II. — Quelques rhétoriciens romantiques de marque
Arrêtons-nous encore un inslant à contempler, par les yeux de Zola, les choryphées de la seconde et dela troisième génération rousseauiste : nous aurons moins de peine à comprendre ensuite les reproches et les objections qu'il leur présente, en hérilier à la fois irrévérencieux et reconnaissant.
Nous avons vu que Jean-Jacques est donné par lui, en compagnie de Diderot, pour le fondateur de l'école
naturaliste. Après eux, vint Chateaubriand qu’on a, dit-il, présenté comme le premier des romantiques, mais qu'on aurait pu tout aussi bien considérer comme le dernier des classiques, car le style, beaucoup trop vanté, de ce gentilhomme de lettres, n'est en réalité que friperie classique, drapée et pailletée à la nouvelle mode romantique. Au fond l’auteur de René n’eut point l'âme d’un moderne (!) n1 ia passion dominante de son siècle qui est la passion du réel et de l’exacte analyse: il continua Delille et son genre platement descriptif. D'autre part, il n'avait pas l'esprit religieux, mais tout au plus l'esprit poétique, — ce qui seraitassez bien vu, concéderons-nous, si Zola voulait par ces deux épithètes distinguer le christianisme rationnel des âges classiques de ce christianisme de sentiment et d’instinct qui triomphe aux heures de mysticisme sans frein. Mais sa perspicacité ne va pas jusque-là : il veut seulement laisserentendre que le Génie du christianisme, qui fit tant de bruit à son heure, est aujourd’hui une œuvre morte à très juste ütre, l’auteur n'ayant possédé aucune des vigueurs d'âme nécessaires à l'exécution de son programme. Ce livre fameux n’apporta pas au christianisme une plus efficace assistance qu'une procession de jeunes filles qui passe, le dimanche, par les rues en chantant des cantiques : il affadit la religion des Pascal et des Bossuet en la parant d’une rhétorique creuse, qui, chez les lecteurs de sang-froid, ne provoque guère autre chose que le sourire.
Si encore Chateaubriand avait eu le don de la vie, reprend Zola qui s’attribue ce don, à juste titre d'ailleurs, et qui en fait par conséquent le criterium
bts.
certain du génie, il aurait pu survivre en dépit de sa rhétorique surannée, parce que le tempérament de l'écrivain assure la durée de ses créations litté-. raires. Mais l’auteur de Thérèse Raquin croit pouvoir refuser ce mérite à l'historien d'Afala : et, quant au personnage de René qui, à notre avis, exprime si parfaitement la vie profonde de toute une génération avide de se comprendre el de se justifier à ses propres yeux, quant à ce jeune mystique du naturisme typique qui, donnant la main à Saint-Preux et à Werther dans le passé, la tend vers Joseph Delorme et Rolla, puis encore vers Frédéric Moreau et le rédacteur de la Confession de Claude dans l'avenir, Zola ne veut voir en lui qu'un mannequin prétentieux, corps
pâle et fantasque dont le sang ne bat pas, — ce qui est
aussi mal dit que faiblement pensé cette fois. — Ajoutons que le critique des Documents littéraires com-
prendra mieux les Mémoires d'outre-lombe et saura
rendre justice à leur valeur d'art qui est si réelle en effet. Ces pages lui paraissent, par exception, bien vivantes dans l’œuvre périmée de leur auteur qui a réussi cetle fois parce qu'il n'avait d'autre ambition
que de se peindre lui-même. Comme si René élait
autre chose qu'un chapitre préalablement publié de ces mémoires, ferons-nous remarquer ici. Quoi qu’il en soit, Zola leur promet l'immortalité! En sorte que
Chateaubriand survivra, selon lui, dans le seul de
ses ouvrages qui n’a pas trouvé d'écho lors de sa publication!
