‹ Émile Zola 1923Chapitre 40 sur 77 · ET SON INVESTIGATION PAR LE ROMAN · texte numérisé non relu

ET SON INVESTIGATION PAR LE ROMAN

Le Zola de 1864 ne ressemble guère à celui de 1860 et nous avons plus d'une fois signalé déjà l’ex-

traordinaire transformation artistique et morale, que

subit en quelques mois le correspondant de Cézanne

. et de Baille. C’est par le tapage, pour ne point dire . par le scandale, qu’il décidera bientôt de se faire sa

place au soleil. Et chacune de ses œuvres en effet’

… sera l’occasion d’un tolle presque universel. Or le

… thème qui lui réussira le mieux à ce point de vue … dès ses premières tentatives et vers lequel il reviendra - donc ensuite avec prédilection, ce sera celui de la béte humaine déchaînée par le rut brutal, celui de » l'instinct sexuel brisant ou brûlant tous ses freins . d'origine sociale. Ce sera donc l'antithèse même du - tranquille idéal que nous venons de le voir rêver - pour sa part et projeter de peindre à ses contempo- Don pour les y conduire à sa suite. Sa volonté de

| puissance empressée à se satisfaire l’entraînera de la

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sorte sur une voie toute différente de celle que lui traçait son hérédité bourgeoise.

Thérèse Raquin, le premier de ses romans où son originalité s'affirme, est déjà le roman de la bête humaine. N'est-ce pas au surplus le sujet romantique par excellence que celui de la possession quasi diabolique par l'amour des sens? Les chrétiens traditionnels et rationnels disaient devant ces spectacles : possession par le démon de la luxure :

les quiétistes et, après eux, les rousseauistes ont.

contredit cette sage interprétation des faits en disant : possession par le Dieu bon. Les romantiques de la cinquième génération du mouvement, qui se piquent de marcher d’accord avec la science, Flaubert, les Goncourt ou Zola, diront : possession par les puissances physiologiques de la Vie divinisée : ce qui revient au même, en ce qui regarde les conséquences sociales de ce fatalisme mystique. Ces impulsifs, que Barbey, resté catholique de prétention et d'étiquette au sein du mouvement rousseauiste, appelait encore les Diaboliques, tout en les divinisant de son mieux, le Naturalisme le nommerait volontiers des Physiologiques, en leur prodiguant les mêmes

complaisances. Nous allons nous en rendre compte. Lu

— Du ‘* pantin métaphysique ” des classiques à l’homme “ physiologique des naturalistes.

C'est en effet pour installer l’homme « physiologique » au cœur de la littérature de son temps que

RÉEL AS Cr tn eo -

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le Zola de 1864 se proclame délégué par la divinité Vieen ce bas monde. Il n’a pas assez de railleries pour ce pantin métaphysique que serait, à l’en croire, l’homme tel que l’ont peint les Corneille ou les Racine, et même, — ce qui est plus surprenant — tel

que l'ont conçu les Chateaubriand et les Hugo. I

importe qu'avec le triomphe de la foi nouvelle, avec le règne du Naturalisme, l’homme physiologique vienne remplacer sans délai dans la littérature ce mannequin de l’idéalisme religieux et philosophique dont les romantiques de 1800 ou de 1830 ont reçu la tradition des classiques. Il y a là une vuede Taine, fort discutable, et encore exagérée par son disciple. Nous savons déjà que, pour l’auteur du Roman expérimental, une question de rhétorique sépara seule nos écrivains romantiques de l’école arriérée qu'ils afféctèrent de combattre, puisqu'ils restèrent déistes, idéalistes, symbolistes et qu'ils eurent à leur tour des règles, des dogmes, des communes mesures. On serait même en droit de sou- » tenir que le lyrisme emporta la nouvelle école dans . le domaine de l'abstrait beaucoup plus loin que l’an- . cienne. Abusant des libertés conquises au lendemain . même de la conquête, chacun s’élança hors de l’hu- | manité avec moins de scrupule encore que ne 1 l'avaient fait précédemment les classiques. Avec leur monde raidi et mort, ces derniers restaient plus k humains et plus près de la vérité vivante, plus logi- . ques et plus complets que leurs vainqueurs | !— Il est . difficile de voir plus faux; mais il s’agit de faire table rase du passé, pour apparitire en révélateur . incontestable du Vrai et du Beau.

