III. — Conclusion philosophique de l’œuvre
< Le docteur Pascal. »
Bien que ce docteur Pascal, si imprudent en matière de procréation humaine, semble fort peu qualLifié pour formuler la conclusion philosophique du cycle romanesque des Rougon-Macquart, essayons d'esquisser, d’après ses suggestions, la philosophie, pseudo-scientifique (1) que Zola prétend inculquer
(1) Notons en passant que malgré ses prétentions à faire de la science exacle l’auteur des Rougon a pris avec la chronologie de fréquentes licences au cours de son histoire naturelle d’une famille française. Ayant marié son Antoine Macquart vers la quarantaine seulement, il a été fort gêné pour enfermer dans les dix-huit années du second Empire, selon les promesses de son titre, la chronique de cette branche de la famille. La préface d’une Page d'amour dit son regret de s'être mis à l’étroit de la sorte. Aussi la Joie de vivre est-elle remplie d’impossibilités en ce qui concerne l'âge de Pauline Quenu, l'héroïne, aux différentes phases du roman et la carrière de Claude Lantier est-elle plus inexplicable encore. Aussi Nana Coupeau nous est-elle présentée comme ayant débuté au théâtre à dix-huit ans, en avril 1867. Or, d’après l'arbre généalogique des Rougon publié d’abord en tête d’une Page d'amour, puis plus complet, au début du Docteur Pascal, la terrible ravageuse de cœurs et de consciences devrait avoir quatorze ans tout au plus
à celte date, étant née au plus tôt en 1852, date fixée par
à ses lecteurs. Après avoir étudié la médecine dans sa jeunesse, Pascal Rougon a dévoué son existence à une enquête approfondie sur le problème de l’hérédité : enquête qui porte principalement sur sa nombreuse parenté dans les diverses ramifications des familles Rougon ou Macquart. Et pourtant, vers le soir de sa vie, nous ne le trouverons pas fort avancé dans la réalisation de cette synthèse qui doit résumer enfin son patient effort. Il a, paraît-il, décrit, de façon théorique, tous les cas d'influence qui sont mathématiquement possibles dans la descen-
dance de géniteurs bien connus au préalable ; mais
il ne prétend pas que les Rougon-Macquart épuisent
ces possibilités diverses, ni même qu'ils puissent trouver sans exception leur place dans le cadre,
purement mathématique, dont nous l'avons vu tracer les contours. Il a constaté en effet qu'aux tem-
péraments régis par l’hérédité régulière s'opposent
souvent ceux dont l'explication serait selon lui dans l’innéité, c'est-à-dire dans la constante «invention » de la Nature qui vient à chaque instant ne brouiller de ce qui nous entoure. Ce qui revient, à peu de chose près, semble-t-1l, au renoncement total en matière d'explication scientifique des lois de l hérédité.
l’'Assommoir pour le mariage de ses parents, qui n’ont nullement devancé le sacrement dans leurs relations d'amour ; elle devrait aussi mourir à dix-huit ans à peine en 1870, après la carrière si remplie que l’on sait. Flaubert, très scrupuleux sur l'appareil technique de ses romans, ne se serait jamais permis de pareilles licences. Mais il est évident, au surplus, qu'elles ne portent pas le moindre préjudice à la valeur artistique de l’œuvre de Zola.
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Aussi le lecteur est-il conduit à se demander pourquoi l'intrigue du Docteur Pascal se résume presque tout entière dans les tentatives de la vieille Félicité Rougon, la forte tête de la famille, pour voler au docteur, son fils, ces peu probants dossiers dont son orgueil de race lui fait redouter la publication. Pascal lui-même prévoit que la théorie qu’il en pourra peut-être tirer, malgré tout quelque jour, deviendra bientôt caduque, parce que la réalité vivante dément les synthèses les plus scrupuleuses. L’hérédité restera donc en fin de compte une matière obscure, vaste, insondable, comme toutes les sciences balbutiantes où l'imagination règne en maîtresse ! — Et cela est vrai peut-être de la science telle que la comprit l’auteur des Rougon, mais non de la science véritablement expérimentale ; car il serait alors inutile de se donner tant de mal pour en consolider lentement les assises.
Le ton désabusé qu’affecte Zola, parvenu à la fin de sa principale entreprise littéraire, s’expliquera très facilement d’ailleurs lorsque nous l’aurons montré revenu, vers cette époque de sa vie, au mys- licisme romantique le plus exalté. Quand il formula, par la bouche du docteur Pascal, la philosophie de ses Rougon-Macquart, il se trouvait dans un état d'esprit très différent de celui dont était sortie la conception de l’ouvrage. Aussi son embarras est-il grand pour relier son point d'aboutissement à son point de départ sans tomber dans des contradictions trop flagrantes. — Son docteur énonce tout d’abord une profession de foi métaphysique qui est une ha-
bile adaptation du mysticisme rousseauiste à la
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.mode du xtx° siècle finissant. Il n’a, dit-il, conservé de ses illusions d’antan qu'une seule croyance, la croyance à la Vie, unique manifestation divine, âme de l'univers, qui a, pour instrument de choix dans la réalité vivante, les phénomènes de l’hérédité. Une fois saisi par l'humanité d’une main ferme, un pareil instrument permettrait de réaliser des miracles et de refaire enfin le monde sur un plan ralionrel. — On reconnaît ici la Nature divinisée de Rousseau, el, par les précédents commentaires du docteur sur l'impossibilité d'utiliser lhérédité comme instrument mathématique en raison de la constante intervention inventive de la Vie dans le monde, nous prévoyons déjà qu'il renoncera volontiers aux procédés scientifiques pour revenir aux plus commodes anticipations du mysticisme pur.