C'est toutefois par l'analyse du talent de Hugo que Zola nous a le plus amplement fait connaître sa
pensée sur le Romantisme français, car il est revenu
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sur ce sujet à plusieurs reprises, avec une prédilection marquée. Adolescent, il avait professé la hu- / golâtrie la plus dévote : il se vantait de savoir par cœur les principaux drames du grand poète et sen enthousiasme ne tomba, dit-il, que quelques années plus tard, lorsqu'il vit représenter ces drames sur le théâtre où il les jugea par trop dépourvus de logique et de vérité humaine. Hugo a manqué le véritable courant du siècle qui va vers l'analyse exacte des faits et vers le naturalisme conséquent. Comme poète lyrique, il faudra bien lui laisser néanmoins sa place et une place fort considérable à coup sûr ; mais on ne iui donnera pas le siècle tout entier commeil le prévoit sans nul doute (ces lignes furent écrites de son vivant)et comme ses flatteurs le lui ont trop souvent répété ! Bien loin d’emplir ce siècle de lumière, il a été sur le point de l’obscurcir sans retour et de l’accabler sous la masse épaisse de sa rhétorique profuse. Il n’a pas marché vers la vérité et n’a pas été l’homme de son temps, quoi qu’on en dise. : Balzac seul a été cet homme-là ! Aussi le romancier de la Comédie humaine grandira-t-il devant l'avenir tandis que Hugo perdra constamment de sa hauteur, entraînant avec lui dans son déclin le Romantisme (de 1830), cette guenille de pourpre dans laquelle il a vainement tenté de se tailler un manteau royal! S’agit-1l d'évoquer la nature, écrit l’auteur du Roman expérimental, Hugo ne va guère plus loin que les salamandres et les gnômes! S'agit-il de faire comprendre l’histoire, il place à la venue du Christ le point de départ des temps modernes, pour lesar- “ rêler à la fin du moyen âge (?) Il a fallu notre manie
de lyrisme, notre maladie romantique, le mot est cette fois en toutes lettres, pour que le xix® siècle ait mesuré le génie d'un homme à la quantité de sot-
tises et de folies qu'il a mises en circulation dans les
cerveaux de ses contemporains. Depuis 1871 en parüculer, ce grand visionnaire achève de « dérailler dans lInfini ». Il réclame le bonheur du genre humain sans vouloir tenir aucun compte de la nature
humaine. Il décrète la République universelle
comme si les éléments allaient lui obéir, former une nouvelle sphère terrestre et mettre au jourun peuple nouveau. Esthéliquement, rien de plus fécond que ce rêve, 1l faut en convenir ; mais, pratiquement, :l n'est plus que puéril. Dénouer toutes les questions par la bonté n'avance malheureusement pas à grand’ chose et n'empêchera nullement les peuples de se dévorer entre eux dans la suite des siècles ! — On voit * que Zola ne sacrifie pas encore au mysticisme social à cette heure de sa carrière, que l'étude de la méthode scientifique l’a quelque peu détourné de la psychologie rousseauiste, chère à son adolescence et que le fol optimisme de l’auteur des Misérables lui paraît à bon droit fort dangereux pour ses conei- , toyens. Il proclamera donc sans ambage que Hugo” philosophe, historien ou critique fait hausser les épaules, patauge chaque jour davantage dans le Sublime, exagèresoneffarement lyrique et ses attitudes d'extase, en arrive à tutoyer Dieu. Aussi bien n’y
eut-il jamais autre chose en cet homme qu'un rhé-\
toricien de génie!
Un peu plus tard, le cénacle des caudataires de
Hugo ayant pris nettement position contre le Natu-
ralisme au nom de l'Idéal offensé, la riposte de Zola ne se fera pas attendre. On trouve, dans sa Campagne de 1881, une page étrangement violente contre l’Ane que venait de publier le quasi-octogénaire illustre. Ce recueil lyrique lui apparaît comme une injure à la Science, patronne vénérée des romanciers naturalistes, comme un « exécrable galimatia » qui réussit à toucher tout ensemble le nt de l’extravagance et le comble de la banalité! On croit entendre Calino doublé d'Isaïe (Jules Lemaître dira quelques années plus tard Joseph Prudhomme à Pathmos). Pour Dieu, qu’on nous apprenne donc de quel monastère du x11° siècle est sorti ce mystique personnage avec son déisme nuageux, sa métempsychose panthéiste, ses cauchemars de moine que se-. coue la fièvre de l’extase ! Sa solution du problème social consiste à nous faire monter tous de compagnie dans le soleil, pour nous y embrasser plus au large. Rien de dangereux comme d’ escompter de la sorte un avenir de poésie qui ne se réalisera jamais, . car le vrai courage consiste à se mettre en besogne pour conquérir, sans trop de délai, le possible. Hugo | achève de verser dans le « gâtisme humanitaire »! Et Zola n'a jamais mieux défini qu’en ces lignes le socialisme rationnel de l'avenir, ni parlé plus nette- w ment contre les excès du socialisme romantique ou mysticisme social vers lequel il va bientôt pencher à son tour. 4 Sur ce terrain, ce n’est plus Balzac, c'est Littré « quil oppose, assez singulièrement, à Hugo. A propos de cet érudit positiviste, il lancera, dans lat même Campagne de 1881, une suprême invective M
contre le poète des Contemplations, contre son effarement prophétique, sa rhétorique creuse, son indigence intellectuelle incurable. Hugo a pu séduire autrefois sa jeunesse naïve, mais Littré s'impose à sa maturité virile et prend désormais toute la place dans sa raison. C’est queles Hugo après les Chateaubriand, les hommes de 1830 comme ceux de 1800 (nous dirions les représentants de la troisième comme ceux de la seconde génération rousseauiste) ont prétendu balayer l’ancienne rhétorique classique sans vouloirreconnaître qu’ilsen apportaient aveceux une nouvelle, tout aussi ridicule en vérité. Ils remplacèrent simplement l'imitation entêtée de l'antique par une tendresse exagérée pour le moyen âge, pour les vieilles cathédrales, les armures rouillées, les truands pittoresques, toute la ferraille el toute la guenille des siècles périmés ! |
Zola en reste donc encore à prendre le décor et le
costume qui furent de mode durant l’une des phases de l’évolution romantique pour linspiralion essenüelle de ce grand mouvement mystique de l’âme moderne, — conception superficielle et banale des faits qui a éte celle de la critique pendant tout le cours du xix° siècle au surplus et qui ne cède que lentement aujourd'hui le terrain devant une interprétation psychologique des événements un peu plus pénétrante. C'est principalement dans la critique en effet que l’auteur des Rougon trahit l'insuffisance de culiure première qui ne put étreentièrement compensée chez
lui par ses dons si puissants d'expression. — Ilcon-
clut que le romantisme devait payer l'étroitesse de ses vues par un rapide déclin. Aujourd'hui ses che-
valiers el ses moines semblent plus démodés que les Grecs ou les Romains de la tragédie voltairienne ! Mais du moins l'assaut décisif avait-il été donné à l’art classique épuisé : du moins les itriomphes éphémères de cette pseudo-révolution esthétique eurent-ils le mérite d'ouvrir la voie devant certains réformateurs mieux inspirés. Les écrivains naturalistes, Balzac en tête, pouvaient désormais peindre librement les hommes ou les horizons dans leur vérité ‘tout entière. Cesera l'éternel honneur du mouvement romantique en France que d’avoir ainsi préparé l’avènement du naturalisme, de lui avoir facilité sa besogne en Jui livrant un champ déblayé, bon à bâtir.