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Chose étrange, c'est Stendhal que Zola va traiter en bouc émissaire de tous les péchés classico-romantiques, sur le terrain de la physiologie humaine. Notons qu'il semble n’avoir lu d'Henri Beyle que ses deux romans les plus connus, le Rouge et la Chartreuse, ce qui ne l’empêche pas de formuler un jugement très décidé sur son compte. À ses yeux, Stendhal fait trait d'union entre le xviu° siècle encore classique (avec combien de romantisme déjà !) époque à laquelle il appartient par sa naissance, et le xix° siècle, nettement romantique qui vit mûrir sa production littéraire. Stendhal — lecteur attentif des encyclopédistes hobbistes, certes, mais en qui nous reconnaissons pour notre part un des plus pénétrants analystes de l'âme romantique, dont la sienne était un si parfait exemplaire(1}), — Stendhal est, selon Zola,

(1) A l'appui de notre conception d’un Stendhal à peu près purement romantique nous citerons cette appréciation de Faguet (qui nous l’avait peut-être empruntée d’ailleurs) à propos du livre de M. Léon Blum sur Stendhal et le Beylisme. « M. Blum rappelle que Stendhal détestait la plupart des romantiques: Il constate que son style est le moins romantique du monde et reste purement dix-huitième siècle.Mais ces choses sont de forme ou de méthode, et l’âmemême de Stendhal ne laisse pas d’avoir bien des parties romantiques. N'est-ce pas du romantisme que l'extrême préoccupation de soi-même et la susceptibilité nerveuse qui en

résulte (c’est plutôt l'inverse qu'il faudrait dire : vulnérabi-

lité nerveuse, d’où égotisme) ? N'est-ce pas du romantisme et du plus aigu que la notion d’une élite sentimentale à qui

sont réservées les grandes passions (ce que nous appelons

le mysticisme esthético-passionnel) ?.. On peut considérer

Stendhal comme un romantique qui a été romantique en tout, excepté comme écrivain ». (Gaulois du 16 juillet 1914. Comparer notre étude sur Beyle : le Mal romantique, Plon, 1908.)

détient à ie

coupable de n'avoir vu que le cerveau dans l’homme, d’avoir négligé l'influence des autres organes (!) et aussi l'influence du milieu sur les destinées humaines! Autant de contre-vérités que de mots puisqu'il s’agit du théoricien de l'amour-passion et d’un des fondateurs de la psychologie des races qui est donc bien loin d’avoir été cet analyste exclusif du « cerveau », c’est-à-dire des actes conscients et réfléchis dans la conduite humaine |

Stendhal, poursuit, imperturbable, l’apologiste des Romanciers naturalistes, garda l'homme abstrait, métaphysique (|) ne vivant que par le cerveau qui a été celui de nos deux derniers siècles classiques. Avec une rhétorique différente, 1l appliqua le même procédé d'analyse abstraite qu'avait employé Racine. — Au contraire, à notre avis, la rhétorique est ici la même et c’est l'analyse qui diffère en ne retenant que les impulsions, en négligeant la résistance consciente possible à ces impulsions affectives ; encore que Racine, ce romanesque, soit mal choisi pour être opposé à un psychologue romantique du xix* siècle, car on leur trouvera nécessairement des traits communs.— Toutefois, concède Zola, parce que Beyle naquit au seuil d'un âge de science physiologique, il a été du moins si profond dans son éfroitesse qu'il atteignit des vérités éblouissantes dans la sphère res- “treinte où le confina sa formation d'esprit initiale. Et Balzac ne lui devint supérieur que pour avoir mis davantage en jeu la physiologie et le milieu. — Oh que non pas, rectifierions-nous encore ici! Balzac fut, par l'imagination créatrice, supérieur à Beyle qui n'en avait aucune, n'étant qu’un subtil notateur psy-

chologique sur son entourage, mais principalement sur lui-même, et un écrivain habile à coudre ensuite ces notes personnelles autour d’une intrigue empruntée de la Gazette des tribunaux ou des vieilles chroniques italiennes à la mode de Bandello.

