‹ Émile Zola 1923Chapitre 30 sur 77 · IL. — L’assise théorique des ‘ Rougon-Macquart · texte numérisé non relu

IL. — L’assise théorique des ‘ Rougon-Macquart

Nous avons dit que Zola était venu à l'étude des œuvres de Lucas et de Claude Bernard à l'heure où s'élargissaient ses perspectives littéraires, à l’époque

où 1] conçut le projet de l’histoire naturelle et so-

ciale de la famille Rougon-Macquart : projet qu'il poursuivit, avec une ténacité si remarquable, au

cours des vingt romans qu'il allait publier, avec une régularité de plus en plus mathématique, à raison d'un volume par an, à très peu de choses près. C’est

donc une vue prétendue scientifique qui se rencontre

à la base de cette nouvelle Comédie humaine, plus consciencieusement préparée certes et plus méthodiquement ordonnée que celle de Balzac. Dans l'Œuvre, par la bouche du littérateur Sandoz, Zola résumera, après exécution presque achevée, ses intentions de la première heure ; il s’est proposé, ditil, de peindre une famille dont il étudierait les membres un à un, examinant d’où ils viennent, où ils vont, comment ils réagiront les uns sur les autres : il a voulu scruter (nous dirions imaginer) sur une

humanité en petit la façon dont l'humanité en

grand pousse et se comporte. En outre il s’est imposé d’enfermer ses « bonshommes » dans une période historique déterminée, celle du second Empire, ce qui lui à fourni le milieu et les circonstances. Et ; l'on sent en ceci l'influence du cadre théorique de Taine: la race, le milieu et le moment: mais l’on sent aussi combien vague et arbitraire demeure chez Zola le dessin de ce cadre. |

Au surplus, nous avons là une formule de l’œuvre déjà corrigée par l'expérience et la maturité de l’auteur, puisque les Rougon sont quasi-achevés lorsque paraît le roman que nous venons de citer. La préface de la Fortune des Rougon, le premier volume de la série, est datée du 1° juillet 1871 et leton a plus

de suffisance. L'auteur affiche l'intention d'écrire

l'histoire d’une famille d’après les lois de l'hérédité, résolvant de la sorte la double question des tempéraments. met des milieux. En ce qui concerne le tempérament, » le trait caractéristique de la famille des Rougon-Macquart sera le débordement des appétits, déjà étudiés

par Balzac ; mais, en outre, les accidents nerveux et

sanguins qui se déclarent dans une lignée à la suite

d'une première lésion organique déternuneront, selon les milieux chez ces personnages les senti-

ments, les désirs et les passions dont les produits

prennent le nom convenu de vices et de vertus ! De quelle façon Zola a-t-11 conçu pourtant cette

lésion organique qui déterminera les accidents ner-

veux ou sanguins chez ces personnages ? Rappelons en quelques mots son point de départ. Une certaine Adélaïde Fouque, née en 1768 à Plassans (cette ville fictive est Aix-en-Provence où fut élevé Zola) et qui mourra plus que centenaire en 1873, est la seule héritière d’une famille de maraïchers établis dans les faubourgs de la petite ville méridionale et parvenus à une large aisance. Fille d’un père qui est mort aliéné, Adélaïde souffre dès sa jeunesse de crises hyslériformes ‘dont le caractère est assez grave : elle épouse tout d’abord un vigoureux paysan

qui à été simple manœuvre chez son père; c’est

Rougon qui meurt après dix-huit mois de mariage en laissant à sa femme un fils légitime, Pierre Rou-

- gon, souche de tous les Rougon ultérieurs. La jeune xeuve ne se remariera jamais, mais elle deviendra

la maitresse d’un contrebandier inculte et brutal du nom de Macquart, dont elle aura deux enfants na-

turels, Antoine et Ursule Macquart, les « louveteaux » de ce loup de montagne.

