I. — Exaspération de la volonté de puissance
Ces impressions déprimantes, humiliantes même, préparent cependant une totale révolution dans cette âme, jusque-là plutôt molle et rêveuse en apparence. C’est en 1862 que Zola, sur la recommandation d’un ami de sa famille, Boudet, membre de l’Académiede médecine, entre à la maison Hachette; il y sera bientôt employé au service de publicité qui a charge de régler les relations de cette grande librairie avec la presse périodique.
36 © ÉMILE ZOLA CAES TRE CSS PURE TIRE OL LL RSR PSE TRE CARAMEL FFOURR EEE CPI RUE FRE ARE FE IG EE ER OS RETRO
Ce contact avec la critique littéraire qui se met au service d'intérêts matériels semble lui révéler soudain sa personnalité de lutteur, et mûrir son caractère comme son talent au cours de quelques semaines, dans un épanouissement prodigieux. C'est là, indique simplement son biographe Paul Alexis, qu'il vit de près ce que sont les journaux et qu'il acquit une connaissance précoce de tout le personnel littéraire de son temps. — Scrutons davantage en lui ce nouvel état d'esprit, si profondément différent, par son réalisme implacable, de celui que nous ont révélé ses Lettres de jeunesse. Sa correspondance avec Antony Valabrègue, poète et critique d'art, nous en offre le plus utile commentaire.
Il a enfin reconnu que la Muse lui serait dans la vie une trop nonchalante alliée. Ses poèmes dorment désormais dans ses tiroirs, dit-il, car il a besoin de marcher vite : il s'est mis au régime de la prose et s’en trouve on ne peut mieux. Que vous arriviez de province à Paris avec un poème et un roman dans votre bagage, insiste-t-il afin d’expliquer sa pensée, le poème sera refusé partout, le roman sera facilement accueilli. — Aphorisme qui est devenu moins vrai de notre temps que du sien. — Il parle d’ailleurs par expérience, car l'éditeur Hetzel ayant accepté sans difticulté ses Contes à Ninon, il organisa tout aussitôt au profit de ce volume le plus de publicité possible, en homme qui sait dorénavant comment le succès se « cuisine » ! Sa situation chez Hachelte lui permettra d'obtenir pour son livre de début une centaine d'articles dans la presse.
Une autre idée s’imposa presque nécessairement
à son esprit avisé. Pourquoi ne pas se faire une place dans les rangs de ceux qui préparent la réputation des autres, à charge de revanche. Le journalisme est un si efficace instrument de puissance : il apporte à ceux qui s’y distinguent une popularité si rapide. Zola deviendra donc critique en même temps que romancier, car 1l se sent désormais de taille à employer tous les moyens au service de son effort conquérant. Il éprouve à la fois, dit-il, une véritable volupté à se sentir émerger de la foule et une sorte d'angoisse lorsqu'il se demande s'il aura l'énergie nécessaire pour se tenir longtemps debout sur le degré dès ce moment atteint par lui dans la hiérar- chie littéraire, Il voudrait être assez sûr de son cerveau et de sa plume pour renoncer à son emploi et se consacrer exclusivement à produire.
