‹ Émile Zola 1923Chapitre 12 sur 77 · ARE TU TES CR EEE FA · texte numérisé non relu

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Le jeune exalté rétractera quelques jours plus tard, il est vrai, ces lignes, d’ailleurs bien naturelles à son âge, car elles sont l'expression d’un bouillonnement normal et légitime de la sève vitale. Il affirme alors à bon droit que la raison est chez lui très vivace et que, s’il en paraît manquer quelquefois, c’est qu'il en fait, pour un instant, mauvais usage et la contraint de justifier à ses propres yeux ses folies. Oui, concède-t-il à l’homme de science exacte qu'est dès ce temps son ami de Provence, oui, c'est sagesse au total que d'accepter la société telle que les hommes nous l'ont faite; il n'en est pas moins bon de frémir parfois sous le joug ! — Ce que nous lui concéderons très volontiers pour notre part.

Un autre jour, il s’avisera de classer les poètes en deux catégories : ceux qui stigmatisent le mal, et ceux qui célèbrent le bien, les artisans de satire et les auteurs de cantique. Pour sa part, il choisit le cantique, Car la peinture des splendeurs célestes lui paraît plus capable de ramener le pécheur à la voie droite que l'évocation des tourments de l’enfer : Lamartine lui semble plus moral que Juvénal. Il se sent et se dit à cette date un romantique (1), par toutes les aspirations de son être: c'est à ce point qu'il ne peut devenir réaliste, dit-il, et que, s’il montre au besoin la réalité dans ses écrits, c’est à la condition de parler du ciel aussitôt après et de découvrir une étoile dans chacun des bourbiers qu'il s'est imposé de sonder (2).

(1) Corresp., I, 106, et II, 105.

(2) Corresp., I, 115.

Sa profession de foi religieuse est, à peu de chose près, celle du Vicaire Savoyard. À son avis, Dieu ne demande pas qu’on l'adore d’une manière plutôt que d'une autre. Point de clergé, puisque la caste sacerdotale a, de tout temps, trahi son devoir. Le temple de l'Éternel est l’univers ; et, si l’on n’en demande pas davantage à un homme pour le proclamer religieux, on constatera que la foi n’est nullement morte autour de nous comme on l’a prétendu trop souvent. Chacun de nos contemporains ne reconnaît-il pas une puissance suprême ? Tout homme généreux ne sent-1il pas son âme tendre vers le ciel ? Ce qui est mort, ou du moins ce qui se meurt, ce sont les prêtres, les faiseurs de systèmes, les stupides fanatiques et les plats commentateurs. Mais Jésus fut un Législateur sublime, un divin moraliste, un homme marqué du doigt de Dieu, le réel prêtre infaillible, parlant véritablement au nom du Très-Haut : « Si chrétien veut dire disciple du Christ, conclut-1l, je prends hautement ce nom. Ses préceptes sont les miens. Son Dieu est le mien!» Et tout cela est visiblement emprunté de Jean- Jacques ou de Hugo.

Toutefois, poursuit le correspondant de Baille, un monde nouveau va surgir auquel il faut une religion mieux définie. Que fera donc le Poëte? Il aura ces élans vers Dieu, ces cris d’une âme qui demande avec des pleurs la sainte croyance des temps évangéliques, le saint amour de la femme (furtive apparition du mysticisme passionnel dans cette rousseauiste inspiration d’ensemble!). Il aura ces blasphèmes d’un cœur ulcéré par le doute qui, en

reniant tout ce qu'il y a de pur et de saint, recherche avec angoisse à recevoir un démenti. — Un démenti de l’Allié divin, s’il se peut, et ceci nous reporte au byronisme de Lélia. — Il saisira la plume dès le berceau, faisant des livres avec la blessure de son cœur, gardant jalousement sa sublime ignorance du monde et contant à tout venant ses chères visions, — réminiscence des Confessions de Jean- Jacques. — IL interrogera surtout l'avenir, divaguera, se perdra dans la nue pour aller dénoncer le grand mal au Seigneur, bâtira utopies sur utopies et dédaignera le passé pour garder son culte à notre époque si vivante, si belle, si sainte ! « Je t'en parle sciemment », conclut Émile en s'identifiant de la sorte à ce poète romantique, c’est-à-dire à ce visionnaire mystique qu'il vient de dépeindre et qui doit se présenter tel en effet pour se faire écouter de nos contemporains. On sent qu’il s’est longuement appliqué déjà, dans sa chambrette d'étudiant

pauvre, à la réalisation de cetimposant programme.

