‹ Émile Zola 1923Chapitre 37 sur 77 · RER SEE · texte numérisé non relu

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départ, trop tragique à son point d'arrivée ; car le roman n’a pas pour unique objet de peindre ; il doit én outre corriger. Or on ne guérit pas un homme en lui mettant brutalement sous les yeux les conséquences de son mal, mais au contraire en lui faisant voir la félicité qui serait déjà son partage s’il avait suivi là bonne voie. Présentez donc l'amour comme un bonheur paisible dans vos écrits. Que vos héros ne lui demandent pas trop, afin d'en beaucoup obtenir. Uné telle étude manquerait-elle d'intérêt pour le public ? Voyez plutôt le succès de Paul et Virginie.

Encore peut-on regretter, dans ce récit fameux, la

fin précoce et tragique de l’exquise créole. Zola aurait uni les deux beaux enfants et continué leur idylle dans le mariage. Il se promet pour sa part de montrer dans la passion non pas du terrible, mais

du simple, du terre-à-terre, du « tous les jours ».

Son héros sera-t-il doné plus mauvais ou moins utile s’il fait naître des sages au lieu de viser à « n'être que lé calque des fous ! » — On ne saurait entrer dans la littérature avec de meilleures intentions.

ÎL. — Critique du mysticisme passionnel dans l’œuvre de Sand.

Il vient précisément, dit-il, de lire les œuvres de

George Sand, — ce qui serait, dès cette date, une bien

vaste entreprise ; mais, au vrai, il semble n’avoir lu :

à ce moment que trois romans du fécond écrivain, André, Lucrézia Floriani et la Mare au Diable. Dans

les livres de cette femme illustre, 1l a cru reconnaître que l’amant n'avait qu'une qualité pour faire excuser du lecteur ses gros et nombreux défauts : la qualité d'aimer, de trop aimer! L'amante au contraire se présente au premier abord comme moins passionnée, moins ardente, plus raisonnable, et conséquemment plus parfaite aux yeux de notre juvénile critique. Par malheur, les défauts de l’amant ne tardent pas à se montrer contagieux; l’amante devient folle avec lui ; elle se sent entraînée par une force fatale à laquelle on la voit résister toutefois, pressentant bien qu’un pareil délire ne saurait être dans la vie qu’une crise passagère et une véritable maladie morale. Son pressentiment sera justifié ; bientôt l’amant, cet ange des cieux, redevient un homme : sa faiblesse, son égoïsme, en un mot son défaut, quel qu'il soit, reparaît au grand jour et la malheureuse est alors réduite à pleurer des larmes de sang sur son erreur. Elle avait rêvé une vie heureuse, un amour paisible, elle n’aura que les pleurs pour partage. Son crime est d’avoir joué avec le feu. Son châtiment sera de souffrir; mais elle reste grande el belle tandis que lui, si petit, fait pitié! Remarquons que ce commentaire ne s'applique nullement à la Mare au Diable, quelque peu à André, tout à fait à l’histoire de la Floriani. Or, ce dernier roman, comme les nombreux romans autobiographiques de son auteur, conte, après son issue fatale, une lutte passionnelle où la femme éloquente qui vient de la vivre se réserve, naturellement, le beau rôle. Le novice lecteur a été dupé par la prestigieuse Lucrezia ; 1l a vu l’amour-passion à travers l’analyse

de la plus experte, de la plus difficile à satisfaire et de la plus géniale des amoureuses romantiques, puisque Lucrezia, c’est George Sand près du terme de sa carrière sentimentale et achevant de rejeter Chopin de sa vie. Il conclut donc de façon à pleinement satisfaire l’auteur du sophistique plaidoyer, si son naïf verdict avait pu prendre le chemin de Nohant, car il proclame que, dans cette faute commise à deux, la femme est de beaucoup la moins coupable, ou même que l’homme seul a tout fait!

C’est pourquoi la justice divine, sagement distributive, frappera les deux égarés d’une peine inégale selon l’inégale gravité de leur manquement. Lafemme qui, avant la tourmente, n'était que qualités, reste parfaile, plus sublime encore dans sa douleur contenue ! L'homme au contraire, dont le seul mérite fut son exaltation peu durable, continuera de trainer ses mille défauts à travers la vie. — Ne dirait-on pas un enfant de huit ans qui prépare sa confession prochaine, compte ses péchés avec un honnête scrupule, ne voit que défauts ou qualités parfaitement définis dans les relations humaines et réserve docilement son admiration à qui sait acquérir les unes et corriger les autres? Constatation qui nous permettra de mesurer une fois de plus du regard l’incroyable distance qui sépare, pour la pensée comme pour lestyle, le Zola de la vingtième année de celui de la vingt-troisième !

