‹ Émile Zola 1923Chapitre 29 sur 77 · I. — De l’expérimentation psychologique dans le roman · texte numérisé non relu

I. — De l’expérimentation psychologique dans le roman

Écoutons-le par exemple nous présenter retrospectivement sa Thérése Raquin, une œuvre si essentellement romantique en réalité, comme un travail d'observation purement scientifique! Lorsqu'il rééie ouvrage après s'être engagé déjà dans sa monumentale entreprise des Rougons, il prétendit avoir

fait œuvre de science médicale avant tout, et avoir

étudié des tempéraments plus encore que des carac-

tères. Il a voulu mettre en scène, dit-il, des person-

nages.entiérement dominés par leurs nerfs et par leur ”

sang ; mais les romantiques de 1830, objecteronsnous ici, n'avaient pas ces prétentions Suvautes etne faisaient pourtant pas autre chose. Zola insiste néanmoins sur cette interprétation de son livre: il nous montre sa Thérèse et son Laurent privés de leur

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libre arbitre et entraînés, à chacun des actes décisifs de leur existence, par les fatalilés de leur chair ; les romantiques disaient plus simplement par les fatalités de la passion : qu'on relise plutôt Ælle et Lui dont les deux héros portent les mêmes prénoms que ceux de Zola. Ces amants criminels sont, de l'aveu de leur créateur, deux brutes humaines et rien de plus ! En eux, il n’a prétendu qu’à étudier deux cas curieux de physiologie pathologique, qu’à montrer les troubles profonds qui ravagent une nature sanœuine (Laurent) au contact d'une nature nerveuse (Thérèse). Le problème se serait posé devant lui en ces termes; étant donnés un homme puissant par les organes et une femme inassouvie par les sens, chercher en eux la bête, ne voir que la béte, les jeter à cet effet dans un drame violent et noter scrupuleusement alors les sensations et les réactions de ces êtres. Tout cela nous paraît imaginé après coup: d'autant que, en dépit de la confusion voulue entre l’expérimentation du savant de laboratoire et l’observation du littérateur de profession, confusion qui va faire toute sa théorie du roman scientifique, Zola Ur. n’a nullement été en mesure de noter les réactions

de ses héros, mais seulement de les imaginer après

/f | avoir observé quelques cas vaguement analogues, comme le pouvaient faire le Hugo des Misérables ou la George Sand de Mauprat.

Pendant l'exécution de sa tâche, il assure avoir goûté, tel un Claude Bernard, les graves jouissances de la recherche du vrai. Aussi, fut-il profondément surpris, si nous devons l'en croire, lorsque, son roman une fois publié, il se vit accusé d’avoir gratui- M

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tement tracé des tableaux obscènes ou hideux. Il reconnaît qu’en analyste passionné, il a pu « s’oublier dans la pourriture ». Du moins s’y est-il oublié à la

façon d'un médecin qui, dans un amphithéätre de dis-

section, poursuit, le scalpel à la main, ses recherches désintéressés. —Tout cela n’est que pure métaphore, comme il ne faut pas se lasser de le faire remarquer. Quant au reproche d'immoralité, injustifié pour ce roman en effet, il ne se donnera pas la peine d'y répondre, puisqu'une pareille accusation ne signifie rien en matière de science et que la liltérature, une fois mariée à la Science par un décret des litlérateurs, participe nécessairement des immunités savantes. Pudeur et moralité n’y sont plus désormais autre chose que de grands mots vides de sens!

On voit par là quel avantage procure une si commode association à l’artisteui cherche la nouveauté dans l'audace de ses peintures et dans la crudité de ses commentaires. C'est pourquoi Zola ne se contentera pas de faire figure de savant sous les yeux de ses lecteurs : il voudra passer pour un expérimentateur afin de mériter l’auréole que Claude Bernard

venait de poser sur le front des investigateurs fidèles >

à la saine méthode expérimentale. Une fois pressenti par lui l'avantage d’une telle confusion de concepts et de termes, il a joué comme à plaisir sur ce mot d'expérimentateur après l'avoir entièrement délourné de son véritable sens. Le titre d’un de ces recueils critiques les plus essentiels, le Roman expérimental affiche, à lui seul, ses illusions ou du moins ses prétentions sur ce point. Mais qu'on y regarde de près : c'est Lout autre chose, on le reconnaîtra sans délai,

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de présenter le roman réaliste ou naturaliste comme appuyé sur l'expérience du romancier, ce qui est acceptable, et, de le donner comme le résultat d’une expérimentation scientifique instituée par ce romancier, ce qui est parfaitement abusif. Certes l'adjectif qui correspond à ces deux substantifs, expérience et expérimentation, est unique jusqu'ici : c’est l’épithète d'expérimental que Zola a précisément choisie pour caractériser ses innovations dans le roman. Mais il ne suit nullement de là que l'expérimentation soit identique à l'expérience. Qu'est-ce, en effet, que l’expérimentation, sinon ce travail méthodique qui consiste à faire varier séparément les conditions dans lesquelles se produit un phénomène donné, afin de noter les variations simultanément observables dans le phénomène et d'en tirer des conclusions sur sa nature ou sur ses modalités diverses.

