LA ÉMILE ZOLA
l'esprit fait l'originalité tout entière. Mais que, pour éviter ce double écueil, on n'aille pas rimer des vers dénués de force et d’accent !
Reste à déterminer la nuance de passion que glorifiera cette poésie nouvelle. Zola ne s’aveugle pas sur les inconvénients du mariage : 1l y apporterait, dit-il, des changements notables s’il devait légiférer au profit de ses contemporains. Tel qu'il est, cependant, le mariage peut encore devenir un cadre d'amour et une source de bonheur pour deux êtres qui entament avec bonne volonté le pèlerinage de la vie. Si, explique-t-il, vous prétendez réserver le nom d'amour à la passion « échevelée », certes le mariage ne comporte pas l'amour. Si au contraire l'amour auquel vous aspirez est calme autant que profond, marlez-vous alors, mariez-vous sans appréhension : « Mon mariage n'est pas la bonne affaire qu'on nomme de ce nom. C’est un mariage à moi, un mariage d'amour et de sympathie, basé sur une réciproque connaissance des caractères. » Bref le mariage bourgeois, dans ses réalisations les plus prévoyantes.
Ajoutons que les honnêtes dispositions de sa jeunesse ont laissé des traces en son œuvre d'âge mûr, dont la tendance est pourtant assez différente le plus souvent. Lors de sa « campagne » de 1881 au Figaro, il a tracé trois portraits de la femme honnête dans trois sphères sociales diverses: prolétariat, petite bourgeoisie, bourgeoisie riche: et les portraits seraient acceptables si le peintre ne donnait beaucoup trop de place aux ambitions d’argent dans la mentalité deces épouses modèles. La conclu-
mn
sion de ces études c’est que, quand on s’est marié, le mieux est de « s’arranger dans son coin pour être le mieux marié possible ». Or cet arrangement dépend des conjoints. Qu'ils sachent tolérer réciproquement leurs petites faiblesses et se satisfaire . de leur lot dans la vie, tout en s’efforçant d'améliorer, de relever honnêtement leur situation sociale. A moins d’avoir affaire à des fous, il n’est pas d'enfer conjugal qui ne devienne supportable quand, de part et d'autre, on apporte aux relations quotidiennés un peu de bon sens el beaucoup d'amitié. Tout cela n’est pas neuf, mais n’en est pas moins bon à redire.
Enfin dans l’ Œuvre, le peintre Sandoz (qui reflète souvent la personnalité de l’auteur) considérera bourgeoisement le mariage comme la condition même du bon travail, de la besogne réglée et solide pour les infatigables producteurs modernes. La femme dévastatrice, la femme qui tue l'artiste, lui broie le cœur et lui mange le cerveau (la Dalila de Feuillet ou l'Iza Clémenceau de Dumas Fils) apparaît à Sandoz comme une idée romantique contre laquelle les faits protestent leplus souvent, par bonheur. Pour sa part, il a voulu un intérieur de tendresse où il pût se cloîtrer afin de consacrer sa vie entière à l’œuvre énorme dont il a conçu le projet; il a voulu une existence à trois : deux femmes, sa mère et son épouse pour l’aimer, et lui, les reins assez forts pour nourrir toutson monde !— Soit, mais Sandoz ne se demande pas si la mère et l'épouse s'ameront entre elles autant qu'elles le chériront : leur discorde est une possibilité contre laquelle les
faits ne protestent pas Autant que con re l'épouse fatale, Quoi qu'il en soit, ces suggestions quirappel- À lent la correspondance de jeunesse du romancier sont très rares dans ses Rougon, le plus souvent fort romantiques dans leurs commentaires sur la passion afin de s’'accommoder aux goûts du public. IL a bien arrangé sa vie de cette façon, mais non pas le contenu de ses ouvrages. Nous ne tarderons pas à nous en rendre compte.