Quand nous lisons le Rouge et le noir, Julien Sorel nous apparaît tout simplement commelereflet deson créateur : un nerveux, avide de puissance sociale et qui se connaît bien lui-même. Or, au cours de la même lecture, Zola se trouve fort gêné, nous dit-l, par cette « danse » (?) du personnage, par cette vie du cerveau, notée de minute à minute dans les plus petits détails, par ces grincements de machine et ces raideurs de système ! Il croit sentir que le fait est mis là non par suite d’une observation, mais par le désir d'appuyer d’une preuve la théorie beyliste sur les rôles respectifs de la passion et du plaisir en matière d'amour. — Eh, c'est tout simplement, répondrons-nous parce que la théorie beyliste est modelée sur l'observation à laquelle Stendhal soumet constamment sa personnalité névropathique. — Partout, reprend le commentateur des Romanciers naturalistes, l'auteur du Rouge apparaît comme un démonstrateur, comme un logicien qui note les états d'âme dans lesquels il place arbitrairement ses personnages! Et tous ces personnages semblent avoir la migraine « (c'est qu’ils l’ont en effet comme Stendhal l'avait à l’état latent), tant illeur travaille la cervelle (c’est que 4 l'inquiétude pathologique, le « mal romantique » » travaillait trop souvent la sienne !). On a envie de | lui crier, achève le théoricien du Naturalisme :. « Par grâce, laissez-les donc un peu tranquilles ! |

Laissez-les vivre de la bonne vie des bêtes, simple- . ment dans la poussée de l’instinct au milieu de la | saine nature. » Mais la vie des bêtes n'est pas bonne . à vivre et la Nature est loin de leur être toujours | saine.

| Zola a été un critique fort clairvoyant parfois et nousl’avons proclamé à propos de ces considérations sur Taine ou Flaubert. Mais il est véritablement audessous de lui-même dans sonessai sur Henri Beyle : car 1l ne sait pas voir que les personnages de ce der- nier sont très proches parents de ses Rougon-Mac- . quart, étant des représentants de la seconde généra- . tion romantique finissante qui préparent ceux de la | quatrième à son déclin. Et que font autre chose les Julien ou les Fabrice que d'obéir à « la poussée de leur instinct » plus ou moins antisocial (sous pré- . texte d’ « énergie » native), ou de concevoir les rap- | ports des sexes à peu près comme les animaux des champs ? Beylisme et naturalisme cousinent de fort à près sur ce point, en vertu de leur extraction rous- . seauiste commune. — Ajoutons à la louange de Zola qu'il juge très pertinemment comme fort excessif 4 enthousiasme manifesté par B?lzac devant {a Chartreuse de Parme, qu’il ne voit rien de génial dans le

Ernest, ce Hire ‘rien de sublime

ant :

DBélrac qui a A doaité comme on jo le Port-Royal de

| Sainte- Beuve et exalté Henri de Latouche plus en-

core qu'Henri Beyle sans parvenir à créer une clien- |tèle ou une chapelle à l'écrivain berrichon — au

comte Mosca, rien de machiavéliquè dans Ranuce-

moins Jusqu'ici, Car il ne faut préjuger de rien en

matière d'hagiographie romantique.

Revenons cependant à l’homme « physiologique » qui est l’innovation des Naturalistes en littérature. Dans l’Œuvre, Zola rappellera par la bouche de son interprète, le peintre Sandoz, quel fut son programme initial pour la pleine manifestation de cet homme-là.

Dès le début de sa carrière, Sandoz a résolu d’'étu-

dier l’homme tel qu’il est : non plus le pantin métaphysique des La Rochefoucauld ou des Helvetius, mais l'homme « physiologique », déterminé par son milieu, agissant sous l'impulsion de tous ces organes (c'est-à-dire sous la poussée de ses instincts primordiaux, en faisant le moins d'usage possible des facultés de contrôle acquises par l'humanité au cours de son évolution mentale progressive). N'est-ce pas une vérilable farce, en effet, que l'étude à laquelle s’attachent continuellement les écrivains des époques classiques, celle de la fonction du cerveau, sous

le prétexte spécieux que le cerveau est l'organe

noble.— Zola ne sait pas comprendre que cette méta-

phore montre simplement dans la faculté consciente

le privilège de l'homme au sein de la nature organisée, sa charte de domination sur le monde ; et il est fort bien compris, dans son incompréhension,

par ses lecteurs de la quatrième génération roman- :

tique. — La pensée, poursuit-il sur le ton du commisvoyageur enseignant ses voisins de table d'hôte, eh, la pensée, tonnerre de Dieu ! est le produit du corps tout entier : voyez ce que devient la noblesse du cer-

veau quand le ventre est malade! Positivistes et!

