‹ Émile Zola 1923Chapitre 27 sur 77 · IV. — Les artisans de la victoire naturaliste · texte numérisé non relu

IV. — Les artisans de la victoire naturaliste

LL | . LI à * Si le naturalisme tient encore de trop près au romantisme dont il sort, il n’est pas sans posséder son originalité propre et sans pouvoir exhiber quel-

ques titres de noblesse : on lui connaît tout au moins Te /

de grands précurseurs, dont Zola tient essentiellement à lui faire honneur. Il a paru quelquefois disposé à présenter comme tel le poète de Rolla et des Nuits : si en effet il a renié Hugo de bonne heure, il a sans cesse conservé à Musset une piété toute filiale et pour des raisons fort plausibles à notre avis, car nous apprécions à peu près comme il le fait, le poète de Rolla. Musset, a-t-1l dit, ne doit pas être compté parmi les romantiques, parce qu'il fut avant tout un humain : ses larmes sincères lui ont conquis les adolescents de son siècle qui se sont donnés par insünct à celui des grands lyriques de l’époque dont les vers leur mentaient le moins. A ses débuts, l’auteur des Contes d'Espagne fut sceptique et ardent comme ses contemporains, plein de fierté et de faiblesses, confessant ses fautes avec le même élan qu'il avait mis à les commettre. Mais lorsqu'il chanta les rêves capricieux de ses Nuits, il avait définitivement rejeté la défroque romantique : il n’était plus d'un siècle, mais de tous les temps!

La vérité, qui est le caractère de la poésie de Mussel, fait de lui, selon Zola, l’un des pionniers du naturalisme. Il n’en est pas toutefois l’ancêtre direct. Peut-être Stendhal pourrait-il prétendre à ce titre, mais l’auteur des Rougon ne fait pas très grand cas de celui du Rouge ; il juge que Balzac a singulièrement dépassé la mesure quand il s’est avisé de porter aux nues les deux romans principaux de ce psychologue limité quoique pénétrant; et les panégyriques de Taine n’ont pas modifié sur ce pointson sentiment, que nous partageons pleinement d’ailleurs. Nous aurons à revenir sur son attitude vis-à-

vis de Beyle quand nous étudierons les manifestations du mysticisme passionnel sous sa plume.

Abordons en conséquence, sans tarder davantage, le précurseur non seulement avoué, mais affiché par le naturalisme avec orgueil : tournons-nous vers. Balzac qui fut déjà un « expérimentateur » en matière d'observation romanesque et un maître dans le domaine des sciences sociales. Aux approches de 1830, nous explique Zola, alors que Hugo portait sa rhétorique « effarée » sur le premier plan de [a scène littéraire, le génie français s’incarnait à moins grand bruit dans un représentant plus authentique. Balzac devenait peu à peu colossal dans la pénombre où les circonstances devaient, presque jusqu'à sa fin, le maintenir. Mais tandis que la descendance de Hugo allait avorter lamentablement, celle de Balzac était destinée à s’élargir sans limites pour occuper bientôt toute la place au soleil. Contraste inévitable d’ailleurs, si nous en croyons Zola. Tout. favorise à notre époque la protestation naturaliste contre la fantaisie échevelée du romantisme et la réaction légitime du vrai contre le faux ! Le siècle aboutit forcément à une littérature d'analyses, d’enquêtes, de documents humains que le romantisme n'eut d'autre mission que de préparer en faisant table rase des traditions classiques. A son heure, le romantisme fut quelque chose comme cette orgie qui couronne, presque fatalement, la victoire des opprimés, mais que doit couronner à son tour, une fois le calme reparu dans les esprits, l'emploi logique et rationnel de la liberté conquise.