IT. — Au service du Dieu de la Beauté.

Aussi bien le désir de conquête et de pouvoir, l'impérialisme » individuel qui se dissimule nécessairement, selon nous, derrière toute profession de foi mystique, se marque-t-il plus nettement parfois chez cet arrière-petit-fils de Jean-Jacques. Il proclame à l’occasion que l'artiste est un soldat, un champion envoyé pour combattre au nom de Dieu sur

cette terre. Il voit le poète revêtu d’une sainte mission. Que ceux donc qui se disent artistes, c’est-àdire ceux qui vantent Dieu en eux-mémes — admirable formule d’impérialisme mystique, n'est-il pas yrai ? — que ceux-là se souviennent d’avoir été envoyés ici-bas par le Maître !

Il les a dressés çà et là dans le monde comme autant de phares lumineux pour marquer à l’homme le chemin du ciel! Et ce jeune lévite qui, tout à l'heure, condamnait les clergés du passé, par une inconsciente appréhension de concurrence, n'hésite pas à proclamer que l'artiste moderne exerce l’office de Grand-prétre. Avant la venue de Dieu sur la terre, certains hommes qu’on appelait des prophètes et qui étaient assurément des poètes, ont reçu délégation pour annoncer le Messie futur. Après que ce Messie est venu sur la terre, puis remonté vers le ciel, d’autres hommes, ef ce sont les artistes, furent suscités pour le remémorer aux siècles oublieux. Prophètes et artistes ont donc pareillement le front marqué du doigt de Dieu !

Cependant, pour l'éclairer sur l’excès de ses mystiques prétentions, le jeune Émile a sous les yeux, en ce temps, un poète vieilli qui s’est crû jadis l’oint du Seigneur avec autant de bonne foi que lui-même, mais que le céleste Allié a trop visiblement négligé de conduire à la victoire. C’est un certain Pagès (du Tarn) dont il parle quelquefois à ses camarades. Lié, lors de ses débuts dans la vie, avec Hugo et Musset, puis bientôt distancé par eux sur le chemin de la gloire, ce personnage a pris le parti de les dénigrer sans merci : Victor et Alfred sont, à ses

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yeux, detristesécrivains, sachant tout au plusfrapper par ci par là un beau vers et dont le succès s’explique uniquement par la camaraderie et par la réclame, Tout leur a souri tandis que tout faisait obstacle à leur émule moins heureux! Pagès, ignoré du public, ne s’en croit pas moins chef d'école au surplus. N'a-t-1l pas écrit une Phèdre modernisée où l'intrigue de la tragédie de Racine se retrouve sous l’habit à ailes de pigeon et sous les manches à gigots de 1830 ! Mais on sait que l'expérience d'autrui agit peu sur les illusions de la jeunesse. Émile a placé dans la destinée une si entière confiance que les ridicules de cet homme de lettres ne l’incitent à aucun retour sur lui-même. Il se promet seulement d'apprécier à leur juste valeur les compliments dont la gratifie ce « raté » qui le considère trop évidemment comme un barbouilleur de papier sans conséquence, comme un jeune fou peu à craindre et qu’il est permis d'encourager sans rien redouter de sa concurrence. DEN

D’autres se chargent dès lors de lui faire souffrir persécution pour sa foi esthétique. Le père de son ami Cézanne, un honorable banquier provincial, compte sur le jeune Paul pour lui succéder un jour à la tête de sa maison d'affaires. Or,\Paul a le goût de l’art, il veut être peintre, et, si l’on songe au prix qu'atteignent présentement les tableaux sommaires de cet impressionniste de marque, l'affaire qu'il avait en vue n’était pas plus mauvaise que celles dont la direction lui était réservée par les siens. Mais M. Cézanne ne pouvait prévoir, dès 1861, les évolutions extrêmes du goût romantique en matière

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de peinture (1); il se montrait donc fort irrité contre Zola qu'il accusait d’égarer son camarade dans les sentiers vertigineux du mysticisme esthétique. Il le taxait à l'occasion d’«infamie » et le traitait de « vil intrigant », ce qui était assurément fort injuste.

