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ambages, je sacrifie carrément l'humanité à l'artiste. Ma définition de l'œuvre d’art serait, si je la formulais : un coin de la création vu à travers un tempérament. Qu'importe le reste ? Je me livre, bon ou mauvais. Que demandez-vous de plus? Je ne puis vous donner autre chose, puisque, je me donne tout entier dans ma violence et dans ma douceur, tel que Dieu m'a créé!» — Eh! voilà précisément le sophisme oratoire ! Voilà en quoi la conception mystique de la vie diffère de sa conception rationnelle. Cette dernière, qui trouve sa plus haute expression au cours des âges dit classiques, estime qu'on peut modifier dans le sens social, par l’éducation, par l'effort sur soi-même et par l'habitude volontaire l'impérialisme irrationnel qui est l'essence même de l'être. Et pour ne pas attribuer au Dieu de l’ordre la directe création de cet impérialisme inquiétant, les métaphysiques soucieuses de profiter des leçons du réel en ont fait le résultat d’une chute, d’un péché originel. Ces métaphysiques, dont la chrétienne est la plus persuasive, estime que de mauvais, il faut devenir bon et de violent, assoupli: par conséquent, qu’on n’esten droit de se donner libéralement à ses semblables par le canal de la parole ou de l'écriture, conseillères d'actions sociales ou antisociales, que si on ne leur apporte pas du mauvais ou du violent avec soï!
Une pareïlle conception de la littérature et de l'art n’effleure pas même la pensée de notre rousseauiste à cette heure de sa carrière. Il se redresse donc, avec plus de majesté que jamais, en face du malencontreux publiciste républicain pour lui répondre à peu près en ces termes, au nom des artistes, ;
alliés de Dieu par privilège : « Votre communauté et votre égalité nous écœurent ! Essayez de vous passer de nous et vous sentirez en vous un si grand vide que vous pleurerez bientôt de honte et de misère |! Nous vous gênons de toute la puissance que nous avons sur la chair et sur l'âme. On nous aime. Nous emplissons les cœurs. Nous tenons l’homme par toutes ses facultes aimantes, par ses souvenirs et par ses espérances. Nos œuvres sont si douces qu’à notre école l'humanité se met à pleurer, et oublie le droit et la justice pour n'être plus que chair et que cœur !» On n’a jamais mieux défini l'inspiration à peu près exclusivement érotique du mysticisme rousseauiste, ce dérivé du Quiétisme féminin. — « Faites donc des ouvriers ou des artisans à la douzaine et qu'ils vous obéissent, reprend le prêtre de la Beauté, mais que les ouvriers que Dieu a faits n’obéissent qu'à Dieu ! Ils travaillent au gré de leur chair (toujours la chair !) et de leur intelligence. Votre art rationnel et social est la négation même de l’art (romantique oui, mais c’est l’art des nations demeurées plus rationnelles). En revanche (et voici qui est sincèrement confessé) notre art à nous est une négation de la société (oh combien !), une affirmation de l'individu en dehors de toutes règles et de toutes nécessités sociales, puisque l'artiste digne de ce nom se met à part de la société de ses semblables en s’élevant audessus d'eux, en dédaignant leur justice et leurs lois. Lorsqu'il agit de la sorte, il sait que son cœur a raison, qu'il obéit à sa nature et il sent que son œuvre sera belle. Que lui importe le reste ! » On croirait entendre le Chatterton de Vigny plus en-
durci, plus entêté que jamais dans son antisocial orgueil ! |
Une crainte effleure pourtant la pensée de l’artisle, ce messager céleste après une profession de foi si hautaine. Il n'hésite pas à rester inutile à ses frères en humanité ; il lui paraît plus difficile de s’avouer à lui-même et de publiquement proclamer qu il ne se fait pas davantage un scrupule de leur être nuisible. Aussi s’efforce-t-1il de se rassurer à ce propos et il y parvient sans trop de peine. Lorsqu'il se prend à s'interroger sur ce point — s'adressant, naturellement, à la prétendue conscience infaillible de Rousseau qui n’est que subconscience et affectivité sans contrôle — 1l se souvient que ses contemporains l'ont souvent remercié pour les avoir consolés des duretés rationnelles ou philosophiques. Il suffit :
cette adhésion de ceux qu'il encouragea sur leur
voie malsaine lui permet de dormir en paix. Que d'autres que lui persistent en compagnie de Prou-
dhon à travailler en gens pratiques au bien-être de
l'humanité : que, sans promettre la perfection, ces
moralistes recherchent le meilleur état social pos-
sible et conseillent ensuite l'effort pour se rapprocher de cet état. L'artiste, pour sa part, monte d'un bond à la perfection. Dans son réve, il atteint l’état idéal. — Tel Rousseau dans la compagnie de « nos habitants ». — Dès lors, il ne garde aucun souci de la terre ? Il plane en plein ciel et ne voit pas de raison pour en descendre. C’est pourquoi tous les misérables de ce monde tendent lés bras vers lui et se précipitent sur ses traces en s’écartant de la voie des moralistes gênants. — L'on ne saurait mieux peindre
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le spectacle des âges de mysticisme imprudent, celui du siècle romantique en particulier.
Que le « Naturalisme » ait été préparé par des convictions de cette nature au temps où son futur chef se proclamait déjà « réaliste », élève de Balzac et de Flaubert, c’est assez pour nous faire pressen- Ur ce que sera, au vrai, cette thèse philosophique nouvelle. Abstraction faite de quelques corrections rationnelles, imposées par la pression des faits et par l'expérience acquise depuis le début du mouvement, ce sera non pas du tout la négation, ni même
la rectification du romantisme esthétique de 1830, comme on l’a généralement enseigné jusqu'ici, mais tout au contraire une exagération audacieuse, impudente au besoin de ce romantisme! Ce sera la profession de foi mystique la plus décidée qui se soit jamais dissimulée sous des formules pseudo-rationnelles, ou même pseudo-scientifiques, spécieuses, depuis les origines de la religion nouvelle,