évolutionnistes que nous voilà désormais, respec-

terons-nous encore le mannequin dhittératre des siècles classiques (voir Cinna, Pauline ou Monime) en continuant à « dévider les écheveaux emméêlés de la Raison pure »? Comme si la physiologie n'avait pas désormais pénétré la psychologie, de façon à rendre inséparables ces deux branches du savoir humain ! — Certes, affirmerons-nous 1ci, mais les classiques, psychologues pessimistes par docilité aux leçons de l'expérience, savent infiniment mieux tout cela que les héritiers spirituels de Rousseau, psychologues optimistes par aveugle appétit du pouvoir social. Telle est pourtant, selor Zola, la formule nouvelle qui fournira sa base à la prochaine révolution des esprits : révolution qui sera la mort fatale de l'antique société humaine fondée sur les réactions conscientes de la volonté morale. Alors naîtra une société nouvelle, puis, nécessairement, un art nouveau dans un nouveau terrain de science et de démocratie. Par cet intronisation trop tardive de l’homme physiologique à la place éminente qu'il aurait dû occuper dès longtemps, le rôle tout-puissant sera enfin rendu au milieu (à l'automatisme), ainsi qu'à l'acte sexuel, origine et achèvement continu du monde; cet acte se verra tré de la honte où on le cachait et remis dans sa gloire sous le soleil ! C'est à quoi l’auteur des Rougon va s'employer pour sa part avec l’ardeur et le retentissement que l’on sait. Et l’on voit quel genre de science est en Jeu dans cette entreprise : ce n’est pas la science morale née de l’expérience, à coup sûr. C'est le mysticisme passionnel le plus parfaitement émancipé de tout frein qui se soit jamais donné carrière dans les manifestations de l'esprit. La voix

d'une prétendue déesse Vie remplace simplement celle du Dieu que le Rousseauisme emprunta du Christianisme rationnel (en commençant de le déformer), mais pour accorder à l’érotisme les mêmes licences ou lui prodiguer au besoin les mêmes injonctions.

[I. — Premières affirmations de la foi nouvelle. ‘ Madeleine Ferat ”.

La conception physiologique de l’activité humaine — qui en est, au vrai, la conception rousseauiste exaspérée el dépouillée désormais de toute pudeur, — va s'affirmer de plus en plus nettement dans la production littéraire de Zola à mesure que s’enhardiront ses convictions romantiques instinctives de plus en plus dégagées des souvenirs de son éducation traditionnelle. La Confession de Claude nous présente encore une sorte de compromis entre le moralisme de ses vingt ans et l’arrivisme de sa vingt-cinquième année, qui le conduit à flatter les complaisances secrètes de son public, en écartant d'un geste combattif et théâtral d’Hercule de foire, ses dernières sagesses expérimentales. Claude se promet en effet d’être réaliste dans les écrits qu’il forme le projet de soumettre au public (il n’a pas encore inventé le mot de naturalisme pour se créer une originalité apparente). Il a des paroles d’ironie pour ces rêveurs qui parent de rayons célestes les vigoureux démons de leurs vingt ans et « leur mettent des ailes aux épaules » :

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menteurs qui ont souffert, qui ont pleuré plus que personne devant les cruautés de la vie réelle et qui, dans la rédaction de leurs tardifs mémoires, n'auront plus que sourires et queregrets pour leur lamentable passé. Dans la réalité, leurs maîtresses étaient infâmes et leurs amours avaient toute la bassesse des accouplements du ruisseau ! Mais l’âge est venu :. ils ont senti la honte de ces amours malsaines et ils ont alors créé un monde mensonger de jeunes pécheresses adorables dans leur insouciance légère, les Mimi Pinson, les Musette et leurs pareilles.

Claude ne sera donc pas un Henri Murger :1l promet de se montrer âpre et rude dans ses proses futures : de se livrer tout entier au public, de tout dire en accentuant ses aveux, de vivre tout haut et de donner au lecteur sa chair et son sang : — annonces qui ne peuvent manquer d’allécher préalablement ce lecteur. Et c’est ici l'aspect réaliste de son programme littéraire. — En voici maintenant la face rousseauiste. Franc dans ses abjections comme dans ses purelés, il ne dissimulera pas non plus la fierté immense qu'il conserve au milieu de son abaissement. Il est l’homme des Confessions réincarné. Aussi bien Claude était-il né, comme Jean-Jacques, pour habiter un monde romanesque de pureté immaculée et d'honneur intact : il venait à la vie sans dé- . fense et sans règles, l'esprit libre et le cœur ouvert. Il avait l’immense orgueil de croire à la puissance de ses tendresses, à la justice et à la vérité de sa raison. Dans un milieu pourvu de quelque dignité, il aurait donc grandi en dignité sans nul doute ! Est-ce sa faute si ses vertus mêmes ont précipité sa chute ? Le

