‹ Émile Zola 1923Chapitre 32 sur 77 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

— Et c’est aussi cela qu'est son propre mysticisme, cette hérésie du mysticisme chrétien gouverné. — Selon lui, la vie fait peur à Clotilde. Qu'elle connaisse donc par son oncle les secrets de la Vie, qu'elle l'aime à son tour après cette initiation nécessaire et la vive ensuite comme Elle doit être vécue! — A ces objurgations, assez peu persuasives en effet, la jeune fille, obstinée dans sa résistance, riposte que la vie est abominable : « Comment veux-tu que je la vive paisible et heureuse ? N'est-ce pas une clarté terrible que ta Science a jetée sur le monde ? Ton analyse descend dans toutes nos plaies pour en élaler l'horreur. Tu dis tout ; tu parles crûment; tu ne nous laisses que la nausée des êtres et des choses sans aucune consolation possible. Tu ne prétends même pas que la justice ou l'égalité existent dans la Nature ; tu reconnais que la Vie est au plus fort, que le faible périt fatalement parce qu'il est faible et qu'il n’y a pas deux êtres égaux ici bas! »

À cette heure de sa carrière, Zola qui tend déjà vers le mysticisme social effrené de ses dernières années, n'y a pas encore entièrement plié son intelligence logique. Il riposte donc, par la bouche de son homme de science que l'égalité n’existe pas en effet, si bien qu’une société qu'on tenterait de fonder sur elle ne pourrait vivre. Et pas plus qu'en l'égalité Pascal ne croit en la justice qu'on propose parfois aujourd'hui de substituer à la charité chrétienne, comme régulatrice des inégalités naturelles. Or nous verrons bientôt Zola proposer et prôner ce remède de la justice sur le ton le plus apocalyptique au cours de ses derniers romans : mais son médecin

philosophe ne professe pas encore que la Nature soit vérilablement juste et l'estime seulement logique, en ajoutant que la logique « est peut-être une Justice supérieure et naturelle allant droit à la somme de travail commun, au grand labeur final! », ce qui est peu clair et peu logique, on en conviendra, mais déjà tout émotif et sibyllin, en revanche.

Le plus sûr lui paraît être de refuser désormais notre vénération à la Nature, ce Dieu quelque peu défraich1 de Jean-Jacques, pour réserver ce senliment à la Vie, divinité nouvelle qui n’est au fond que la Nature sous un autre nom. Il se réfugie donc dans le culte de la Vie. qui élimine sans cesse les corps nuisibles (excepté quand elle ne les élimine pas) qui refait de la chair pour boucher les blessures (de la chair de bien moindre qualité que la précédente) et qui marche quand même à la santé, au renouvellement continu parmi les impuretés de la mort. (Mais la santé n’est nullement le terme nécessaire de toute évolution vitale: et qui dira le nombre des espèces éteintes ?)

Aussi bien Pascal sent-il l'impossibilité foncière d’accommoder les constatations rationnelles de Ia science contemporaine au mysticisme qui fait l’assise véritable de sa pensée habituelle : il ne garde de la science que l'apparence et le semblant pour s'imposer aux simples. Lorsqu'il aura renouvelé l'aventure de Booz auprès de Ruth, lorsqu'il goûlera dans les bras de Clotilde les délices d’un amour partagé, nous le verrons déserter d’un pas allègre le terrain de la science à laquelle il s'était promis de dévouer son existence, pour revenir au mystiçisme le

plus authentiqueetle moins dissimulé ! Oui,songe-t-il à ce moment, rêver pour l’avenir au prix de pénibles efforts conscients, une humanité plus saine, plus forte, modelée sur notre idée de la santé et de la force, en avons-nous bien véritablement le droit? De quoi donc nous mélons-nous, chétifs, quand nous prétendons intervenir dans ce labeur de la Vie dont le but et les moyens.nous sont pareillement inconnus ? Peut-être tout est-il bien autour de nous tel que nous le voyons? Peut-être risquons-nous de tuer l'Amour, le Génie, la Vie elle-même (6 sacrilège) en prétendant limiter sa tâche mystérieuse ? En un mot, le doute l’a saisi et paralysé, si bien qu'il tremble désormais devant cette prétendue science sociale du vingtième siècle, devant cette alchimie suspecte dont il fut l’un des ouvriers. Il finit par croire qu’il n’est rien de plus sain ni de plus grand que laisser l'évolution s’accomplir. — Et voilà de la grandeur à bon compte, comme il convient aux anémiés de la synthèse mentale qui se sont mis à l’école de Jean-Jacques.

Mais alors, reprend Clotilde, — qui songe aux vingt volumes des Rougon préparés dans les cartons de son vieux parent et compagnon de vie, — mais alors, si Pascal n’a plus le dessein de guérir les maladies sociales de l’époque, il n’a pas non plus de motifs pour les étaler crèment au grand jour de la publicité, comme le redoute tant la vieille Félicité Rougon : car la nécessité affreuse de montrer les plaies purulentes n'avait d'autre excuse que de préparer leur cicatrisation prochaine? — Si fait, répond aussitôt le docteur — qui ne saurait renier le

Zola des Rougon en dépit de l'évolution mystique accomplie après vingt ans d'activité littéraire dans les idées de ce dernier, — si fait, il y a néanmoins des motifs pour tout dire, parce qu'il faut savoir quand même ! Quand on saura davantage, on acceptera plus volontiers. Mais il reste vrai que vouloir tout guérir, tout régénérer, c'est encore une ambition excessive de notre égoïsme ignorant. C’est une révolution contre la Vie que nous déclarons mauvaise parce que nous la Jugeons au point de vue de notre intérét! — Voilà revenue l'attitude des mystiques extrêmes sacrifiant totalement leur intérêt dans les mains de Dieu, acceptant la damnation éternelle pour sa gloire au grand scandale du christianisme ralionnel.

Aussi bien Pascal sent-il sa sérénité accrue, son cerveau élargi, exhaussé depuis qu'il pratique de la sorte le respect sans pensée de l’évolution omnipotente. La passion de la Vie (l'amour désintéressé de Dieu) achève de triompher en lui, jusqu'à lui interdire de chicaner sur les desseins de cette Divinité alliée, jusqu’à le confier totalement à elle, jusqu’à le perdre en elle (sic !). Car elle seule est souveraine, elle seule sait ce qu'elle fait et où elle va. Nous ne pouvons que nous efforcer de la connaître afin de la vivre comme elle demande à être vécue. Et pourquoi donc garderions-nous cette idée fixe de sauver le monde ? Le monde se sauve à chaque heure par l'amour, par la Vie impeccable, la Vie toute-puissante, la Vie immortelle ! — Faible consolation que cette sagesse-là pour la souffrance individuelle.

Quelques semaines encore et le docteur Pascal,

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