En psychologie, c’est là le travail de savants spéciaux qui se sont munis peu à peu d’un outillage ingénieux et qui ont jeté les bases d’une science de considérable portée. Mais le romancier n’est nullement outillé pour agir de même: il travaille par l'imagination sur ses observations passées, c'est-àdire sur des faits que la vie lui a présentés dans un ordre et avec un caractère d'intensité bien déterminés, qu'il ne peut nullement modifier à son gré. Comment donc se dirait-1l expérimentateur ? Seuls les grands romantiques, peintres professionnels de la passion, qui ont vécu volontairement cette passion par eux-mêmes, qui en ont même varié de leur mieux les motifs, un Chateaubriand, un Byron, une Sand, pourraient mériter jusqu'à un certain point

cette qualification ambitieuse : et Don Juan, lui aussi, fut un expérimentateur de marque en matière de psychologie amoureuse. Maisleromancier naturaliste penché sur des livres, sur des enquêtes et sur des statistiques dans son cabinet, mais Émile Zola qui n’a jamais connu, ou tout au moins jamais cultivé la grande passion pour sa part, ne saurait afficher une telle prétention sans outrecuidance.

C'est pourtant ce qu'il a fait, presque constamment, dans ses écrits théoriques, surtout dans ses commentaires sur Claude Bernard dont, à tout prix, il souhaitait de faire le patron et le répondant du Naturalisme littéraire. En tête du recueil d'articles critiques qu’il a intitulé le Roman expérimental, il a longuement analysé la célèbre}/ntroduclion à l'étude : de la médecine expérimentale qui, ayant fait connaître au grand public l'éminent physiologiste, Jui valut sa popularité lardive ; et il a équivoqué de son mieux pour identifier la littérature expérimentale avec la médecine expérimentale. Nous autres écrivains naturalistes, explique-t-il, nous opérons sur des fails vrais, mais, en outre, pour montrer le mécanisme de ces faits, 1l faut que nous produisions et dirigions les phénomênes comme le savant dans son laboratoire, et c’est là notre part d'invention géniale en notre œuvre! Voilà certes une affirmation bien surprenante! Quand donc et où donc, grand Dieu, un romancier naturaliste a-t-il opéré de la sorte ? Zola en personne, le plus puissant de ces producteurs à coup sûr, le peintre des foules par excellence nous a-t-1l donné le moindre commencement de preuve en faveur de cette prétention exorbitante qui suppo-

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serait chez le romancier le pouvoir et le loisir de mouvoir les hommes, ou même les masses d'hommes au gré de sa curiosité et de sa fantaisie ?

Il va néanmoins insister aveccomplaisance sur son étrange affirmation. Claude Bernard ayant écrit que l'apparition de l’idée féconde chezl’expérimentateur est le plus souvent toute spontanée, tout ‘individuelle, que c’est un sentiment particulier, une intuition, si l’on veut, un quid proprium qui constitue l'originalité, l’invention ou le génie chez l’homme de science, Zola commente imperturbablement cette déclaration en ces termes: pour le romancier naturaliste également, il faudra voir, comprendre, inventer : un fait observé devra faire jaillir l’idée de l'expérience à instituer ! Encore une fois, où a-t-1l jamais pratiqué une telle expérience in anima vili; il se serait empressé de nous en rendrecompte,avec son incontestable sincérité intellectuelle. Seule {a Confession de Claude, son premier et très romantique ouvrage, fondé sur l'expérience personnelle, l'était aussi sur l’expérimentation, en partie voulue, de la misère de lettres. Il y a là une évidente confusion des genres, issue du motif intéressé que nous avons . mis en évidence: celui de donner à l'école nouvelle l'auréole de cette puissance persuasive que possède la science expérimentale digne de ce nom.

Mais pour écarter l’assertion de Zola, il n’est que de lire jusqu’au bout ce même Claude Bernard dont il cherche à s'assurer l'alliance et le patronage. Car Bernard nous montre précisément dans le philosophe purement spéculatif, dans l'artiste et dans le littérateur, le contraire d’un expérimentateur appliqué à la

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recherche des lois naturelles. Ces gens sont, à ses yeux, des amuseurs dont il écrit avec dédain que chez eux la personnalité domine tout,— ce qui estsurtout vrai dans les périodes mystiques ouromantiques de l’histoire des idées, — et que, par conséquent, les créations, plus ou moins ingénieuses de leur esprit, n'ont rien de commun avec l'exploration méthodique des phénomènes, dans laquelle l'imagination n'a qu'un rôle limité et restreint. Au surplus Zola ne disait pas autre chose avant d’avoir inventé le Naturalisme esthétique, dans ce Salon de 1866 qui faisait appel au tempérament individuel de l'artiste pour colorer de mille nuances la majestueuse unité de Ia nature. S'il a changé d’avis par la suite, c’est qu'il a recherché pour son mysticisme conquérant un autre patronage encore que celui du Beau: c’estqu'il voudrait se donner le prestige de servir ie Vrai parles plus efficaces méthodes. Un peu embarrassé devant la dure appréciation de Claude Bernard sur ses frères en littérature, il répond que l’artistese réserve il est vrai le droit d’hypothèse, mais avec le ferme propos de n'exercer plus dorénavant ce droit en dehors des limites tracées par les conquêtes de la science.

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