Or Balzac nous est présenté par Zola comme r ou-

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vrier par excellence d’une si noble tâche. De son vivant ses livres se vendaient à peine — et celte affirmation est excessive puisqu'il en a tiré, dit-on, près d'un million de francs. -- Il fallut que l'étranger l’acclamât pour que la France consentit à regarder de son côté. Aussi bien n'’avail-il pas autour de lui de courtisans, pas de sacristains, pas de disciples fanatisés, pas d’Académie, pas de pairies, comme les possédait Hugo : il n'avait que des éditeurs revêches et des créanciers implacables. Et pourtant, tandis que ce Messie de la grande école naturaliste expirait lapidé ou crucifié par ses contemporains, la bonne parole qu'il avait semée, sous les dédains ou les railleries de son entourage, commençait de germer lentement sur sa tombe. Il allait, du fond de son caveau funéraire, conquérir notre littérature et la gouverner. Moins de trente ans après sa mort, le bronze de sa statue est déjà gigantesque: ses concitoyens commencent à comprendre qu'il a préparé une formule originale, la seule formule véritable du monde nouveau, celle qui va permettre de réaliser eufin l'art convenable à la société moderne. Car il n'a pas été seulement un écrivain, mais encore un initiateur scientifique, et Zola professe que rien n’est trompeur comme le vernis catholique et monarchique qu'il a jeté sur certains de ses romans. Il a pu afficher par dilettantisme des opinions rétrogrades! Toute son œuvre reste scientifique et démocratique en dépit de lui-même. Nous dirions plutôt quant à nous qu'elle demeure pour une bonne part rousseauiste ou romantique !

Après Balzac, il convient de faire à Champfleury

une petite place dans l'arbre généalogique de la doctrine naturaliste. Par réaction contre les sujets à panache qu’avaient préférés les romantiques, celui-là s’enferma volontairement dans la peinture de la classe bourgeoise et de la vie quotidienne : maisil n'avait pas les épaules assez larges pour faire triompher la doctrine qu'on appelait le Réalisme en son temps : 1l présentait au public les fruits savoureux d’un talent très personnel, très frais, d’une naïveté charmante : mais l'ampleur lui faisait trop évidemment défaut. — Aussi le véritable continuateur de Balzac fut-il Gustave Flaubert, l'historien de Madame Bovary (1).

À l'avis de Zola,ce livre fameux est venu fixer enfin la formule du roman qui restait encore diffuse dans l'œuvre de Balzac ; il a posé l'idéal du Réalisme avec une nelleté et une perfection qui en ont fait le type, le modèle définitif du genre. L'auteur avait su prononcer le mot juste et vrai que chacun attendait alors ; portant la hache et la lumière dans la forêt, parfois inextricable de Balzac, il corrigeait les défauts persistants de ce maître, le goût du roman d'aventure, le grossissement exagéré des héros, la conlinuelle intervention du narrateur dans le récit. Conservant du grand homme son exacte et impec- Cable analyse psychologique, il l’exprimait dans le style coloré de Hugo et la parait d'images aussi lo-

(1) Dans l'étude consacrée par nous à Frauserr (Plon, 1914) nous avons résumé l'opinion de Zola sur cet écrivain. Nous ne dirons ici que son appréciation sur Madame Bovary, telle qu’on peut l’inférer de ses essais sur Les Romanciers naturalistes et sur le Roman expérimental.

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piques que superbes. Madame Bovary fut un roman balzacien bien écrit : de là son succès immédiat et son influence durable! Que Flaubert l'ait voulu ou non — (vers 1879, 1l protestait en effet contre une telle interprétation de son œuvre) — il a doté Île Naturalisme de la dernière force qui lui manquait encore, de la forme parfaite et impérissable qui permet la vie aux œuvres de l’art. La rhétorique nouvelle était trouvée : les romanciers pouvaient désormais profiter des leçons psychologiques de Balzac sans cesser d’être des artistes, associer l'originalité de la pensée à la solidité de l'expression.

Vers 1900 Zola se marquait volontiers sa place aux côtés de Flaubert, d'Edmond de Goncourt et d'Alphonse Daudet pour former avec ces romanciers le redoutable « quadrilatère » qui, à l'instar de la phalange macédonienne, devait conduire la nouvelle école à la victoire. Nous avons déjà résumé son opinion sur Les Goncourt. Vis-à-vis de Daudet, il n'épargna pas les avances : il fit de son mieux pour embrigader le gracieux écrivain que ses ennemis ne cessaient de lui opposer tout au contraire, et qui, en effet, se sentait, par le tempérament, trop distinct des « naturalistes » orthodoxes pour attacher grand prix à leur alliance. Pendant la lutte que l’école naturaliste a engagée contre les goûts arriérés du public, opinait Zola, il est bon que le roman nouveau soit quelquefois mis sur pieds par un auteur séduisant. Il faut que Daudet se place à l’avantgarde de l’armée combattante avec son fin sourire et ses façons prenantes : il sera chargé de toucher les cœurs, et 1l ouvrira les portes devant la troupe

plus rude qui s'avance à l'assaut sur ses pas. Il accoutume dès à présent les lecteurs à l'analyse exacte des sentiments, à la peinture du monde moderne, aux généreuses audaces de la plume. Le « bourgeois » qui l'accueille à bras ouvert, ne se doute pas qu'avec ce charmeur l’ennemi, le Naturalisme, s'est introduit à son paisible foyer. Là où Daudet aura passé, le groupe de Médan se frayera un chemin sur ses traces.