« Si vous saviez, mon pauvre ami, écrit-il à Valabrègue en un jour d'expansion confiante, pour combien peu le talent est dans la réussite... les mille petites canailleries qui ouvrentles portes, l’art d’user du crédit des autres, la cruauté nécessaire pour passer sur le ventre des chers confrères... Vie inquiète et haletante !.. la vie littéraire avec ses dessous, ses ficelles, ses mensonges... J’ai foi dans la vérité et dans le talent, mais nous qui avons le ventre vide, soyons habiles parmi les habiles... je veux que nous ayons toute la ruse de ceux qui n’ont que la rase... Nous sommes des impatients, nous voulons le suceès au plus vite: pourquoi ne pas l'avouer tout haut? Il faut donc que nous fassions notre succès. Le bruit s’en va ; le talent reste ! J'ai besoin de la foule, je vais à elle comme je peux, je
tente tous les moyens pour là dompter… Vous êtes dans les croyances du commencement. Vous ne voyez pas que tout est relatif el vous n'avez pas les tolérances de l'expérience ! » — Oh non, certes, celuilà n’est plus dans « les croyances du commencement » pour sa part: onle voit assez par le ton de ses confidences. C’esl un disciple de Balzac qui emprunta de son maître non seulement la technique solide mais encore la réaliste conception de la lutte vitale. :
En conformité avec ce programme d’action rapide Zola accepte toutes les besognes qui lui sont offertes. Au Sémaphore de Marseille, il envoie des correspondances parisiennes anonymes qui l’aidént, écrit-
il, à « faire bouillir sa marmite » et dont il dira dix
ans plustard, avec trop de sévérité sans nul doute, qu'il y a eu là « une de ses petites hontes cachées ». Il propose à l’Événement une chronique bibliographique régulière, avec indiscrétions sur les œuvres à paraître et détails intimes sur la biographie des auteurs au besoin. Ce projet lui a été suggéré par l'expérience acquise, par les relations nouées dans ce bureau de la maison Hachette oùils’est déniaisé si vite et qui fut en quelque sorte la maison Vauquer de ce Rastignac dépourvu d'élégances physiques, mais non pas d'énergies intellectuelles. Il achève, en ces tâches diverses, son apprentissage d'écrivain et la virtuosité de sa plume se fait chaque jour plus frappante.
C'est alors qu'il s’enhardit à jeter sur le Paris de ces dernières années du second Empire un regard conquérant qui escompte les profits de la victoire.
[Il conçoit, afin d'y conformer sa conduite, un pro- gramme d'action qu'il reconnait un peu barbare et qu'il a formulé plus nettement quelques années après, dans ses études sur le Roman expérimental : « Malheur aux faibles ! Ceux qui tombent ont tort de tomber, et tant pis si on les écrase. La victoire est aux reins solides, et cela est juste, car le talent doit être fort avant tout ! » Expression d'un impérialisme excessif, qui ne tient pas un compte suffisant des adoucissements de forme dont a bénéficié la lutte vitale dans la civilisation européenne, après dix-huit siècles de christianisme rationnel.
Le souvenir de Rastignac et des autres Balzaciens de même trempe vient de s'imposer à notre mémoire en présence de cette profession de foi implacable. Aussi bien Zola, qui a présenté souvent Balzac comme son plus direct précurseur et l’a maintes fois reconnu pour son maître, avait-il particulièrement goûté l'impérialisme avide qui se marque à la fois dans la personnalité et dans l'œuvre de son célèbre inspirateur. L'étude qu'il lui a consacrée, en tête de ses Romanciers naturalistes, met pleinement en relief ce trait essentiel chez l'auteur du Curé de Tours : il y rappelle cette exclamation d'Honoré annonçant son mariage à sa sœur, mariage d’ambition autant que d'amour ; « Va, Laure, c'est quelque chose à Paris que de pouvoir, quand on le veut, ouvrir son salon et y rassembler l'élite de la soeiété qui y trouve une femme polie, imposante comme une reine, d’une naissance illustre, alliée aux plus grandes familles, spirituelle, instruite et belle. Il y a là un grand moyen de domination! » Et son disciple de l'admirer
ouvertement pour avoir ainsi traité la question du mariage de même qu'il traitait la question d'argent, c'est-à-dire en utopiste puissant, en lutteur qui, après avoir un moment rusé avec les montagnes, finissait par les prendre à pleins bras pour les écarter de son passage. On sait mieux aujourd’hui toutefois, ajouterions-nous ici, quelles furent pour Balzac, dans l'affaire de son mariage, les déceptions de sa volonté de puissance insuffisamment mesurée: ilne paraît avoir nullement trouvé près de celle qui porta son nom les profits qu’il espérait d’une si flatteuse alliance.
IT. — Silhouettes de lutteurs sans scrupules. 66 99 Nantas ”.
