CHAPITRE PREMIER
Autant qu'on en peut juger par sa correspondance et par les indications que nous devons à ses intimes, le tempérament d'Émile Zola ne l’exposait pas à des entraînements passionnels fort impérieux. Il parvint sans doute de bonne heure à cette conviction, plus d’une fois formulée par lui dans son âge mûr, qu’une femme dont la place serait considérable en son existence déroberait des heures précieuses à son travail, si méthodique et si régulièrement accompli. Élevé d’ailleurs en un milieu bourgeois, de mœurs strictement correctes, 1l en adopta tout d’abord sans discussion les idées de discipline et de convenance sur le problème des relations entre les deux sexes. Aussi, combinant les sages maximes des siens avec les suggestions les plus nobles du mysticisme esthéüque qui fut sa religion de conquête, il a, dans ses lettres d’adolescence, envisagé l'amour en homme d'ordre et de paisible raison. Arrêtons-nous un instant à le démontrer.
l. — Apologie de l’amour raisonnable.
Michelet paraît avoir été son premier maître dans les choses du sentiment : maître plus que suspect, mais dont il ne retient tout d’abord que les suggestions, rationnellement chrétiennes qui alternent, dans les œuvres de vieillesse de l'historien romantique, avec plus de rousseauistes leçons. Il proteste, à dix-huit ans, contre le réalisme amoureux dont Paris lui offre trop souvent le spectacle. Lorsqu’à la Noël de 1858, son camarade Paul Cézanne lui confie que Baïlle, leur ami commun, a tenté de le ramener au réalisme en amour — c’est-à-dire, sans nul doute, de l’entraîner vers quelque facile débauche — Émile riposte aussitôt que c’est là une attitude indigne de leur belle jeunesse. Il faut aspirer à l'amour noble et . pur que prône Michelet : amour qui n'est pas, après tout, aussi rare qu'on pourrait le penser ! Le jeune moraliste concède que lui-même a jugé un tel amour impossible durant une période trop peu réfléchie de son existence : mais il croit avoir découvert depuis lors que notre époque est loin d’être aussi « matérielle » qu’elle s'ingénie à le paraître. Certes, on voit quelques échappés de collège se disputer entre eux la palme du cynisme en matière d'amour, raconter leurs bonnes fortunes avec le plus d'égoïsme possible et se noircir avec complaisance sous les yeux de leurs compagnons, pleins d’émulation ou d'envie; mais l’amour-propre plutôt que la méchanceté leur dicte cette peu recommandable attitude.
En réalité, notre siècle n’est pas plus mauvais
qu'un autre, poursuit le rhétoricien « idéaliste » et tout le mal vient de ce que les jeunes gens mènent la vie « polygamique » qui proscrit l'amour de l'âme et par conséquent tout amour digne de ce nom. La prostituée vend son corps et ne donne rien de son âme ; la jeune fille, cédant à son galant dès le second jour du siège qui a été mis devant sa vertu, n’aime pas davantage le vainqueur avec son âme, car il faudrait qu’elle le connût depuis longtemps et qu'elle eût été frappée de ses bonnes qualités. Lorsque ce jour viendra pour une femme, elle aimera de tout son corps et de toute son âme, Émile s’en porte garant ! Mais la vie polygamique ne saurait conduire à de telles amours et ce n'est pas en voltigeant de maîtresse en maîtresse comme on le fait trop souvent qu’ontrouveletemps dése faire connaître ou de se connaîtresoi-même. Peut-être serat-ilobjecté à cette doctrine que lesépouxheureux sont bien rares. Certes, mais c'est parce que ces époux se sont trop souvent contentés d'un amour de surface
et sont restés l’un à l’autre étrangers par le cœur. En général, nous éparpillons foilement notre amour
alors que nous devrions le concentrer pour Île répandre ensuite tout entier dans un seul cœur où 1l serait payé de retour. « Je le répète encore, conclut notre moraliste précoce, l'amour n'est pas rare. Ce qui est rare, c’est la raison (en matière d’amour !) »
Quelques semaines après, le correspondant de Baille exposera toute une théorie du roman dont la tenue morale est irréprochable. Les romanciers contemporains, affirme-t-il, ont eu grand tort de montrer l’amour-passion trop fleuri à son point de