V. — Hésitations devantle Mesanimié de
L'aboutissement de l’orgueil mystique, c’est le Messianisme affirmé, la prétention ouverte à une directe et totale délégation des pouvoirs célestes.
(1) Voir nos travaux sur ces deux mystiques.
Nous montrerons bientôt qu’une telle prétention ne fait nullement défaut à la pensée de Zola, cet aîné de la cinquième génération romantique. Elle est toutefois combattue en lui par une tendance adverse qui la réduit souvent au silence et dont nous dirons quelques mots tout d'abord. Nous avons déjà montré en effet, dans le romancier des Rougon, un travailleur persévérant et régulier que devaient choquer, au moins sous leur forme pompeuse, les professions de foi messianiques si familières aux grands écrivains de 1830, Jusque dans son maître de prédilection, dans Balzac, il a donc condamné, mais à titre de lieu commun, la prétention qui fait de l’artiste éminent un être favorisé des communications d’en-haut. Vers 1830, écrira l’auteur des Romanciers naturalistes, sur le ton du plus mordant sarcasme, on croyait que les artistes, qu'ils fussent peintres, poètes ouromanciers d’ailleurs, ouvraientleur fenêtre à l’inspiration qui descendait aussitôt surleur front comme la flamme divine sur celui des Apôtres du Christ au jour de la Pentecôte ; on supposait que ces hommes travaillaient dans un coup de foudre, parmi les feux de bengale d’une apothéose de théâtre, les cheveux hérissés par la tension cérébrale extrême, dans une fureur de Pythonisse inopinément visitée par le Dieu !
Aujourd'hui, tout au contraire, poursuit leur peu respectueux héritier, on ne croit plus guère qu'au travail assidu ; l’avenir appartient aux laborieux qui se mettent chaque matin devantleur table, projetant d’y passer quelques heures à besogner,; et c'est là une fort heureuse modification dans les vues du
70 He “ÉMILE ZOLA 7 1
public, car rien n’est plus funeste à la santé morale des jeunes serviteurs du Beau que de considérer l'artiste comme un tabernacle où Dieu vient habiter par caprice et par hasard, de loin en loin, sans que rien puisse provoquer sa visite ou seulement la faire prévoir ! Si l’on devait s'en tenir à l’oisive attente de la Grâce esthétique, à quoi serviraient donc le travail patient, l'énergie tenace, la continuité de l'effort conscient ? Le mieux serait de vivre comme certains hugolâtres de 1830 dans une continuelle orgie, en attendant la brûlure du charbon divin. Aussi bien
cette illusion n’a-t-elle pas entièrement disparue
cinquante ans plus tard puisque Zola connaît encore des attardés de la « queue romantique », selon sa méprisante expression, qui osent traiter de « maçons » les travailleurs de lettres, et quiles interpellent avec désinvolture en ces termes : « Comment? Vous n’écrivez pas sous la dictée d’une voix céleste ? Vous avez besoin de consulter des documents? Mais, alors, vous n'êtes pas forts du tout! Que diable, 1l n’y a qu'à ouvrir sa fenêtre et à laisser Dieu entrer!»
Le Messianisme de 1830 s’incarne à ses yeux, de.
façon d’ailleurs fort topique, dans le Chatterton de Vigny qu'il a plus d’une fois chargé de ses invectives. Dans l'œuvre célèbre du poète français, le poète
anglais lui apparaît comme un jeüùne sot qui san-
glote parce qu’il lui faut écrire pour gagner de l’argent et trafiquer ainsi de son génie! Lorsqu'il se produisit devant le public de 1835, insiste Zola, ce Chatterton parut avoir fait la gageure d’épuiser en une fois tout le ridicule et tout l’odieux du romantisme dévoyé. Parce que l’homme de lettres, tel que
y LPECN DE PONS
Dee ri
le concevait l’époque, était un pontife et son art un
sacerdoce, parce qu’il officiait au nom de l'humanité,
qui avait, en revanche le devoir de l’adorer à genoux,
parce qu'il était un messie, traversant les foules avec
une étoile au front pour remplir sa mission sacrée,
Chatterton, cet homme de lettres britannique, vient
se tordre les bras sur le devant de la scène à l’idée
qu'il devra faire des vers pour les vendre. Eh bien,
ce blanc-bec est un simple polisson, un fantoche
funèbre, un pantin aussi faux que dangereux, car, dans la réalité, le poète est un travailleur tout comme
un autre ; car la société ne lui doit pas plus d’assis-
tance el de pitié qu’elle n’en doit au boulanger ou forgeron, ces honnêtes artisans qui ne s’en font
point accroire ! Il n’y a pas de pontifes ; il n'y a que des hommes et l'énergie, qui permet de mener la
lutte vitale, fait partie du talent au même titre que
le don des cadences harmonieuses. Le vrai génie est
toujours fort!
Bien mieux, Zola va pousser jusqu’à l'extrême son paradoxe antiromantique que contredit, sans qu'il le sache, toute sa propre inspiration foncière. Il déclarera que, dans le drame de Chatterton, le mari implacable de la tendre Kitty, le bourgeois ridicule que Vigny dessina si visiblement d’une main frémissante de mépris et de colère, que John Bell est certainement le seul personnage sympathique de la pièce ! Car celui-là, du moins, il travaille, il sait ce qu'il veut, 1l se fait reconnaître pour uñ sage au milieu de tous les /ous prétentieux qui s'agitent à ses côtés. Comment ne pas condamner l'absurde fin de Chatterton? Son suicidetue la femme honnête dont
il a troublé la cervelle. [l a donc accompli un double meurtre en se donnant la mort: il a commis à la fois une lâcheté et une infamie ! La nouvelle génération de letires n’a rien de mieux à faire que de repousser dédaigneusement du pied ce cadavre piteux et les vivants qui lui ressemblent pour marcher plus courageusement que lui vers l'avenir.