Interrogeons, dans l’œuvre de Zola, les personnages qui reflètent, de la façon la plus instructive, l’état d'esprit qui devint le sien à dater de 1863. Le héros de la Confession de Claude nous révèle plutôt ses dispositions mentales de l'année précédente; mais, dans le Vœu d'une Morte, cette œuvre si peu digne de sa plume et qu’il eût fait sagement de ne pas rééditer en pleine gloire, le caractère du personnage principal, Daniel, trahit les sentiments déjà modifiés de l’auteur, Ce jeune intellectuel se promet en effet de « jouer énergiquement des coudes » afin de faire sa place au soleil. Un instant paralysé par la timidité dans un salon bourgeois où il a été introduit en solliciteur, il conçoit soudain un orgueil immense à
écouter les plates conversations des dandys qui l’entourent : « Il fut fier à ce moment de sa gaucherie et de ses ignorances mondaines. Il n'eut plus peur d'être vu : il releva la tête et marcha au milieu du salon. Dans sa rudesse, il s’estimait si supérieur à ces gens-là que leurs sourires lui importaient peu. II avait comme un rêve d'orgueil et il reprenait, avec tranquillité, la place qui lui était due, en pleine lumièrel »
Mais surtout le curieux personnage de Nantas, héros d’une nouvelle qui figure daus le recueil :intitulé Naïs Micoulin, me semble pleinement représentatif des pensers de Zola lors de ses débuts dans la mêlée parisienne. Ce Nantas, fils d’un artisan, a fait ses études classiques et à passé quelques années dans les bureaux d’un négociant marseillais, à titre de modeste scribe. À trente ans, il part pour Paris avec deux cents francs dans sa poche et la certitude de conquérir le monde. « Je suis une force », ditsil volontiers de lui-même, quoi qu'il en ait si peu fourni, jusqu'à ce moment, la preuve. Mais il s’est fait du moins une religion dela force et il est convaincu que les forts sont finalement les victorieux ! — Ce qui est trop évident, d’ailleurs ! — En outre, il se sent du génie, à n’en point douter: c'est donc une instinctive impulsion qui le jette en avant pour se tailler largement sa part de puissance dans la société. Non qu'il obéisse à quelques bas appétit des jouissances vulgaires. Il ne trouve en lui, à y regarder de près, que le sentiment très net d’une intelligence et d’une volonté qui, n'étant pas à leur place, se mettent en devoir de monter tranquillement
à cette place, par un besoin naturel de logique. Il est donc prêt à entreprendre toute besogne qui lui sera départie, assuré qu’il est de se tailler sa fortune dans la première situation venue !
Le voilà pourtant sur le pavé de Paris, errant sans ressources à travers les rues de la capitale, souffrant cruellement de son humilité forcée, jetant vers les Tuileries, cette résidence du premier des Français, des regards jaloux de conquête. Unincident futile nous permettra de mesurer l’impatience qu'il porte dans son ambition de pouvoir : « Une petite fille bien mise l'obligea à s’écarter du droit chemin qu'il suivait dans la rue avec la raideur d’un sanglier traqué par une meute, et ce détour lui parut une supréme humiliation! Jusqu’aux enfants qui l’empéchaient de passer ! » Un tel détail ne s’invente pas: il a dû être vécu, et, aux derniers temps de son séjour dans l'hôtel louche de la rue Soufflot, Zola connut assurément des impressions de cette sorte.
Nantas en arrive à dédaigner ce que le monde appelle les lois de l'honneur, se disant qu'après tout il suffit d’être fort el de triompher quelque jour pour faire oublier les moyens qu’on a mis en œuvre. Aussi choisit-1l pour parvenir un chemin malpropre que, par une sorte de hantise, Zola a de nouveau fait parcourir à l’un de ses personnages dans /a Curée: car c'est de la même façon que s'y prépare la fortune d’Aristide Rougon, dit Saccard, le financier génial et véreux. Lui aurait-on proposé quelque marché analogue au début de sa carrière et sa native honnêteté l'aurait-elle préservé de commencer son ascension sociale par un acte dégradant ? Ou tout
LA VEILLÉE DES ARMES 48 Er
simplement aurait-il observé cette aventure à ses côtés ? Quoi qu'il en soit, Nantas accepte d'épouser une fille riche qui a commis une faute, affirmant par là son dédain pour les plates conventions sociales où patauge le commun des humains ! Qu'importe le jugement de la foule quand on est décidé à poser quelque jour le pied sur elle ? Il s’agit d'être supérieur. La toute-puissance excuse tout! Déjà Nantas se représente par l'imagination la vie souveraine qu'il saura se faire et il réussit en effet sans trop de délai à réaliser son rêve. Dix ans ne sont pas écoulés que le voilà immensément riche, à la tête d’une banque colossale qui s’asservit les royaumes, et, de plus, ministre des Finances de l’Empire français.
