‹ Émile Zola 1923Chapitre 20 sur 77 · VI. — Une nouvelle formule du Messianisme rousseauiste · texte numérisé non relu

VI. — Une nouvelle formule du Messianisme rousseauiste

Ces indignations ont leur raison d'être. Il est naturel, il est humain que Zola, vivant alors assez largement de sa plume, ne pardonne guère au personnage de Vigny d’avoir proclamé dégradante toute rémunération du talent. Toutefois le théoricien du Naturalisme est, en matière d'art comme en matière de morale, beaucoup plus mystique qu'il ne le sait lui-même et qu'on ne pourrait le croire après les déclarations que nous venons de résumer. Nous l'avons déjà dit, c'est la forme périmée du Messianisme de 1830 qui le choque beaucoup plus que le fond de cet état d'âme. Aussi s’empressera-t-il de revenir, sans délai, aux sentiments d’orgueil qu'il a répudiés si durement sous nos yeux: Voyons le plutôt écarter, d'une main impatiente, les concurrents que l’homme de lettres rencontre dans sa marche vers le pouvoir d'opinion. Lisons les diatribes qu'il. a dirigées, vers le milieu de sa carrière, contre la politique envahissante qui, après la consolidation de la troisième République française, eut le mau-

vais goût de disputer quelque temps l'attention, la faveur publique à la littérature. C’est par de telles pages que nous connaîtrons sa vraie pensée sur la mission de l'artiste : « Je me souviens de notre bande à nous quand nous avions vingt ans, écrirat-il par exemple dans sa Campagne de 1881. La politique nous dégoûtait profondément. Nous pensions, et je pense encore pour ma part, que l'Idée est la reine du monde, que c’est elle qui fait les peuples, au-dessus des basses agitations de la politique. » Il invective alors longuement contre ce « tas lourd et bête » de politique qui nous encombre, contre celle braiilarde commère, la Politique ; il appelie de ses

vœux le jeune écrivain de courage qui plantera sur

les décombres parlementaires, le drapeau noble de la Littérature, el cela d'un geste si rude que la France en puisse oublier les « torchons sales » des partis. Aussi bien sont-ils déjà quelques impatients qui aspirent à ce rôle glorieux, dans le silence de leur studieuse retraite. Si l’un d’entre eux a le génie d'écrire un chef-d'œuvre, à lui seul il immortalisera la France contemporaine. De Rome disparue, ne reste-t-11pasle seul Virgile? — À cette dernière affir-

mation, on pourrait objecter qu’elle refiète une assez .

étroite et naïve conviction de rhéloricien stylé par ses maîtres; car César Auguste ou Marc-Aurèle vivent à côté de Virgile dans la mémoire des hommes. Mais nous sommes en pleine rhétorique et le sophisme vient se placer comme de lui-même sur les lèvres de l’avocat uniquement préoccupé du triomphe de sa cause.

Oui, de toute sa volonté et de tout son cœur, Zola

voudrait mettre son instrument de lutte pour la vie, l'intelligence, sur le plus haut sommet pour l'adorer. Ne lui a-t-il pas donné sa vie, à cette divinité tutélaire, avec la résolution de combattre pour elle. Si parfois on le voit injuste envers ce qui n'est pas elle, c’est qu’il l'aime, dit-il, d'un trop ardent amour ; et, si ses écrits ont quelque valeur, c’est qu'elle le consume de passion, cette immortelle ! Il n y a de solide ici-bas que la pensée écrite. Le reste: est agitation vaine, vision d'une heure emportée par le vent. Ce n'est plus un Messie qu'attendent les nations modernes, c’est la Vérité. — Oui, mais par le canal de l’artiste-Messie comme nous venons de le voir et comme Zola nous le fait entendre une fois de plus en ajoutant que les prophètes du temps présent, ceux qui annoncent la venue de la Vérité rédemptrice, savants ou écrivains, ne donnent plus leur sang, dont le monde n'aurait que faire, mais donnent leur encre en revanche et répandent ainsi dans toutes directions la bonne nouvelle. Les artistes, répète après quinze ans de production d'art l’auteur de Mes Haines, tiennent les oreilles, et par là, les cœurs. Que l’un d'eux se lève, un frisson passe sur le peuple, la terre pleure ou s’égaie ! Il est le Maître: il ne mourra plus. Les siècles sont à Juil — Chatterton ne saluerait-il pas cet enthousiaste comme un frère, tandis que John Bell, le sage, n'aurait pas assez de colère contre son dangereux verbiage.