Ce n'est pas que, sur ce terrain désormais aplani, ne se rencontrent encore quelques traînards de l'équipe congédiée, quelques attardés qui gênent le travail des constructeurs. Renan, ce représentant par quelques côtés typique de la quatrième génération rousseauiste, résume, après 1873, pour le chef de file de la cinquième, les survivances que celui-ci condamne et redoute. Dans son Roman expérimental, il cherche à détromper le grand public qui a considéré quelque temps l’auteur de la Vie de Jésus comme un ouvrier de l'enquête scientifique du siècle ; car ce Renan là appartient à la légende, et celui de la réalité est bien différent. Il faut voir en lui un idéaliste, ou mieux un spiritualiste dont les croyances religieuses, jamais laries, ont simplement cherché un autre débouché que la profession sacerdotale pour y épancher leur flot de poésie mouillée. Une nature moins trempée dans la religiosité dès son enfance, grandie dans une atmosphère moins bru-
ne
meuse serait allée jusqu’au bout sur la voie de la science en resserrant de plus en plus la formule de ses négations initiales. Renan s'est arrêté à moitié chemin : il n’est plus un croyant, sans doute, mais il n'est pas un savant ; c'est tout au plus un homme de transition, L'esprit romantique a passé par là, écrit Zola (qui se croit parfaitement dégagé de cel esprit pour sa part), et il va motiver son jugement. Remarquez tout d’abord, nous dit-il, que Renan est le panégyriste fréquent de l’école romantique et que, dans son style, on retrouve le romantisme avec son charme et sa puissance : cestyle est quelque chose comme le miel coulant de Lamartine, une rêéverie religieuse et béate, une langue qui a la volupté d’une caresse et l’onction d’une prière. La phrase s’'agenouille et se pâme dans une vapeur d’encens, sous le demi-jour mystique des vitraux, comme dans la cathédrale gothique qui fut si chère aux hommes de 1830. Certes l’auteur des Dialogues philosophiques proclame que le triomphe de lIdéalisme est aussi celui de la Science, mais il faut se garder de prendre au sérieux cette affirmalion de sa part. Les poètes de tous les temps ont usé de cette échappatoire. Chaque fois que vous reculerez sous leurs yeux les limites de l’Inconnu, ils consentiront à marcher sagement avec vous jusqu’à cette frontière nouvelle, mais arrivés là, ils vous fausseront aussitôt compagnie et gagneront le coin d'obscurité ou de mystère dans lequel vous n'avez pas encore pénétré, afin d’y reprendre en toute liberté le cours de leur rêverie familière. Ils seront même enchantés de leur installation nouvelle parce que le rêve qu'ils racontent au
on loue sera LE d’ noue sublime qu il semblera venir de plus loin.
Les poètes font ainsi voyager sans s déplaisir leur idéal à chacune des découvertes du savoir. Ils se disent que, traqués de croyance en croyance, il leur. restera toujours dans quelque région de ténèbres, un inexpugnable asile. Mais il est difficile d'accorder son estime philosophique à ces incorrigibles désœuvrés qui, après. la rude étape quotidienne de la science, qu'ils ont suivi pas à pas les bras croisés, vont se poster plus avant dans la nuit pour Rs en-
core un petit bout de rêve, quitte à déménager de
nouveau quand 1l le faudra, pour aller prendre encore plus loin leur jouissance solitaire. Renan est précisément un esprit de celte sorte, un fervent de l'idéal qui suit les savants en traînant la jambe eten
profitant de chaque halte pour cueillir dans les sentiers perdus quelques fleurs. — Spirituelle allégorie
quisurprend toutefois sous la plume d’un adepte du myslicisme esthétique non moins fervent que Renan lui-même à ses heures, comme nous avons pu nous
en rendre compte. Seul le mode d'expression diffère,
en réalité, dans le culte que rendent au même Dieu. ce couple de dévots.