La victime de ces accusations s'en plaint à son autre ami, Baille, sur un ton fort digne au total. Paul s'est reconnu peintre, explique-t-il, et, se sentant au dos des ailes d'aigle, se prépare à déserter la basse-cour familiale. Or, son père ne peut pas croire qu'un garçon de bon sens préfère, sans y être méchamment incité, la palette aux chiffres et l’air du ciel à l'atmosphère étouffée des comptoirs ; il se refuse à comprendre qu’une telle vocation se déclare en certaines âmes parce Dieu l'a voulu de la sorte. Dieu qui l'avait créé banquier, a créé son fils artiste. Après avoir müûrement réfléchi sur un fait qui lui apparaît comme une anomalie monstrueuse, il a conclu que ce désordre mental devait s'expliquer par des fréquentalions mauvaises. Il a suspecté en particulier l'influence de Zola, qu'il sait homme de lettres en espérances. Mais Émile proteste qu'il n'a nullement agi de propos délibéré sur les dispositions de son ami. Dans les conseils qu'il reconnaît

lui avoir donnés de temps à autre, il a toujours introduit de prudentes restrictions ; c'est là une justice qu'il prétend pouvoir se rendre. Certes, voyant que le caractère de Paul s’accommoderait difficile-

(1) Voir l’appendice à notre Mal romantique (Plon, 1908) sur l'évolution du goût romantique dans la peinture.

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ment d’une « position » bourgeoise, il lui à parlé des &rts, de la poésie, mais plutôt par propension instincüve que dans un dessein de prosélytisme. II a prononcé les paroles que lui dictait la nature. C’est ainsi que, sans le vouloir, il a pu le confirmer dans son enthousiasme inné pour le Beau!

Le conflit s’apaisera par la suite lorsque Zola aura trouvé l'occasion de s’expliquer directement avec Cézanne le père. Il avait été pourtant plus loin qu'il ne s’en souvenait dans ses suggestions de mysticisme esthétique, si nous en jugeons par le texte de ses lettres à Paul : « Ton père s’humanise. Sois : ferme sans être irrespectueux... Que ton père ouvre les yeux sur ton intérêt véritable. Peut-être, à ses yeux, suis-je un étourdi, un fou même, un mauvais ami de t’entretenir dans ton rêve, dans ton amour de l'idéal? Peut-être, s’il isait mes lettres, me jugerait-1l sévèrement? Mais, quand bien même je devrais . perdre son estime, je dirais hautement devant lui ce que je te dis à toi... Dieu me protège si je suis ton mauvais génie, si je dois faire ton malheur en te vantant l’art et la rêverie!l Je ne puis cependant le croire. Le démon ne peut se cacher sous notre amitié et nous entraîner tous deux à notre perte. Tu manques de caractère. Par la Croix-Dieu, si j'étais à ta place, je voudrais avoir le mot (le dernier mot probablement), risquer le tout pour le tout, ne pas flotter vaguement entre deux avenirs si différents, l'atelier et le barreau. Tu es un peu négligent, soit dit sans te fâcher : sans doute mes lettres traînent et Les parents les lisent? Je ne dois pas être au mieux avec ta famille. Je suis sans doute pour eux

la liaison dangereuse, le pavé jeté sur ton chemin pour te faire trébucher. Tout cela m'afflige excessivement, etc. » Il y a de la sincérité, de la dignité aussi dans cette attitude d’apôtre d'une religion persécutée, de martyr en butte aux suspicions, à l’animadversion des profanes |

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