mondes’est détourné de lui parce qu'il a cru devoir obéir, sans autre façon, à ses fiertés et à ses tendresses. Il a écouté sa conscience et son cœur (en disciple du Vicaire Savoyard), lorsqu'il fallait, pour réussir, n'écouter que son plaisir et son intérêt ! Ainsi parlait Chatterton à la génération précédente ! Mais Claude formera bientôt le ferme propos dese rattraper, en fait de cynisme, et de « réussir » enfin à quelque prix que ce doive être. En attendant, 1l conte des « abjections » fort innocentes et l'acheteur du livre qui escompta quelque confidence scabreuse n’en eut assurément pas, cette fois, pour son argent. Son récit nous laisse encore assez près de ses lettres naïves à ses camarades du lycée d’Aix. Le public ne prêta pas grande attention à cette anodine aventure d'amour, dans laquelle une promesse de talent commence à se dessiner cependant.

Au contraire Thérèse Raquin fit scandale et fut accueillie par les hauts cris des Aristarque, qui, écrira l'auteur dans la préface de sa seconde édition, crurent devoir « se boucher le nez en parlant d’ordure et de puanteur nauséabonde » ! Une atmosphère qu'il ne détestait pasau surplus pour attrouper les passants autour de ses livres. — Ce n'est pourtant pas encore un livre immoral, à notre avis, que ce roman où le mysticisme passionnel ne prend guère la parole que pour plaider les circonstances alténuantes en faveur de l'adultère et de l'assassinat. Thérèse est une hystérique à la façon de Germinie Lacerteux : Laurent est un plébéien fruste et vigoureux : ils se joignent dans une impulsion de l'instinct et commencent aussitôt de souffrir par leur transgres-

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sion sociale. Conduits à assassinerle mari gênant, leur existence devient un véritable cauchemar, terminé par cette expialion suprème, le suicide, et leur peintre montre même une inlassable ténacité dans la description de leur martyre. Le Zola de 1860 aurait donc pu avouer, pour le fond, cet ouvrage, déjà remarquable par la forme.

Il en sera tout autrement de Madeleine Férat qui, en 1868, affirme une franche évolution de son auteur vers le mysticisme passionnel de la tradition romanesque et romantique. Cette œuvre est, à notre avis, la plus intéressante qui soit sortie de la plume de Zola dans sa jeunesse, bien qu’elle ait été beaucoup moins remarquée que la précédente. La conception en paraît fort étrange, car tout le récit repose sur un postulat que l’auteur nous présente comme une des lois « physiologiques » dela naturehumaine, comme une véritable fatalité organique chez la femme, mais qui, à yregarder de près, n'estguère qu’une déviation singulière du platonisme proclamant la prédestination érotique (mythe de l’androgyne),une fantaisie de mysticisme diabolique, si l’on préfère, ou une hypothèse de possession amoureuse qui va prêter aux plus hardis développements de mysticisme passionnel.

Dans son héroïne, Madeleine Férat, Zola explique en effet la nostalgie de l’adultère par une prétendue attraction invincible qui entraînerait toute femme, sa vie durant, vers le premier homme qui lui révéla la destination de son sexe, et cela, quand bien méme elle n'aurait nullement aimé cet initiateur fortuit ! Voilà qui est prêter à l’impression purement physique ou « physiologique » d’un instant, la vertu

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d'efficacité et de durée que l'institution matrimoniale, consacrée par le christianisme, réservé dans notre civilisalion à un ensemble de sentiments et de raisonnements fort complexe, au choix conjugal réfléchi, motivé à la fois par l’inclination et par la raison, cimenté par la vie de ménage et par la préparation morale en commun de la génération du lendemain. Et cette prétention est profondément révélatrice, n'est-il pas vrai, du caractère mystique que, sous son vernis scientifique, présente aux regards clair- voyants la théorie naturaliste de l’art ? Etudions de plus près, pour nous en mieux convaincre, la bizarre destinée de Madeleine Férat.