Pourtant, sa cuirasse d’acier conserve un défaut. Il s'est pris à aimer follement la femme à laquelle il a vendu son nom,tandis que la belle Flavie persiste à mépriser son époux pour avoir consenti le marché honteux qui les lia pour la vie. Cette résistance de la fortune à ses vœux sur un point unique suffit à gâter tous les triomphes de ce vainqueur : une femme ose le braver encore quand le reste du monde est à ses pieds ! Il peut bouleverser les états ; 1l gouverne son pays natal : il ne lui reste qu’un désir et ce désir-là ne sera jamais satisfait | :
Alors, il songe à s'élever plus haut encore, dans l'espoir de vaincre enfin la rigueur de sa compagne éblouie par tant de prestiges : il voudrait forcer le bonheur après avoir contraint la fortune. Mais longtemps son effort reste impuissant à lui procurer ce qu’il désirait uniquement désormais. Allons-nous
donc assister à l’échec de la volonté ferme, appuyée sur la supériorité de l'esprit? Oh, que non päs! Ce serait mal connaître les convictions balzaciennes de notre homme de lettres. Au moment où Nantas se résout à se tuer puisque, décidément, la volonté et l'énergie ne sont pas tout en ce monde ; au moment où sa dernière pensée sera pour prononcer la condamnation de la force, cette divinité décevante qui devait lui donner toutes choses et qui n’a pu lui donner Flavie, il voit entrer sa femme dans la chambre où il se prépare à mourir. Elle l’étreint de ses bras en lui criant : « Je {’aime, parce que tu es un fort! » Péripétie insuffisamment justifiée d’ailleurs, alors que Nantas allait donner pour la première fois par son suicide un témoignage de faiblesse, et même de décisive faiblesse. Il n’en est pas moins vrai que, dans la pensée de l'écrivain, la force, entièrement dépourvue de scrupule, aura procuré de la sorte à son fidèle non.seulement la puissance, mais encore l’amour !
Zola qui, physiquement, était le fils bien reconnaissable des tâcherons de la Beauce, n'avait pas l'attrait extérieur qui fait naître la passion romantique et il ne semble pas qu'il l'ait jamais inspirée en effet. En revanche l’argent, qui fut la première des ambitions de son Nantas, a été désiré ardemment par lui (quoi qu'il en ait dit après fortune faite) pour l'indépendance et pour le pouvoir que sa possession procure. « Pendant quinze ans, a-t-il écrit à qua-
rante et un ans, lors de sa première Campagne esthé=
tique dans les colonnes du Figaro, j'ai crevé la faim et l’on me méprisait pour l'argent que je ne gagnais
CERTES, A TELE LEE ee » 3 RATE A
pas ! Aujourd'hui que mes livres se vendent, après tant de souffrances et tant de travail, on m’injurie pour cet argent qui vient à moi par la force des choses, sans que je le veuille. Cela contrarie done bien des gens que je ne mange plus mon pain sec ? Et comme ces bonnes gens me connaissent quand ils font de moi un homme de lucre ! Questionnez donc mes amis. Demandez-leur quel est mon dédain (des jouissances matérielles, sans doute). Hélas! je n’ai pas même un vice ! » Oui, nous concédons qu'il à voulu conquérir la puissance plutôt que la jouissance et qu'il a considéré l’argént comme un pouvoir social en monnaie.
