéal. C'est justement parce que cet état n'est pas encore atteint que le vieux continent brûle d'une terrible fièvre et qu'il s'agite en lentes convulsions. Aussi traversons-nous ces troublantes crises, morales et psychiques, qui parfois, dans les pays les plus éloignés, se manifestent spontanément avec les mêmes phénomènes. Là est la cause de toutes les inquiétudes et de toutes les luttes qui bouleversent les esprits de notre temps.

Cet appel à l'Européen, c'est Verhaeren qui le premier l'a clamé dans ses poèmes, presque dans le même temps que Walt Whitman s'adressait à l'Américain, et que Frédéric Nietzsche découvrait le surhomme. Dresser le Paneuropéen en face du Panaméricain et résoudre cette antithèse serait plein de séduction et d'intérêt. Mais il suffît de dire que Verhaeren a été le premier à

éprouver le sentiment européen, comme Walt Whitman le sentiment américain, pour situer le poète au rang des hommes les plus considérables de notre temps. Parmi les poètes, il est peut-être le seul dont la sensibilité ait été vraiment conforme à la sensibilité contemporaine. Cela exprime tout son mérite. Il s'est passionné de tout son être pour les problèmes qui passionnent la masse : il a compris Fénergie des nouvelles formations sociales, l'esthétique de cette organisation, la grandeur de la production mécanique, en un mot^ la poésie des choses matérielles. Dans ses vers, c'est tout notre temps qui parle ; et les temps nouveaux s'expriment dans une langue neuve. Ce n'est pas une fantaisie littéraire que ce rythme qu'il a trouvé le premier: il bat à l'unisson avec le cœur de la foule, il est l'écho du halètement de nos villes géantes, du bruit des locomotives, des cris populaires. Sa voix a une ampleur inconnue, car ce n'est plus la voix d'un homme, mais celle qui réunit les clameurs multiples de la foule. A mesure qu'il pénètre plus profondément le sentiment des masses, il en peut dans ses vers formuler plus fortement l'expression orageuse. La sourde Huance, le cri bestial, la fureur indomptée, toute

la tempête qui s'élève de la foule s'est changée ici en toute plastique et en toute harmonie. Avec elle, le poète atteint l'identité suprême et l'on peut, fièrement, lui appliquer son propre chant : « Il est la foule ! »

Dites, les rythmes sourds dans l'univers entier l En définir la marche et la passante image En un soudain langage ;

Prendre et capter cet infini en un cerveau, Pour lui donner ainsi sa plus haute existence.

E. V., le Verbe.

La surexcitation est le rythme même de la vie moderne. La ville et la foule qui y circule ne connaissent jamais de parfait repos. Jusque dans leur silence trépide encore l'inquiétude secrète d'une passion contenue : c'est une attente, une tension nerveuse^ une lièvre lente. L'énergie fait partie intégrante des foules et des grandes villes, au point que jamais ne s'arrête leur activité. Le sentiment du repos leur est contraire; il annihile-

rait, anéantirait au plus intime d'elles cet élément de nouveauté. Certes, la ville et la foule ne connaissent pas tous les jours ces grandes explosions de la passion, qui les font ressembler à des volcans, au moment desquels les rues, pareilles à de grandes artères, semblent charrier des fleuves de sang, où tous leurs muscles paraissent contractés, où les cris et les enthousiasmes jaillissent ainsi qu'une flamme. Mais il est en elles coaime un ferment qui paraît n'attendre pour lever que cet instant, de même que tout homme moderne éprouve au fond de son âme comme une attente, une inquiétude devant la nouveauté, devant l'avenir que lui réserve demain la vie. Les villes et la foule de leurs habitants sont dans une incessante vibration. Si l'individu, pris en particulier, ne connaît pas d'excitation, si ses nerfs ne vibrent pas toujours d'une agitation personnelle, ils vibrent cependant comme de la résonnance de la note sourde du monde. Les oscillations de la grande ville se prolongent jusque dans notre sommeil. Le rythme nouveau, celui de notre vie, n'est qu'une perpétuelle agitation.

Aussi bien le poète qui veut vraiment s'accorder au sentiment contemporain doit parti-

ciper lui-même, en quelque façon, à l'excitation d'une époque continuellement en éveil, dont les sens et les nerfs sont toujours inquiets. Il faut qu'inconsciemment le battement de son cœur soit réglé sur le rythme du monde qui l'entoure. Neurasthénique sans cesse en éveil, sa sensibilité maladive doit être en proie à l'attente et à l'inquiétude. Mais, en outre, il doit être capable de spontanéité, de cette force qui fait jaillir les grandes explosions. Nous le voulons pareil à ces masses urbaines chez lesquelles un rien peut susciter une violente passion. Gomme elles, il doit se laisser entraîner par l'ivresse de sa propre force. Les foules populaires sont jusqu'à un certain point des organismes semblables à notre corps : il n'y a point en elles d'excitation individuelle; aucune partie ne saurait s'allumer ni s'enflammer seule, mais chaque excitation particulière trouve sa réponse spontanée dans une réaction de l'ensemble. Il en va de même pour le poète. Son excitation poétique ne doit pas être limitée à un seul sens : pour avoir la puissance nécessaire, il faut qu'elle secoue le corps tout entier comme un courant électrique. Son rythme doit correspondre au rythme vital de son organisme. Ses ondes doivent étroitement enve-

lopper tout sentiment et toute pensée. A chaque excitation, à chaque sensation particulières, c'est la sensibilité concentrée de son énergie vitale qui doit répondre. Nietzsche l'expose merveilleusement dans Ecce Homo : l'ampleur, le besoin d'un grand rythme donne la mesure de l'inspiration, et doit correspondre à sa force d'expansion, à sa tension. Jusqu'à un certain point, le poète moderne doit être une sorte de microcosme où se reflète le monde plus vaste de la foule dans toute sa passion, monde dans lequel, aussi, l'excitation de l'individu n'a ni objet, ni importance, monde dans lequel importe seul l'irrésistible débordement de toute la masse en fermentation.

Le rythme de la vie moderne doit passer à travers ses poèmes. Rappelons à ce propos quelle signification nous entendons donner à ce mot : rythme. En dernière analyse, le rythme d'un être c'est sa respiration. Toute créature vivante, organisée, possède une fonction respiratoire scandée par les battements de son cœur, marquant un repos entre l'instant où il donne et celui où il reçoit. Ainsi se comporte un poème — j'entends un poème digne de ce nom — bien qu'il ne soit pas un être vivant, possédant un

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