La Littérature n'est rien, elle doit étre tout, écrit encore ce Sièyèes du mysticisme esthétique, en parodiant le mot d'un rousseauiste social célèbre. En

L'ASSISTANCE DE L’AU-DELA pr

dehors d'elle, il n’y a que culbutes dans la médio- crité ou dans la folie! Tout le reste importe peu. « Soyez blancs, soyez rouges, politiciens, pour peu que cela vous amuse, mais quant à moi je n’en ai cure! Soyez seulement des hommes de génie, et je vous adore ! » — Certes, comme toutes les forces d'avenir, l'intelligence et son instrument, la littérature, ont des détracteurs patentés qui se jettent sur les héroïsmes sublimes et s’attaquent aux tempéraments originaux. À Jérusalem, les hommes d'esprit de l’époque ont dû écrire des nouvelles à la main contre Jésus (1), opine, de la façon la plus caractéristique, cet émule inavoué du Messie chrétien, qui, sans doute, a été égratigné la veille par quelque journal parisien du boulevard. Mais de tels incidents restent sans importance si les Lettres doivent régner éternellement, si elles sont, en un seul mot, l’Absolu. Et c'est là ce que nous affirme, dans sa conviction intéressée, cet adversaire théorique de tous les « Absolus » autres que le sien (2)! — Nous voilà donc plus près que jamais des sentiments du « polisson », jadis porté par Vigny sur la scène !

Ajoutons, pour être complet, qu'après quinze autres années encore, lorsque le mysticisme social et démagogique aura décidément pris le pas sur le mysticisme esthétique pur dans l'inspiration conquérante de Zola, désormais rassasié de gloire artistique et ambitieux de pouvoir politique, le romancier nous fournira de sa main la plus formelle rétrac-

(1) Une Campagne, p. 269.

(2) Une Campagne, p. 397.

tation du naïf Messianisme romantique que nous venons de mettre en lumière, Dans sa Nouvelle Campagne de 1896, nous lirons en effet qu’il a conscience d’avoir témoigné naguère un mépris malséant pour la politique et d’avoir jugé les hommes qui s'y consacrent avec une sévérité excessive, les considérant en bloc comme des inutiles ou des sots ! C'était là, il n'hésite pas à le reconnaître, l'appréciation trop sommaire d’un poète exaspéré par les obstacles qui se dressaient sur la voie de son triomphe. Présentement, rien ne lui paraît plus imbécile et plus enfanlin que ses colères parce que la vie est venue corriger sur ce point la présomption de sa Jeunesse. Les études que lui ont imposées les derniers romans de la série des Rougon, l'ont fait pénétrer dans tous les mondes et l’ont guéri de celte puérile conception sociale qui incarne l'humanité tout entière dans le lettré ou dans l'artiste, ne voulant voir dans tout le reste qu'un vil troupeau, une cohue indigne d’intérêt ou d'estime. Depuis ce temps la politique lui est apparue sous un autre jour, comme le terrain passionnant où se déroule la vie des nations, où se sème l'histoire des peuples, où se préparent les moissons futures de justice et de vérité. Ila reconnu que les plus grands esprits y peuvent faire la meilleure des besognes, celle du bonheur humain. Bien mieux, s'il s’élait découvert le moindre talent de parole, il aurait assurément cédé au besoin impérieux de se mettre à ce travail pour part. — Quelques mois après celte confidence, il devait d’ailleurs intervenir dans la politique avec le retentissement que l'on sait, par sa fameuse lettre : J'accuse, .

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