Elle est la fille, bientôt orpheline, d’un simple ouvrier qui se vit un instant enrichi par son esprit d'entreprise, puis, peu après, entièrement ruiné par le sort contraire. A l'inverse de Thérèse Raquin, elle nous est présentée comme de tempérament froid et de lucide intelligence ; mais son éducation a semé de mauvais germes au fond de sa personnalité morale

(ce qui est une concession involontaire à la conception

non physiologique de la vie). Grandie dans un pensionnat bourgeois, parmi des fillettes fort précoces qui se montraient déjà plus que cyniques dans leurs anticipations de l’amour, il lui est resté de ce contact l’idée qu'il est logique et franc, lorsqu'on aime un homme, de le lui dire et de s'éloigner avec lui! C’est le mode d'action des animaux dans nos rues. Et voilà donc la vie sentimentale singulièrement simplifiée pour Mile Férai. Sortie de l'enfance, elle commence par repousser les brutales avances d’un vieux tuteur

sans scrupules qui ne lui inspire que dégoût. Elle

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| L'AMOUR PHYSIOLOGIQUE s'enfuit loin de ce satyre, erre dans les rues de Paris sans ressources et s'adresse enfin à un jeune homme quelconque.en lui demandant, de façon un peu trop naïve pour une personne si avertie, l'hospitalité pour la nuit qui s'approche. Car pourquoi ne pas s’adresser plutôt à une femme, et à une femme de respectable aspect ? 5

Elle se réveille en effet le lendemain entre les bras de cet hôte de hasard : elle s’est donnée à lui sans amour, poussée par un abandon soudain dont elle n’a pu se rendre compte, dont elle n'éprouve aucun regret d'ailleurs et dont elle s'étonne seulement plus

qu'on ne saurait dire ! Jamais, par la suite, auprès

de cet égoïste Jacques, dont elle devient alors la maîtresse entitre, elle ne sentira de véritableamour : tout au plus un attrait d'habitude. Il la quittera luimême froidement, un an plus tard, appelé aux colonies par ses affaires. Elle ne s’en considère pas moins désormais comme la femme ou plutôt comme la veuve de ce passant parce qu’elle a pris conscience à son contact banal de l'éternité du lien de la chair. C’est ici la thèse que nous avons plus haut résumée. Tout amour nouveau la prostituerait. dès lors, à son

avis, la jetterait dans des souvenirs vengeurs. Lors-

que, peu après, nous la verrons mariée néanmoins à un autre homme, elle passera donc sous nos yeux par les mêmes affres que Thérèse Raquin, torturée non plus par la pensée de tromper son mari avec un amant, mais par la conviction de tromper son amant avec un märi |! — ce qui jalonne le chemin parcouru par Zola sur la voie de la morale romantique entre les deux romans marquants de sa jeunesse.

En effet, quelque temps après le départ de ce très vulgaire Jacques, qui ne lui a jamais envoyé de ses nouvelles, elle se donne, malgré ses résolutions d'abstinence, à un certain Guillaume de Viargue, dont avons déjà dit quelle fut l'éducation singulière. Celui-là est un « diabolique » à la façon des personnages de Barbey, ou tout au moins c’est un névropathe « enfant du siècle » qui a vécu entouré de diaboliques. Fils d’un gentilhomme qui cultivait la chimie avec des façons d'alchimiste et passait pour sorcier dans son milieu provincial, Guillaume a été moralement délaissé par ses parents dès son enfance; il a été élevé, dans un cadre qui rappelle celui d'Une histoire sans nom, par une vieille servante du nom de Geneviève, une protestante des Cévennes dont la religion farouche regarde vers l’enfer beaucoup plutôt que vers le ciel : ce qui est aux artipodes du quiétisme rousseauiste qui conviendrait au tempérament de cet enfant.

Venu à Paris après la mort de son père, Guillaume y a rencontré, aimé, bientôt épousé Madeleine et quatre années heureuses ont été vécues par cette personne «sanguine » aux côtés de cet époux « nerveux », — car la situation « physiologique » qui est à la base de Thérèse Raquin, une nerveuse aux bras d'un sanguin, se trouve ici retournée, pour plus de variété. Les Viargue ont une petite fille qu'ils adorent : l'avenir semble pour eux plein de promesses. Mais voici que Jacques,le premier amant de Mme de Viargue, revient des rivages lointains. Par le plus étrange des hasards et sans que Madeleine en ait jusque-là rien su, il se trouve que cet homme a été

l’ami le plus intime de Guillaume pour avoir naguère protégé son enfance persécutée, dans le collège où ils firent conjointement leurs études. Introduit de ce fait dans l'intimité du jeune ménage où il retrouve son ancienne maîtresse devenue l'épouse de son ancien camarade, il se reprend à la désirer sans nul délai. De son côté et avec une secrète horreur, elle se sent aussitôt entraînée de nouveau vers lui, de par cette prétendue loi de nature dont nous vous avons énoncé la formule saugrenue tout à l'heure.

