‹ Émile Zola 1923Chapitre 15 sur 77 · CHAPITRE ll · texte numérisé non relu

CHAPITRE ll

Le mystique, dont la propension plus ou moins avouée est de recourir à l’alliance de l’Au-delà pour mener la lutte vitale, est conduit à fournir des preuves de cette métaphysique alliance, d'une part, pour achever de s’en convaincre lui-même, d'autre part, afin d'en persuader ses alliés terrestres d'abord, et même ses adversaires autant que possible. Or, pour un ambitieux de ce tempérament, de telles preuves ne sauraient guère être tirées que des régions subconscientes de sa personnalité mentale : il les propose donc à autrui en produisant au jour des manifestations insolites de son affectivité profonde. De là le rôle des extases, ravissements, prophéties, mantismes, médiadumnismes dans le passé et dans le présent mystique de l’humanité.

Le réalisme dont Zola se réclama de bonne heure, non sans le retailler dès lors à sa mesure (1) — en

(1) Voir dans sa curieuse lettre du 18 août 1864 à Antony Valabrègue, sa théorie des écrans, imitée de Taine; et aussi, dans son essai sur Gustave Doré, son adhésion de jeunesse à l’école réaliste.

attendant qu'il préconisât le naturalisme littéraire qui sera sa formule personnelle et mürie d'impérialisme vital — le Réalisme tel qu'il le conçoit trahit ses affinités mystico-romantiques par la confiance que nous allons le voir affirmer dans les 1lluminations de la névrose.

Il. — Apologie de la névrose qui rapproche

de Dieu.

Sinous parcourons d’abord la préface de Mes Haines, nous entendrons le nouveau prophète accabler de ses animadversions saintes les êtres sans cerveau qui vont se dandinant comme des oïes sur leurs deux pieds plats à travers la vie, les « bourgeois » qui forment l’antithèse achevée des artistes — ces alliés de Dieu par privilège — et croupissent dans la mare étroite el nauséabonde de leur banalité native. Qu'on nous donne donc plutôt des fous, clame cet Alcibiade en train de couper la queue de son chien pour le faire hurler de façon à assembler autour de lui les badauds ! Car, de ces fous, nous ferons du moins quelque chose. Oui, les fous pensent. Is ont quelque idée trop tendue qui a brisé le ressort de leur intelligence : ce sont des malades de l'esprit et du cœur, mais ce sont de pauvres âmes foutes pleines de vie et de force ! Il faut les écouter, car il est toujours permis d'espérer que, dans le chaos de leur pensée, va luire une vérité suprême, ceite vérité, une et absolue, qui, quelque part, Lä-haut ou 1à-bas ré-

git les mondes et nous pousse à l’avenir ! — N'est-ce pas ici une triomphante évocation du Dieu allié, si reconnaissable sous la prudente périphrase dont croit devoir user le contemporain de Renan, et même une évocation par l'intermédiaire de la fureur « sacrée » des déments ?

Dans ce recueil de Mes Haines, on rencontre encore une curieuse étude sur les relations qui unissent la littérature à la gymnastique, à propos du livre publié peu auparavant par un gymnaste alors célèbre, Eugène Paz. Le critique, fidèle au mysticisme esthétique qui est à ce moment sa religion de conquête, trahit l'inquiétude de voir guérir radicalement, par l'athlétisme raisonné du Paz, la névrose romantique qu'il va définir fort heureusement à ce propos. « Que les hygiénistes de notre temps, dit-il en substance, se bornent à empêcher la névrose de tuer l’homme qui en est atteint; mais qu'il la laissent en revanche dicter à ses patients, comme elle le fait depuis plus d’un siècle, leur conception du monde et de la vie. Car c’est bien la victoire des nerfs sur le sang qui a décidé de nos mœurs contemporaines, de notre littérature, de notre époque toute entière. Le spectacle de notre temps, c’est celui de la névrose, et comment espérer au surplus que l’âge du télégraphe électrique puisse présenter un autre aspect que celui-là? Ce qui nous maigrit, ce qui nous lue, c'est notre attente des grands événements qui se préparent, c'est que les problèmes sociaux et divins vont recevoir leur solution un de ces jours. » On reconnaît le messianisme d'un Lamartine ou d'une George Sand, avant 1848 et d’un Hugo

après comme devant ! (Oui, poursuit Zola avec feu, nous allons voir Dieu, nous allons voir la Vérité sans voiles et de là cette impatience qui nous soulève, cette hâte fébrile que nous mettons à vivre et à mourir. Nous voudrions devancer les temps, nous faisons bon marché de nos sueurs, nous brisons le corps par la tension de l'esprit ; nous revenons x l'état mental des prophètes bibliques ! » On ne saurait mieux dire!

C’est dans cet état d'esprit, continue l’enthousiaste, qu’on voit nos contemporains s'approcher du problème social pour en poursuivre la solution sur des données nouvelles. L'équation ayant été posée et quelques inconnues trouvées sans délai par nos pères, ils ont éprouvé une joie folle et ressenti les vertiges de l'ivresse : ils ont compris qu'ils étaient sur le chemin de la vérité et se sont aussilôt précipités en masse, mordus par le désir d'aller de l'avant à tout prix, de marcher à l’infint et à l'absolu. Voilà ce qui nous fait aimer cette littérature, si humaine, si vi vante, de l'heure actuelle, littérature pleine de sanglots, qui, par l'anarchie dont elle est le reflet, offre une parfaite image de ce grand xix° siècle destiné à enfanter les fortes sociétés de demain! L’art du temps présent apporte à ses fidèles des délices étranges. Tout ce qu'ils demandent donc, c’est que le détraquement de leur entourage ne s’exalte pas jusqu'à la démence. Que la gymnastique, devenue scientifique et médicale, soit une simple précaution contre une trop totale folie! — EL voilà qui n’est pas moins caractéristique des origines vraies du Naturalisme littéraire.

