CHAPITRE II
Émile ne se dérobe pas d'ailleurs à la pratique personnelle de cel ascétisme esthétique dont il prêche les maximes à Cézanne. Tandis que sa situation de fortune se fait de plus en plus précaire, il cherche, sans grande ardeur, un gagne-pain sur Île pavé de Paris. Recherche fort ardue, remarquerat-1l bientôt, pour un homme de sa trempe, pour un indépendant qui, « plus ou moins poète, plus ou moins philosophe », prétend se soucier de la société et de la richesse comme d’une paille, décidé qu'il est à réserver toutes ses caresses, toute son adoration pour la liberté ! L'accueil hargneux qu'il rencontre {rop souvent au cours de ses démarches a bientôt fait de le mettre en fuite : il sent alors tressaillir en lui tous ses bons instincts, tous les amours que Dieu lui a si largement départs ; il maudit la société qui ne sait employer dans l’homme que ses facultés misérables ; il éprouve un immense dédain pour ce rôle machinal de scribe auquel il allait se résigner par contrainte et il entend une voix céleste mur-
Res — : 2
murer à son oreille les mots chéris de liberté, d'amour, de paix et de Dieu !
Dispositions peu favorables, certes, pour subir courageusement le noviciat qui se place au début de toutes les carrières lucratives. Aussi ses premiers efforts pour se procurer une occupation rétribuée demeurent-ils infructueux. Il a pourtant accepté une besogne de bureau au début de 1860, mais pour l’abandonner presque aussitôt. Depuis le printemps de 1861 jusqu’à celui de l’année suivante, il semble avoir connu la misère véritable, la vie dans les louches hôtels garnis, le défaut de vêtements convenables, peut-être de nourriture suffisante. Une brève et vulgaire aventure de femme est seule venue le distraire un instant deses soucis. Période de réflexion intense dans ce cerveau puissant, époque d'ineffaçables impressions mentales ! De ces souvenirs amers sera faite, un peu plus tard, sa première œuvre vraiment personnelle, la Confession de Claude.