Bientôt, elle le verra se dresser comme un spectre devant son insomnie affolée, et ce spectre crie qu’elle lui appartient toujours! Bien mieux, elle s'aperçoit que la fille de Guillaume ressemble à Jacques, en vertu d’une autre Loi, celle dite de l'imprégnation (que la science actuelle dément d’ailleurs, même au cas où il aurait eu un rejeton de la première alliance, ce qui n’est point arrivé à Madeleine). Nous sommes donc pleinement dans la sphère du mystique ou du miraculeux romantique, sous prétexte de naturalisme scientifique. Il y a là, nous l'avons indiqué déjà, une véritable caricature romantico-physiologique du mariage chrétien indissoluble, fondé sur le choix préalabite, la réciprocité des devoirs acceptés, l'association des volontés en vue de l'éducation des enfants. Que trouvons-nous en effet dans le passé de Madeleine qu’un lien de pur hasard avec un viveur peu sympathique ?

L'amour, au sens psychique de ce mot, était encore le sacrement nécessaire à l'union romantique au temps de George Sand : mais le Naturalisme, ce nouveau costume du mysticisme rousseauiste à la

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cinquième génération du mouvement, se satisfait du contact des épidermes pour fonder sa religion passionnelle, plus sommaire et plus rétrograde encore. Bien mieux, par un pur jeu de mots, la prétendue fraternité qu’une amitié de collège a créé entire Jacques et Guillaume suffit pour que Madeleine considère désormais son mariage authentique avec le second comme un incesle |!

Tout cela, parce que la chair vierge de Mme de Viargue reçut jadis l'empreinte ineffaçable de Jacques, parce que leur rencontre fortuite a noué entre eux un mariage indestructible ! Un hasard les a donné l’un à l’autre ; une Jatalité physiologique les enserre désormais dans son étreinte (1). On voit le

rôle de la Physiologie en cette affaire : c’est celui du

Démon de la luxure dans la conception chrétienne ‘de la vie (la vieille huguenote Geneviève n’envisage pas autrement l'aventure) ; celle du Dieu dispensa-

teur irrésistible de la passion dans la littérature san-

dienne de Léoni ou de Jacques. Après une année de travail secret du sang et des nerfs (de la mémoire sub-

consciente tout au plus), Jacques a laissé Madeleine

possédée de lui à ce point qu'elle ne pourra plus jamais disposer à son gré de sa personne. Par un phénomène purement physique, — Zola insiste sur ce point sans pouvoir faire illusion au lecteur de sangfroid — il y a désormaisencette femme un autre être. Son cœur n'aime pas plus Jacques à ce moment qu'elle ne l’a jamais aimé, mais son corps, se souve-

(1) Voir en particulier les déductions consignées de Ja page 181 à la page 183 du roman.

nant de lui fatalement, lui appartient comme par le passé. Elle n'éprouve à son égard qu'une haine sourde et demeure néanmoins pour l'éternité son épouse. — Phèdre disait Vénus tout entière à sa proie attachée, mais ne portait assurément nulle haine au fils de l'Amazone.

Aussi bien la fille de l’un est-elle, nous l’avons

dit, le portrait de l’autre. Même en ayant un enfant

de sa femme, Guillaumen’a pu l'avoir à son image: la paternité a « sauté par-dessus le mari » pour remonter jusqu’à l'amant dont le sang entre pour beaucoup dans la conception de cette enfant! — Et voilà toujours de la science à la mode naturaliste. — Madeleine aime encore Guillaume qu’elle a épousé par amour : mais elle a méconnu les /atalités de la chair et ne pourra jamais réaliser avec lui qu'un long adultère. Bientôt ce n’est plus seulement l’enfant de Viargue, c'est sa femme qui commence à ressembler à Jacques par un miracle encore plus surprenant. Selon Zola, c’est là un résultat /atal (et sans doute scientifique encore) : elle est entrée forcément dans la famille de son séducteur et par suite dans sa ressemblance! Cette ressemblance va jusqu’au point que Guillaume finit par s’imaginer qu'il saisit dans ses bras son ami quand il veut y presser sa compagne : 1l la repousse alors avec une horreur facile à comprendre ! Puis Guillaume, à son tour, se sent possédé de Madeleine : le même phénomène qui emplissait Madeleine de Jacques emplit désormais Guillaume de Madeleine : il se façonne sur elle, prend sa voix et ses gestes, et se dit alors avec effroi qu'il porte dans ses membres à la

fois sa femme et l’amant de sa femme : il croit les sentir s'agiter et s'étreindre au fond de lui ! Ce qui fait, en comptant bien, trois personnes d'âge et sexe divers pareillement identifiés à Jacques, le trop contagieux Don Juan.

