IV. — Application de ce principe aux arts
de la forme.
La première application directédes principes que nous venons de résumer se rencontre dans le retentissant Salon de 1866, que Zola écrivit pour l'Événement, mais qui dut être bientôt interrompu par ce journal, devant la protestation de ses lecteursinterlo- : qués. — En effet, mis en relations par son ami Paul Cézanne avec les peintres novateurs de la quatrième
génération rousseauiste, avec Manet principalement, le jeune littérateur arriviste eut bientôt fait de les reconnaître pour ses frères par l’inspiration romantique. Il plaça donc sa plume au service de leurs pinceaux dès qu’il en trouva l'occasion, comptant bien que le scandale soulevé de la sorte à dessein lui apporterait sa part de notoriété pour rémunération. Dans ces pages, si pleines de verve méridionale aggressive, il rejette ouvertement déjà le précepte de l’impersonnalité artistique auquel s'était arrêté son maître Flaubert et la plupart des réalistes ses émules, vers 1855. Il professe au contraire le plus hardi des fempéramentismes, si l’on peut hasarder ce néologisme qu'il n’a pas utilisé lui-même, mais qui résume bien sa pensée comme on va le voir. Au nom de la cinquième génération rousseauiste dont 1l forme la pointe d'avant-garde, il fait amende honorable à l’individualisme lyrique qu'’avaient pratiqué, sans hypocrisie, les hommes de la troisième équipe du romantisme français.
Pour mieux affirmer cet individualisme désormais sans réserves et sans voiles, 1l croit devoir répudier le mot d’Art, consacré par les adorations de ses inspirateurs, mais qui garde quelques résonances rationnelles ou sociales incorporées en lui par l’expérienée des siècles. Faire de l'Art, c'est encore, à son avis, faire quelque chose en dehors de l’homme et de la Nature. Il entend qu'on fasse désormais de la Vie, tout simplement, ou en termes plus clairs, de l'impulsivité et de l'instinct. Il distingue er effet deux éléments dans une œuvre humaine ; l'élément réel, la Nature, qui est fixe et l'élément individuel,
l'homme, qui est au contraire variable à l'infini avec les tempéraments. C’est pourquoi le mot réaliste ne signifie rien pour qui veut subordonner le réel au tempérament, la nature à son interprète humain : « Faites vrai, j'applaudis, écrit-il : mais faites ‘ndividuel et vivant, j'applaudirai plus fort. Je me moque du Réalisme en ce sens qu’un tel mot ne représente pour moi rien de suffisamment précis, car je me soucie fort peu de l'observation plus ou moins exacte lorsque je ne trouve pas, derrière cette observation, une individualité puissante qui fasse vivre le tableau! » |
Cetté esthestique, beaucoup plus franchement romantique que celle de Flaubert en ce qu'elle autorise, sous d’autres noms, tous les emportements du lyrisme le plus personnel, est restée celle du Naturalisme puisqu'on en retrouvera les préceptesessentiels dans l'Œuvre, le roman le plus théorique de toute la série des Rougon-Macquart. Pourquoi, nous dira Claude Lantier, le peintre novateur, pourquoi gâter son regard par ces copies de tableaux célèbres que la pédagogie officielle impose à tous les débutants du pinceau et qui, chez l'élève trop docile, encrassent pour toujours la vision du monde où il se meut ? Est-ce que tout ne se réduit pas à planter une bonne femme devant soi et à la rendre comme on la sent ? Le jour est venu où une seule carotte originale fera révolution dansla peinture !— Et nous avons vu luire en effet ce jour sur les têtes de la cinquièmé génération rousseauiste, après que Zola eût largement contribué pour sa part à en préparer l’aurore ! — La langue qu'il a créée de toutes pièces dans son Salon
de 1866 est également restée, pour une bonne part, celle de nos présents critiques d'art, parce qu’ils ont continué après lui de prôner l'inspiration ultraromantique qui est celle de nos écoles d'avant-garde en peinture aussi bien qu’en musique ou en littérature.
Ajoutons qu'après avoir joué ce rôle de précurseur avec le fracas souhaité, Zola se laissa quelque temps absorber par ses campagnes littéraires et parut se désintéresser du mouvement de la peinture. Puis, lorsqu'il lui prit fantaisie de revenir à la critique d'art après trente ans écoulés, en 1896, il recula tout effaré, s’il faut l’en croire, devant les libertés qu'il avait appelées de ses vœux et préparées de sa main : « O moisson dont j'ai vu les semailles, écrivit-1l alors, et qui me surprend comme la plus imprévue des extravagances..… Les religions nouvelles, quand la mode s'en mêle, dépassent bien vite fout bon sens (Oui, tout élan mystique, trop encouragé, tend à s'échapper du cadre expérimental constitué par la synthèse du passé humain)... J’en viens presque à regretter le Salon noir, bitumeux d’autrefois… Pouvais-je prévoir l'abus effroyable qu'on se mettrait à faire de la tache, lorsque la théorie si juste de Manet (et de Taine) aurait triomphé? Au Salon, il n’y à plus que des taches: un portrait n’est plus qu'une tache... Et ma consternation augmente... C’est affreux, affreux, affreux! Les germes que j ai vu jeter en terre ont fructifié d’une façon monstrueuse. Je m'éveille et je frémis. Eh quoi, c’est pour cela que je me suis battu, Seigneur, éfais-je fou !.. Mais c’est très laid. Cela me fait horreur. Et j'ai quitté les deux Salons de cette année en me deman-
dant avec angoisse si ma besogne ancienne avait donc été mauvaise? » — [ls’arrangera naturellement pour n’en pas convenir vis-à-vis de lui-même et son orgueil trouvera de bonnes raisons pour ne pas renier, vers la soixantaine, les doctrines qui ont décidé la direction de son effort vital. Mais que ne s'est-il posé, une fois au moins, la même interrogation anxieuse au sujet de son passé littéraire et moral, quitte à la résoudre de même, en fin de compte, par une complaisante absolution de ses gestes les plus suspects ; nous y aurons gagné du moins quelques fugitifs aveux |
Telle est, au sur nb, l'histoire de tous les mystiques qui ont déchaïné en eux et en autrui les puissances subconscientes, sans leur imposer un contre poids rationnel suffisant et qui reculent quelque jour, interdits, devant les résultats pratiques d’une tentative si folle en effet ; quitte à se rassurer bientôt par la pensée de l'inspiration divine dont ils ne renoncent guère à se juger les bénéficiaires. Qu'on songe à Mme Guyon ou à son laïcisateur Jean-Jacques : ils ont connu l’un et l’autre ces hésitations douloureuses, puis ces métaphysiques réconforts (1).