Cette croyance fondamentale à la Vie divinisée, le docteur la précise tant bien que mal au cours de ses dialogues philosophiques avec sa nièce et future compagne d'existence, Clotilde Rougon, que la fin du roman nous montrera convertie à la religion de Pascal Rougon, mais qui, au début de leur cohabitation, demeure sous l'influence de son éducation chrétienne et discute avec âpreté les affirmations du médecin-philosophe. Celui-ci (comme le marquis de Boisguilbert dans le Péché de M. Antoine, ce roman utopique de Sand) proclame l’'humanitéexécrable et noire (ce qui est beaucoup trop dire), mais sans quitter pour cela son tranquille et gai sourire, tout simplement parce qu'il aime la vie, et qu'il en accepte donc l'effort incessant (vers quel but?) avec une paisible vaillance, malgré tout le mal et tout
l'écœurement qu’elle peut contenir. Oui, la Vie a beau paraître affreuse, elle doit être grande et bonne en son fond, puisqu'on met à la vivre une volonté si tenace et que cette volonté, inspirée par elle, doit avoir pour objet de réaliser son travail par notre entremise. Nous voici tout près du rousseauisme d'un Schopenhauer, avec son Dieu-Volonté finalement bon sous des apparences mauvaises.
Certes, Pascal Rougon étantun savant et un clairvoyant, se défend de mettre sa foi dans une future humanité d’idylle qui vivrait au sein d’une nature de laït : il paraît croire à la durée des maux ou des tares qu'il catalogue depuis trente années (par la plume de Zola son secrétaire) dans la personne de ses ascendants ou parents proches. Mais sa passion de la vie, son admiration (esthétique) des forces de la vie, suffisent à le tenir dans une joie perpétuelle, principé de son amour pour les autres, de son attendrissement fraternel, de l’universelle sympathie qui perce sous sa rude écorce d’anatomiste social 1m- placable. Et ce sont ici les silhouettes rousseauistes des romans de Sand, son bonhomme Patience ou son Monsieur Sylvestre qui surgissent dans notre mémoire hantée par mille impressions de déjà-vu.
À ces faciles effusions, la jeune Clotilde, encore réfractaire aux vues de son oncle, lui oppose non pas les objections de la psychologie expérimentale ou de la morale rationnelle qu'elle tient de son éducation chrétienne, — la réfutation n’en serait pas si facile à Pascal, — mais seulement un mysticisme rousseauiste un peu plus franc, moins fardé de darwinisme superficiel que celui du docteur, et dans
lequel ce dernier refuse donc de reconnaître le credo véritable de la cinquième génération romantique. Elle se retourne éperdue vers les rêveries du passé, écrit Zola avec une pitié dédaigneuse, vers la vision illimitée de tout ce qu’on ne connaît pas, et elle y revient même d’un tel élan, d’un tel « bond » qu'elle saute en plein ciel de légende, réclamant des médiateurs divins ! Eh ! répondrait-on volontiers ici à son critique, que sera-t-il donc autre chose qu’un médiateur divin, cet enfant inconnu qu'à la suite des précédents Messie du romantisme, nous allons voir naître de l'oncle et de la nièce, pour racheter le monde selon Ja théologie de Rousseau ? — Clotilde aussi se tourne vers l'avenir avec un avide espoir et imagine alors une Force suprême, une Ame du monde travaillant à fondre les êtres et les choses dans un final baiser d’amour, après cinquante siècles encore, car elle parle comme si elle en avait fait le compte, la pauvre‘arriérée! — Et que fera donc autre chose le romancier des Rougon parvenu à la fin de sa carrière ? Il attendra seulement d’un beau-
coup moindre laps de temps la réalisation d’un ré-
sultat pareil.
Il n'aperçoit nullement ces similitudes déjà si frappantes. Dans les aspirations toutes féminines d’un mysticisme qui n’accepte pas les formules du sien, son docteur ne veut voir qu’une conséquence de la fatigue du siècle, de l’énervement préparé par l'effroyable masse de connaissances que remue autour de nous notre temps : rien autre que l'éternel besoin de mensonge, d’illusion, de bonheur immédiat et certain, en un mot que le retour offensif du mystère.