Les frères Goncourt, alors en plein essor artistique, avaient grandement encouragé leur jeune admirateur à placer son espoir dans la névrose géuiale. Écoutons-le plutôt célébrer les mérites de leur étude sur l’hystérie, dans le personnage de Germinie Lacerteux. Il prévoit tout d’abord qu'on accusera la dépravation de son goût, mais il ne songe pas à nier sa passion pour les ragoûts littéraires fortement épicés, pour les œuvres de décadence dans lesquelles une sorte de sensibilité maladive a remplacé la santé plantureuse des époques classiques ; il se penche avec délices sur l’œuvre de valeur, quelle qu’elle soit, saine ou malsaine ; et, alors, par delà la morale, par delà les pudeurs ou les puretés de convention, il discerne tout au fond une lueur qui éclaire pour lui l’ensemble de l’ouvrage, la lueur du Génie humain en voie d’enfantement. Aussi bien la littérature réaliste, dont les Goncourt sont les porte-étendards, est-elle le produit typique de notre société que secoue sans trêve un érétisme nerveux. Le style des deux frères écrivains ressemble au langage doux et passionné d’un malade. Leur livre pourrait être le récit d'un moribond dont la souffrance agrandit les veux, lui permettant de contempler la réalité sans voile et communiquant à cette réalité quelque chose de la fièvre qui secoue son corps ou des désespoirs qui torturent son cerveau en cette heure suprême !

Plus tard, ayant eu l’occasion de revenir sur l'œuvre des Goncourt dans ses Romanciers naturalistes et dans son Roman expérimental, Zola répétera que celte œuvre est, en quelque sorte, une vaste

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névrose parce qu'eux-mêmes furent des artistes malades de leur art, usant d’une langue particulière qui transmet aux objets décrits le frisson nerveux de notre âge ! Enfin, au cours de sa Campagne de 1881, il a publié une lettre à lui adressée par Edmond de Goncourt, lettre qui met à nu sous nos yeux les racines vraies de cet art, prétendu réaliste, dont la quatrième génération rousseauiste a fait le moyen

d'expression de son mysticisme essenliel, En effet,

peu après la mort de Jules de Goncourt, Zola avait demandé au survivant des deux frères quelques détails sur la fin du disparu, et il en reçut cette sug gestive réponse : « Songez que toute notre œuvre, et c'est peut-être son originalité, originalité durement payée, repose sur la maladie nerveuse ; que ces peintures de la maladie, nous les avons ürées de nous-mêmes, et qu'à force de nous détailler, de nous éludier, de nous disséquer, nous sommes arrivés à une sensibilité supra-aiquë que blessaient les infiniment petits de la vie... Je dis nous, car, quand nous avons fait Charles Demailly, j'étais plus malade que lui (Jules). Hélas, ila pris la corde depuis !... Charles Demailly, c'est bien singulier! Écrire son histoire quinze ans d’avancé! Cetle histoire cependant n’a pas été, Dieu merci, tout à fait aussi horrible ! Il n'y a jamais eu chez lui (Jules) de conceptions déraison:nables. Il y avait surtout la perte de l'attention et comme un enfoncement de la personne, encore vivante, dans un lointain mystérieux, etc... » Rappelons-nous seulement que l'œuvre, ainsi éclairée dans ses dessous par un trait de lumière, a exercé sur Zola la plus décisive influence.

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Il. — Vocation et apostasie de Taine.

De cet art morbide, reflet d’une génération moins économe encore que les précédentes de son potentiel nerveux, Zola avait espéré que Taine serait l’exégète par excellence, l’apologistesolidement armé d’érudition, l'apôtre écouté dans les milieux bourgeois, par la vertu de ses origines universitaires. C'est pourquoi, en compagnie de Balzac et des Goncourt, Taine a été le patron du Naturalisme naissant. Zola discerna d’un très sûr regard dans l’auteur du Voyage aux Pyrénées, — ce poète en prose que l'opinion de l’époque ne sut pas mettre à son rang et qu'on oublie trop encore aujourd’hui pour n’admirer que le penseur, — un artiste assez proche parent des Goncourt par la sensibilité frémissante et que, peut-être, la sévère discipline de son existence stoïque a seule préservé du destin de l’un d’entre eux. L'auteur de Mes Haines écrivait fort justement de Taine qu’il y a en lui un véritable génie de peintre au fond duquel on discerne de la fièvre aussi. On sent, ajoutait-1l, que cet évocateur est notre frère, qu'il est faible et nu comme nous, qu’il appartient bien à notre siècle de nerfs. En dépit de l’apparente énergie de son style, ce ne peut être là une nature sanguine et débordanie de vie ; c’est un esprit malade, inquiet, qui a des aspirations passionnées vers la iorce et la libre vie de l'instinct !

Qu'on y regarde en effet de plus près, insiste le critique, et l’on découvrira bien des touches mala-

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