Ajoutons que les leçons passionnelles insidieuses de Sand agissent sur ce novice esprit à l'insu de lui-même. Le jeune homme ne peut s'empêcher d'admirer, dit-il, la douce et tolérante philosophie

de cette femme au grand cœur qui, à l'exemple de

Jésus, relève la pécheresse après la faute et salue la

vierge folle qui, du moins, a beaucoup aimé! Concession qui pourrait l’entraîner assez loin de ses précé- dents commentaires sur le rôle des qualités morales et des défauts condamnables dans les liaisons d'amour ! — Pourtant, après quelques semaines, la lecture d’Indiana vient le déconcerter un peu dans son interprétation trop hâtive de la pensée sandienne. Ce récit nous présente, en effet, son héroïne comme souffrant à la fois par son mari et par son premier amant, Raymond de Ramière, ce qui est bien « décourageant » pour qui demanderait à l'auteur un règlement de vie passionnelle. Nier encore l'amour hors du mariage, n'est-ce pas le nier partout? Quelle déception pour les cœurs de vingt ans !

Même perplexité devant les conclusion de Jacques. Le caractère de ce personnage est jugé par Emile admirable : et le jeune homme excuse encore assez volontiers dans Fernande la disposition adultère qu'il voit si subtilement justifiée par la compagne de Pietro Pagello. Fernande est à son avis le type même de la femme, « pliant sous le premier souffle d'amour » et repoussant alors cette dégradation qui serait de simuler le même sentiment à l'égard de son mari. (Il oublie que le premier amour de Fernande a été Jacques, comme Sand oublia bien vite que son premier amour avait été Casimir Dudevant.) D'accord avec l’auteur pour accorder son indulgence à l'épouse de Jacques, il blâme cependant cet auteur d’avoir une fois de plus présenté dans son livre le

BOURGEOISES CONVICTIONS DE JEUNESSE 141 3 à = > LOT UE AE k i 5 à

mariage comme la plus monstrueuse des institutions humaines, sans nous apprendre aucunement par quelle réglementation .elle voudrait le remplacer dans nos codes afin de garantir la famille et de faire disparaître l’adultère. Pour Dieu, qu'elle condescende donc à nous indiquer son remède après avoir maudit le mal avec tant d’amertume ! Mais Mme Dudevant avait d’autres préocupations sous le toit du médecin de Venise et la « famille » était bien, à cette heure de sa carrière passionnelle, le moindre de ses soucis.

Aussi, dans ce livre, si merveilleusement spécieux de Jacques, Zdla blâme-t-il une mauvaise action, une torture inutile pour le lecteur, une nourriture {rop forte (nous dirions plutôt un poison subtil) pour les cœurs de vingt ans. Il persiste en effet à juger que le bonheur peut être goûté dans le mariage et que si le mari de Fernande n'est pas heureux près de sa femme, c'est qu'il est un personnage de réve, tandis qu'elle est une figure empruntée au monde réel. La vérité, rappelerons-nous ici entre parenthèses, c’est que Sand ménageant alors Musset et n’osant écrire Elle et Lui, s’est peinte cette fois quelque peu sous les traits de Jacques (par une excursion dans le do- . maine masculin qu'elle se permettait également dans son costume à cette date, ainsi qu'on le sait) : elle s’est incarnée davantage encore en Sylvia la sœur et directrice spirituelle de Jacques, tandis que sa Fernande a quelques traits du caractère léger d'Alfred et ne représente que théoriquement dans sa pensée, non à titre de reflet d'elle-même cette fois, le droit de la femme aux changeantes amours. La situation

de Lucrezia est donc en quelque sorte inversée dans ces pages car Jacques souffre de son épouse encore plus qu’elle ne souffre de lui ; l’auteur est souvent avec l'homme contre la femme au cours de son récit, bien que ce récit ait pour objet principal de justifier les variations sentimentales de la femme. Son commentateur novice ne sait pas voir où elle veut le conduire et malgré sa bonne volonté morale persistante, se déclare incapable de condamner soit Jacques, soit Fernande : il ne reconnaît pas en eux ce défaut qui lui expliquerait leur insuccès conjugal et renonce à deviner le mot de l'énigme. | Voici pourtant ce qu'il en croit comprendre et confie à son ami Baiïlle. Si Jacques ne réalisait pas un rêve de grandeur sublime, s’il sentaït en lui quelque fragilité humaine à l'exemple de Fernande, le couple aurait pu faire bon ménage. Qu'on réunisse en effet deux êtres pareillement faibles en ce bas monde et rien ne menacera leur bonheur (?\. La situation d'une femme honnête qui aime un autre homme que son mari est affreuse : mais cette passionlà ne lui viendra pas (? ?) si son mari ne lui est ni supérieur, n1 inférieur, si la valeur intellectuelle et morale est à peu près la même de part et d'autre. Serait-elle tentée malgré tout par une passion nouvelle, une semblable épouse oserait avouer sa faiblesse à celui qu’elle sentirait aussi faillible: qu'ellemême ; les deux conjoints s’appuyeraient constam-. ment l’un sur l’autre, chancelant quelquefois, mais se redressant toujours par le secours d’une condescendance mutuelle. — Conception à la fois discutable et banale qui nous révèle une fois de plus le défaut

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