EVANS EMILE ZOLA
dives ou souffrantes dans les peintures grasses, hautes en couleurs que réalise à volonté cet admirable artisan du verbe. Il vit de notre vie nerveuse et affolée ; il frisonne au moindre souffle, il a l’appétit léger et l'estomac étroit, il porte le vêtement sornbre et étriqué de notre âge ; il trahit une sorte de faiblesse fiévreuse. — Ce sont toujours les mêmes épithètes qui reviennent pour caractériser lé même état cérébral. — Il se montre sec et rigide dans ses plans, prodigue de classifications impérieuses, mais, malgré tout, vaguement faible et inquiet dans le fond. Au savant pesamment armé pour les combats. logiques, Zola préfère de beaucoup, en Taine, ce poète vibrant, cet homme de chair et de nerfs, admirablement doué pour comprendre son temps !
Aussi bien, et ce ceci a été très clairement apereu par l’auteur de Mes Haines, aussi bien le système théorique proposé par Taine, celui de la faculté dominante, de la race, du milieu et du moment, serait-il un fort médiocre instrument d'investigation dans toute autre main que la sienne. En lui, l'artiste a grandi le philosophe à tel point qu'on n'a plus vu que le philosophe, mais des artistes-nés ne s’y trompent guère. Ils saluent un frère et un maître dans cet incomparable évocateur des êtres et des choses, : Zola soupçonne même que le psychologue savant de l’Intelligence pourrait bien avoir aussi quelque roman ébauché dans son portefeuille : et la publication de Joseph Mayran devait confirmer, quelque quarante ans plus tard, cette hypothèse divinatrice. Il termine en proclamant qu'un écrivain doit nécessairement approuver en tout la libre manifestation du
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génie humain, ses révoltes, ses démences même, qu'il recherchera volontiers la bête dans le sein de l'homme et frémira d’aise en percevant le cri de la chair. Il n’applaudira pas ostentiblement toutefois, il s’efforcera de garder le visage impassible d'un juge, mais un certain frémissement de sa plume trahira la volupté qu'il goûte lorsque l’âpre voix de la réalité vient frapper son oreille. Parce qu'il professe un respect profond pour la vie, il considérera que tout ce qui vit est digne d’études. Il blâmera les artistes trop réservés pour leur réserve, et, ayant à prononcer sur le roman de Walter Scott, 1l lui apphiquera l’épithète de « bourgeois ».
Zola dut toutefois reconnaître par la suite qu'il avait été peu clairvoyant dans ses pronostics sur l'évolution de la pensée de Taine et que celui-ci, parti du mysticisme esthétique, en effet, comme c’est le penchant de toute jeunesse généreuse à notre. époque, avait marché avec les années vers le stoïcisme rationnel, nullement vers le « naturalisme » mystique. Dans le chapitre éclatant de Mes Haines dont nous venons de faire usage — sans doute la plus accomplie. des études criliques qui soient jamais sorties de sa plume — il croyait saluer un frère d'armes et lui faisait largement confiance. Mais, quelque dix années plus tard, dans ses Documents littéraires, on lira déjà que, décidément, la Naturalisme n’a aucun partisan qualifié parmi les critiques littéraires de marque, bien que Taine ait paru destiné naguère à tenir ce rôle glorieux. Par malheur, 1l s’est bientôt absorbé dans la contemplation de ses idées personnelles et ses regards se sont
détournés du spectacle passionnant de la mêlée artistique. Il marche désormais comme en distraction à travers la vie, si bien que, dans la rue, on ne sait trop s’il voit les fiacres qui passent. Bien mieux le professeur en lui ressuscite, tout prêt à brandir la férule ; il n’a plus qu’une entière indifférence pour le présent mouvement des idées.
