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de 1830. Toute logique, toute philosophie sérieuse, toute méthode scientifique, toute connaissance analytique des hommes et des choses ont été balayées par ce brusque accès de lyrisme qui nous a privés pour longtemps de notre équilibre. Après qu'une si grave maladie cérébrale a sévi de façon épidémique, elle ne disparait pas avec la génération qui en a subi le premier assaut (1); le virus passe aux générations suivantes ; il faut qu'il s’use à travers plusieurs d’entre elles avant d’être éliminé de façon totale et définitive. Et l’on ne saurait mieux dire. — Zola croit déjà remarquer chez certains jeunes gens (il s'agit de ceux de son groupé, comme bien on pense) les indices d’üne santé améliorée. Toutefois la crise a été d’une telle violence que cinquante ans encore, au bas mot (en 1878), lui semblent nécessaires pour débarrasser notre littérature de la lèpre qui s’est attachée à ses flancs!
Oui, l’époque demeure malade parce qu elle garde un goût dépravé pour cette étrange sauce lyrique que lui ont servi ses éducateurs et à laquelle on continue donc forcément de lui accommoder la vérité scientifique qu'on lui sert. Hélas! peut-être n'est-ce pas même la vérilé qu'elle apprécie dans les œuvres naturalistes, cette époque anémiée et blasée, mais plutôt les épices de la langue, les fantaisies de dessin et de couleur dont le vrai doit encore s'envelopper pour la séduire. « Notre style restera comme le plus monstrueux jargon de la langue française, a écrit le styliste, pourtant solide et ferme, des
(1) Romanciers naturalistes, p. 340.
DE LA RHÉTORIQUE A LA SCIENCE Pole
Rougon, qui ne se rend pas suffisamment justice en ce passage : 1l assure qu’on trouvera ses meilleures pages dans des articles critiques écrits par lui pour un périodique russe, qu'il croyait ne devoir jamais paraîlre en français et dont il négligea par conséquent de corser la toilette au moyen d’oripeaux ou de fanfreluches. A Médan, en 1880 — c’est-àdire avant le milieu de sa carrière artistique — il écrit que la honte l’accable lorsqu'il songe à l'énorme tas de rhétorique romantique qu'il a déjà derrière lui à cette date(1)!
Et pourtant, à son avis, il suffirait que la méthode scientifique se fût tout à fait imposée à nos écrivains pour que cette forme ampoulée se corrigeât d'elle-même. Celui qui écrira le mieux demain, ditil, ne sera pas celui qui galopera le plus follement parmi les métaphores du lyrisme, mais celui qui marchera droit devant lui au milieu des vérités établies. Pourris par le lyrisme comme nous le sommes tous en ce moment, nous nous imaginons bien à tort que le grand style est le résultat d’un effarement sublime qui nous fait côtoyer à chaque pas la démence; en réalité, le grand style est fait de logique et de clarté! Que les jeunes écrivains laissent donc leurs aînés patauger dans l'écriture « arüste », pour employer l’épithète significative des Goncourt et qu'ils tâchent de se faire pour leur part un style fort, simple, solide, humain ! En ce qui le concerne, Zola sent qu'il est né trop tôt, qu'il a trempé trop longtemps dans la « mixture roman-
(1) Avant-propos du Roman expérimental.
tique » pour être capable de donner l’exemple; et les colères qu'il ressent, qu'il exprime parfois si crûment contre le romantisme procèdent en grande partie, s’il faut l’en croire, de son ressentiment contre les représentants de cette école pour la fausse éducaton qu'ils lui ont donnée : J'en suis, et j'enrage d'en étre! conclut-il dans une exclamation dont la netteté ne laisse rien à désirer, n'est-il pas vrai (1)? Certain jour, il a cru pouvoir rendre Théophile Gautier responsable de cette précoce vieillesse de l’art romantique, parce que cet écrivain, si richement doué d’ailleurs, porta trop rapidement à sa perfection la langue de la nouvelle école. Un siècle semblait nécessaire pour polir et fixer un style si différent de celui des classiques, et voilà que Gautier, opérant sous la direction de Hugo, parvint à terminer en quelques années ce travail d’ajustage et de mise au point. Par là, le romantisme vit sa jeunesse prodigieusement écourtée : il atteignit prématurément l’âge mûr. et se figea dans l’art pour l’art qui est sa forme définitive. Avec Gavtier, il en est déjà à la phrase pañfaite, vide et sonore qui annonce la sénilité, à la phrase sous laquelle il n’y a plus d'idées, plus de base humaine, plus de vérité ni de logique. Et l’école commencera de se « faisander » lorsque les Parnassiens entreront en ligne; ce qui est sans doute une allusion à Charles Baude-
laire.
Or le théoricien du naturalisme estime que les
naturalistes ont tous, plus ou moins, emprunté de
(1) Le Roman expérimental, p. 271.
Gautier sa rhétorique, qui n’est au surplus que celle de Hugo, raffinée et ciselée davantage. Par là, - cette école presque mort-née du romantisme, qui ne fut guère qu’une émeute de rhéteurs, ainsi que nous le savons, se survit imdûment dans les ouvrages de plus consciencieux artistes ! Le littérateur Sandoz, qui, dans le roman esthétique de la série des Rougon, dans l’Œuvre, incarne la personnalité de Zola, Sandoz se plaindra, lui aussi, avec amertume de « tremper dans la sauce romantique », d'en être barbouillé jusqu’au menton parce que sa Jeunesse y a trop barboté naguère, parce qu'il a eu le malheur de naître «au confluent de Balzac et de Hugo » |
Le seul remède possible à un tel état de choses serait dans la recherche volontaire et obstinée d'un style plus simple et plus franc. Sans aller jusqu'à la maigreur, on peut réaliser une écriture plus sohde et plus sobre qui rejetterait tous ces ragoûts de couleurs, de parfums ou de rayons que le plus humble des Parnassiens sait aujourd'hui « cuisiner » quand il veut s’en donner la peine, et qui, par conséquent, sont devenus la banalité même !