C'est le même appétit de pouvoir qu'il exprimait encore en 1866, dans le livre qui l’a définitivement tiré de l'ombre, dans la préface emportée de Mes Haines où il Jette ce cri d'impérialisme forcené, cette proclamation de recours au glaive : « Je n’ai guère souci de beauté ni de perfection; je me moque des grands siècles. Je n'ai souci qué de vie, de lutte et de fièvre. Je suis à l'aise parmi notre génération. Il me semble que l'artiste ne peut souhaiter un autre milieu, une autre époque ! » Eh certes, cela est profondément vrai de l'artiste romantique ! « Nous sommes en pleine anarchie et chacun de nous est un rebelle qui pense pour lui, qui crée et se bat pour lui ! L'heure est haletante, pleine d’anxiété : on attend ceux qui frapperont le plus fort et le plus juste, dont les poings seront assez puissants pour fermer
la bouche des autres, et il y à au fond de chaque nouveau lutteur, une vague espérance d'être ce dictateur, ce tyran de demain ! Comme nous sentons tres-
46 "TT BMILE ZOLS
saillir en nous les vérités de l’avenir! Nous chance-
Jons, par instant, comme des hommes ivres devant
la grande lueur qui se lève en face de nous, etc... » Le Messianisme impérialiste se peut-il plus clairement affirmer ?
« Nous sommes, conclut cet émule des dévastateurs vandales, à l'heure de la démolition, lorsqu'une poussière de plâtre remplit l'air et que les décombres tombent avec fracas. Demain, l'édifice sera reconstruit ! Nous aurons eu les joies cuisantes, l’angoisse douce et amère de l’enfantement... tous les vices et toutes les vertus des grands siècles à leur berceau ! » C'est ici le mysticisme social qui déjà se donne carrière aux côtés du mysticisme esthétique sous la plume du jeune iconoclaste ! Mais les grands siècles sont plus faciles à promettre en rhéteur qu’à réaliser en sage architecte ; et il est infiniment plus commode de démolir dans l’allégresse que de rebâtir
avec quelque solidité !
IT. — Les ambitions du soir.
Après que Zola eut conquis la renommée d’abord, puis l'indépendance qui naît de la richesse, son « im- périalisme » toujours actif devait lui conseiller de briguer en outre cette suprême magistrature d’opinion qu'est pour l'écrivain français de notre temps, l'accès de l’Académie française. Cessant donc pour un instant de nous attacher à l’ordre chronologique dans notre exposé de l’évolution mentale du roman-
LA VEILLÉE DES ARMES * di 0 2 : == mms)
cier, nous achèverons de caractériser son mysticisme conquérant par l'examen des dispositions qu'il a successivement manifestées à l’égard de la célèbre compagnie.
Ces dispositions se traduisirent tout d’abord par linvective comme il est arrivé à la plupart des écrivains romantiques qui sont venus solliciter, après le succès, son investiture. Dans le recueil d’études critiques qu'il intitula le Roman expérimental, en 1880, 1l affirme que l’Académie a dès longtemps cessé d'exister comme force et comme influence dans les lettres : elle achève aujourd’hui de perdre toute autorité sur la langue ; les prix qu’elle distribue ne comptent plus pour le public. Non seulement elle n’aide à rien, mais encore elle entrave. Elle n’a ni. signification, ni action, ni résultat d’aucun genre. Musset ayant décidé, dans une heure de faiblesse, de frapper à cette porte vermoulue, ne la vit s’ouyrir que devant sa qualité d'homme du monde: il sortait d'une bonne famille, cela parut suffisant | Mais il est évident, ajoute Zola, qu’un honneur décerné dans de telles conditions, est indigne d'un écrivain |
Pourtant lorsqu'il en vient à méditer sur la carrière de son maître Balzac (le morceau a pris place dans le recueil intitulé les Romanciers contemporains), notre homme, toujours dénigrant à l’endroit
de l’Académie, commence à compter avec la puissance sociale que cetle institution confère à ceux dont elle sanctionne, par son choix, l'effort intellectuel.'A titre d'étrangère, écrit-il de la future Mme de Balzac, Mme Hanska ignorait la force énorme que
48 ÉMILE ZOLA nr
la qualité d’académicien avait et a méme encore en France. Dans notre pays où l’on attend que le talent soit patenté pour le reconnaître, les «bourgeois » tout au moins ne s’inclinent que devant l'écrivain