Supposons maintenant achevée la victoire: totale du Naturalisme qui n’est pas douteuse. Une dernière question se pose à son théoricien consciencieux. Cette doctrine restera-t-elle la formule définitive de Art où devra-t-elle s’effacer devant une autre à son tour ? Évolutionnisie par principe, Zola peut-il envisager, présenter à ses lecteurs comme probable l'immobilité prochaine de la littérature dans les cadres d'un système, si excellent que soit ce système ? Lorsqu'il se pose publiquement cette question, son orgueil de conquérant mystique entre en conflit avec sa clairvoyance d’esprit cultivé, éclairé par l'expérience historique sur les vicissitudes des idées et du goût. Il nie donc, et il affirme tout à la fois la pérennité du Naturalisme ; il s'attend, dit-il, à une réaction fatale contre son école, mais il ajoute aussitôt que cette réaction se fera contre la rhétorique encore à demi-romantique de cette école plutôt que contre la méthode scientifique dont elle se réclame (1). C’est le Romantisme qui achèvera d’être baltu en nous, écrit-il alors, car le Naturalisme se

(1) Correspondance, II, 235,

simplifiera, s s'apaisera, subira moins une réaction qu'un élargissement et une pacification. — Souhaitons que cette prophétie s’accomplisse | |

Pour être logique, reprendra-t-il un autre jour, on doit confesser que le Naturalisme aurait tort de déclarer qu'il est la forme définitive et complète de

la Littérature française, celle qui a lentement mûri à travers les âges pour former le fruit de cet arbre

séculaire ; soutenir cette thèse, ce serait tomber dans la même « drôlerie » que le Romantisme, hier présomptueux, aujourd’hui déchu. Est-il même permis de prévoir pour le Naturalisme un long règne ? Il est permis de l’éspérer tout au plus, car aucune certitude n’est possible en pareille matière. Mais Zola se plaindra certain jour à l’un de ses corres-

pondants qu'on lui fasse enterrer trop allégrément

le Naturalisme dont il n’a point diagnostiqué le tré-

pas. Non, il est vraisemblable que cette doctrine régnera longtemps parce qu'elle marche de concert

avec la Science et qu'elle envahit successivement toutes les formes de la pensée contemporaine, philosophie, histoire, critique, roman, théâtre, peinture, musique même ! Il est permis de saluer dans ses progrès le: début d’une immense évolution qui, pendant des siècles encore, pourra s'étendre en se poursuivant. Nous avons vu l'auteur du Roman Expérimental nous présenter le Romantisme comme un Naturalisme trop tôt dévié du droit chemin. Avec les années, il oublie cette interprélation encore assez déférente pour ses aînés de 1830. Il identifie la formule romantique de l’art à sa formule classique qui,

auraient été identiques entre elles, au décor près,

parce qu’elles s’appuyèrent, l’une suiant que l’autre, sur une conception idéaliste et rfglementée de l'art. Seul le Naturalisme, qui raye défaitivement de ses tablettes le déisme et les disciplines traditionnelles, a la perspective de fournir une carrière aussi longue. : que les deux autres ensemble !

À notre avis, cette seconde définition du Romaïitisme est aussi erronée que la première. D'une part, le Naturalisme de Zola n'est pas un Romantisme rectifié par l'esprit scientifique, mais, un Roman- lisme retrempé dans ses origines naturistes et plu 1ôt exagéré par conséquent dans le sens du mysticisme imprudent. D'autre part, loin d'identifier le concept de romantique à celui de classique pour les condamner de concert, 1l convient d’opposer neltement l’un à l’autre. Le Naturalisme s’apposera donc au classique seulement parce qu’il est un dérivé, un succédané du Romantisme. — En raison de cette erreur théorique essentielle, l’œuvre critique de Zola nous paraît moins propre à guider qu’à égarer le jugement de l’historien des idées sur son œuvre romanesque. Nous étudierons celle-ci en elle-même

à la lumière de notre expérience historique personnelle, afin d'en déterminer librement le caractère.

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