Lors de la première Campagne de Zola au Figaro en 1880, sa déception se traduira de façon plus amère encore. Taine lui paraît retourné avec les années vers l’état d'esprit du « pion », comme y. viennent au surplus tous les normaliens, ses condisciples. Après avoir écrit jadis avec toute la nerveuse passion d’un artiste, après avoir été salué par la jeunesse comme un des guides de l'évolution contemporaine, le voilà devenu un académicien timoré, un trembleur de la philosophie, un équilibriste de la critique. Retiré dans l'histoire comme un rat inquiet dans son fromage, il voit désormais les événements de 1789 à travers ceux de 1871, en homme de cabinet que l'émeute de la rue a terrifié ! — De la sorte -avortèrent les relations, d’abord amicales, entre ces deux hommes dont l’un corrigea en soi les suggestions du tempérament romantique par la méditation de l’histoire, ce trésor des expériences sociales de l'humanité; et dont l’autre exerçant surtout son imagination visionnaire, s’enfonçca toujours plus avant, sans le savoir, dans les convictions du mysticisme rousseauiste.
ITL, — Le principe mystico-révolutionnaire
dans l’Art.
Le chapitre de Mes haines qui est consacré à la personnalité de Proudhon dessine assez nettement l'esthétique ultraromantique dont Zola s’est fait le champion dès ses débuts dans la vie littéraire. Prou-
dhon, — qui fut un psychologue clairvoyant par intermittences, malgré son tenace mysticisme so-
cial de plébéien conquérant, — Proudhon a formulé parfois, surtout après 1848, une conception à demirationnelle du monde et de la vie. Un de ses der-niers écrits, intitulé du Principe de l’art et de sa des-
tination sociale, proposait une vue purement moralisatrice de l’art, comme Tolstoï vieilli devait s'y essayer par la suite à son tour : tentative qui souleva, naturellement, les protestations indignées des lévites professionnels du mysticisme esthétique. Réaliser en effet le Beau et conquérir le succès que procure une telle réalisation en acceptant de s'enfermer dans les cadres ralionnels de la morale sociale, cela est beaucoup plus difficile que de plaire au public en usant de la pleine indépendance affective qui est la source la plus féconde du lyrisme, comme Rousseau y a si puissamment encouragé ses adeptes. Il faut reconnaître d’ailleurs que Proudhon appuie trop lourdement sur ses exigences : Ce paysan comtois se montre assez pesant dans la polémique : sur plus d’un point il méritait en effet d’être contredit, ou, tout au moins, rectifié. Mais nous allons voir
avec quel emportement il le fut par le futur théoricien du Naturalisme ; nous allons apprendre au nom de quel esthétisme véritablement extatique et ouvertement allégé de tout scrupule d'ordre moral ou social, ce dernier croit pouvoir morigéner son aîné.
Proudhon, écrit-il, veut sincèrement le juste et le vrai, cela n’est pas niable. Il rêve d’une société modèle dont chaque citoyen se sentirait un membre actif et responsable, quelle que fût l’humilité de sa condition. Or, voici qu'un jour la bande des artistes s’est présentée à la porte de cette cité de rêve et notre législateur, plus tolérant que Platon, les a laissés pénétrer dans sa République. Non sans hésitation toutefois, remarque Zola avec la plus mordante ironie ; non sans se promettre de veiller sur eux de fort près, car ils ont de méchants visages et des yeux brillants qui ne présagent rien de bon; car ce sont des gens singuliers qui ne croient pas à l'égalité, des originaux qui ont l'étrange manie d'avoir un cœur et qui, parfois, poussent l’indiscipline jusqu’à manifester leur génie au grand jour!
De ces personnages aux yeux de feu, au cœur indomptable, Proudhon se méfie d'autant plus qu'il a préalablement défini l'Art digne de ce nom comme «une représentalion idéaliste de la nature et de nousmême en vue du perfectionnement \physique et moral de notre espèce ! » Or les esthètes, façonnés à l’école de Rousseau, se sont dégagés depuis longtemps de cette préoccupation mesquine, bonne tout au plus pour un homme pratiquetelque Proudhon, qui voudrait «manger les roses en salade », selon la pittoresque expression de son critique. « Pour moi, écrit celui-ci sans