qui porte l’estampille de l'Institut. Dès qu'un homme
de lettres a franchi le seuil du palais Mazarin, ses livres s’écoulent à un bien plus grand nombre d'exemplaires et sa personne devient comme sacrée |
Aussi, le jour où les progrès du rousseauisme s0-
cial amèneront au pouvoir un ministre disposé à
lui décerner la Légion d'honneur, Zola acceptera-t-1l cette première distinction avec joie et viséra-t-il du même coup à revêtir quelque jour l’habit vert : « Oui, cher ami, écrit-il à Maupassant, le 14 juillet 1888, j'ai accepté (le ruban rouge) après de longues réflexions, et cette acceptation va plus loin que la croix : elle va à toutes les récompenses, jusqu’à l’Académie. Si l’Académie s'offre à moi, comme la décoration s’est offerte, c'est-à-dire si un groupe d’académiciens veulent voter pour moi et me demandent de poser ma candidature, je la poserai, simplement, en dehors de tout métier de candidat. Je crois cela bon, et cela ne serait d’ailleurs que le résultat logique du premier pas que je viens de
faire ! » Puis, neuf ans plus tard, à Ajalbert: « La
légende de ma vanité, de ma soif des honneurs est l’imbécile. La décoration, je ne l’ai pas demandée, je l’ai acceptée, presque de force. L'Académie n’est que ma bataille littéraire portée sur un autre terrain d'action, et jamais je n'ai demandé la voix de personne ! »
Peut-être, mais il se montre à coup sûr fortagité,
vers la même époque, lorsque lui paraissent compromises des voix sur lesquelles il se croyait en situation de compter. Dans sa Nouvelle Campagne de 1896, au Figaro, il a parlé en termes emportés, de certain critique qui avait malignement exhumé d'anciens articles de lui contre Dumas fils (mort l’année précédente). Or, dit-1l, Dumas, réconcilié avec lui, votait pour lui, faisait campagne pour lui etsemblait l'avoir indiqué comme son successeur possible (1). Que penser, poursuit-il avec l'accent de l’exaspération, d’un « monsieur » qui va réveiller des querelles oubliées pour l'unique joie de les « jeter en travers dé son élection », pour noyer son élection dans la boue !
Dans cette même Nouvelle Campagne, il a cru devoir justifier une fois de plus, en termes plaisamment naïfs, les ambitions inattendues de son âge mür. Il y persiffle certains de ses fidèles qui, dit}, entrent tout bouillants un matin chez leur maître vénéré en lui criant d’un ton furieux : « Vous n'’allez pas démolir toute votre vie, j'espère ! Vous, à l’Académie ! Vous consentiriez à vous baisser pour passer par cette porte basse ? Quand on a votre taille, on reste chez soi. Vous êtes trop grand! L'Académie, c'est bon pour nous autres qui sommes petits ! » Et naturellement, poursuit l’interpellé avec une amère ironie, le disciple s’asseoira, au premier jour, dans le fauteuil qu'aura refusé, sur ses objurgations, son bon maître! Or, pendant ce temps-là, le brave
(1) L'alliance fut d’ailleurs très significative entre ces deux artisans si efficaces des progrès du rousseauisme moral sur le théâtre et dans le roman.
homme de grand homme s’ennuie considérablement sur sa colonne. Il est plein d'humaines faiblesses, le malheureux ! Il a toutes sortes de vieilles envies (ceci est un aveu), d'envies bêtes qu'il aurait un plaisir infini à contenter. Ainsi, cela l'aurait amusé d'être décoré, et il aurait éprouvé du plaisir le jour où il serait entré à l’Académie. Cela serait évidemment très banal. Mais, après tout, puisque cela n'aurait fait de mal à personne! Mettez donc qu'un beau jour le grand homme s’ennuiera tellement sur sa
colonne qu'il en sautera d’un bond, bousculera ses
disciples et courra à l'infamie de n'être qu'un
homme !— Palinodie habilement masquée, mais pali-
nodie malgré tout. On voit qu'il est question de « plaisir » désormais, et non plus de « devoir » ou de bataille, quand il s’agit de justifier la candidature académique ! Concluons qu'un désir si « bête » était à peu près aussi « vieux » que le désirant, qu'une pareille volonté de pouvoir est en effet fort « humaine » et que pour cette fois, notre psychologue rousseauiste est donc contraint par les lecons de la vie réelle à renier les enseignements de Jean- Jacques.