Les trois rejétons d'Adélaïde grandissent ensemble dans le ruisseau d’une ruelle suburbaïne, sans nulle surveillance, tandis que leur mère, Honda une grande naïveté aux poussées de son tempérantent, — telle une béle caressante qui cède à ses instincts sans pensée, — continue de subir les rudes et puissantes amours dont la gratifie son contrebandier au retour de ses courses dangereuses. En dépit de cette éducation plus que sommaire, Pierre Rougon deviendra le type du bourgeois de petite ville, avide et retors; mais le second fils d’Adélaïde, Antoine Macquart restera toute sa vie une sorte d’outlaw à Ja ressemblance de son père, sans rien toutefois de la poésie sauvage qui relevait du moins ce dernier ; Antoine est un vaurien sans pudeur qui fera toujours travailler les siens pour lui. Enfin la sœur de cet Antoine, Ursule Macquart, mariée au chapelier Mouret, sera d’abord une névrosée comme sa mère, plus tard une phtysique qui succombera de * bonne heure, non sans laisser postérité toutefois ainsi qu'il convient aux desseins « scientifiques » de Zola. à : >

Ces prémisses une fois connues, il est facile de reconnaître que l'appareil pseudo-physiologique déployé par l’auteur des Rougon au point de départ de son entreprise romanesque est un pur trompecl'œil, une fantaisie qui, certes, ne porte aucun pré- - judice’à la valeur artistique de son œuvre, mais qui

n’ajoute rien d’autre part à sa valeur documentaire. Zola s’est donné en effet toutes les commodités dési-

rables pour faire varier absolument à son gré le dessin psychique de ses personnages. Il a disposé à la souche de sa famille-type trois tempéraments qui résument à peu près toutes les inclinations de la nature humaine: le paysan lourd, travailleur et Jouisseur qu'est Rougon, mari d’Adélaïde ; le bandit fantaisiste et Jusqu'à un certain point artiste (si l’on accepte surtout la conception romantique de l’art) qu'est le contrebandier Macquart ; enfin l'hystétérique esclave de ses instincts primordiaux qu'est la dernière. des Fouque ; c'est-à-dire l'impérialisme platement utilitaire, le mysticisme esthético-social et le mysticisme passionnel incarnés sous leur forme fruste et sommaire. |

En outre, il a, sur un point tout au moins, mêlé le sang des Rougon et celui des Macquart en mariant un fils d'Ursule Macquart, François Mouret, à sa cousine germaine Marthe Rougon, fille de Pierre. Après quoi, par le mariage des autres membres de la famille avec des étrangers à la souche, il a introduit dans le sein de cette famille une série d’hérédités nouvelles et parfaitement arbitraires. Enfin, non content d’avoir préparé de la sorte une confusion inextricable dans les dispositions originelles de ses héros, il a expressément invoqué, dès le premier roman de la série, cette loi de nature qui souvent, dit-il, donne naissance, au milieu d’une race, à un être dont elle a puisé tous les éléments dans ses seules forces créatrices ; qui, par conséquent, ne üent en rien de ses géniteurs et échappe totalement aux influences de l'hérédité. Tel sera le Docteur Pascal Rougon, qui, venu le dernier de tous sous le

scalpel de notré anatomiste spécieux, tirera de Fhistoire séculaire de sa famille les conclusions qu’en prétend dégager la philosophie naturaliste de la vie, et, qui, en outre, engendrera le suprême et éclatant rejelon de cette race si profondément viciée dans ses origines, l «Enfant inconnu », une sorte de Christ du mysticisme romantique.

Bien mieux, le docteur Pascal Rougon, ce caprice ae la nature créatrice qui ne tient en rien des Rougon mi des Fouque ses ancêtres, devient père de cet

être de choix dans les circonstances les plus étran-

gement imaginées qui soient au monde. À soixante ans, quelques mois seulement après avoir souffert d'une très grave maladie nerveuse, six semaines avant de mourir d’une sclérose cardiaque, il s’unit, sans intervention du maire ni du curé, comme bien on pense, à la fille de son progre frère, Aristide Rougon, dit Saccard, le plus odieux des forbans de Bourse. Et, de ces deux rameaux de la souche avariée des Rougon-Fouque va pourtant sortir le sage, le puissant attendu, le Messie du mysticisme social, comme nous venons de le dire, le rénovateur appelé depuis plus d’un siècle (après Jean-Jacques le Précurseur), par les vœux de la religion romantique. N'est-ce pas un recours effronté au miracle le plus patent que traça là cet ennemi déclaré de toute métaphysique et de tout absolu; et, cela, au terme d'une œuvre dont l’eugénisme, le souci de la procréation saine est expressément donné comme la philosophie essentielle? Les disciples quelque peu autorisés de Claude Bernard ne prononceront-ils

pas, devant ce dénouement, que son invention pro-

Mon Le de SC

LT

cède trop évidemment d’an cerveau de littérateur et d'artiste, qui réalise en lui le contraire d’un expérimentateur digne de ce nom et chez lequel, décidément, la personnalité domine tout; comme le grand physiologiste l’avait dit assez dédaigneusement de ses pareils |

Page 1