Cette cascade d’obsessions qui modèlent si étrangement le physique des obsédés décide enfin Madeleine à se rendre une fois chez Jacques ; elle donne pour prétexte à cette démarche hasardeuse, qu’elle lui demandera de s'éloigner. Aussitôt sa porte franchie, elle est contrainte par le Dieu physiologique de tomber dans ses bras. Elle rentre, peu après, désespérée à son foyer déshonoré : sa fille vient d’y expirer à l'heure même où elle se livrait à son « physiologique » conjoint. À son époux légal, à celui qu’elle aime simplement, elle raconte alors sans ambages et sans ménagement ce qui vient de se passer chez l’autre, puis se tue sous ses yeux. L'infortuné devient fou furieux devant ce nouveau cadavre et la vieille Geneviève prononce le nunc dimittis de sa religion démoniaque sur cet amas d’horreurs sans nom, mais naturelles ou scientifiques, au choix du lecteur de la quatrième génération rousseauiste.

IT. — Contre la morale chrétienne rationnelle.

Zola fut accusé d’immoralité dès ses premiersécrits et n’a plus cessé de l'être, pour avoir sans cesse accentué la nuance « physiologique » de son mysticisme passionnel, hérité de la tradition romanesque

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et de l’école romantique. Il à même fait mine parfois d'accepter d'un front serein ce reproche en s’appuyant sur le mysticisme esthétique pour faire face à ses adversaires, en se donnant comme l’allié du Dieu de la Beauté, par préférence à celui de la vertu. N'est-ce pas le sens de cette phrase que nous empruntons à son Vaturalisme authéâtre (1) : «Certes, je n'entends pas me poser en moraliste. Au fond, toute décomposition m'intéresse! » Et encore dans Une campagne, en 1881 (2) : « Comme le médecin, l’état de santé ne nous intéresse pas (nous autres naturalistes). Il nous faut de la passion, c’est-à-dire le détraquement de la créature! » Enfin, il a reconnu dans ce dernier volume que l'observation de l’école dont il est le chef se porte de préférence vers les sujets scabreux (3).

Ce sont là toutefois chez lui de fugitives clairvoyances ou de provisoires concessions. En général, il préfère de beaucoup se donner pour garant le Dieu du Bien comme celui du Beau, et, de façon probablement sincère, il proteste que le Naturalisme a sa morale, que c’est même la seule morale digne de ce nom, la morale de l'avenir! Aussi, pour frayer le passage à cette ethique nouvelle, attaque-t-1l avec âpreté la morale chétienne d’une part et d'autre part la morale de la troisième génération rousseauiste dont une critique peu clairvoyante lui reproche de délaisser les formules. Examinons d’abord la première de ces deux protestations novatrices.

De la morale chétienne rationnelle, il fait le plus souvent une morale protestante afin d'en avoir plus facilement raison en pays français. À l'en croire, vers l'an 1880, le protestantisme est en train de nous envahir et de nous submerger. Et l’on ne s’en douterait guère à voir où nous a conduit l’évolution continuée sans nul réaction depuis lors. Notre théâtre en particulier (sur lequel Dumas fils règne dès lors en maître}, notre théâtre se meurt d'une indigestion de morale: et si nos œuvres dramatiques sont pelites, c’est parce qu'au lieu d’être humaines, elles ont la prétention d'étre honnêtes ! Prétention exorbitante en vérité, mais que l'on ne pouvait vraimeniplus guère reprocher qu’à Emile Augier dès célle époque! Craignons, poursuit Zola, le sort de l'Angleterre (Il s’agit de l'Angleterre victorienne à l'apogée de sa puissance)! Ses habitants sont {ombés à ne plus pouvoir accepter sur la scène les hardiesses, si anodines cependant, d’un Dumas fils. Le protestantisme a conduit les âmes britanniques à ce niveau que leur théâtre ne supporte plus une femme adultère ! Aussi leurs romans sont-ils au-dessous de tout (les romans d'Eliot, Bronté, Meredith !) exception faite pour le seul Dickens que Taine avait mis à l'abri d’une exécution trop sommaire et qui, d’ailleurs, a des connexités romantiques. Encore Dickens, si vivant et si intense comme évocateur de la vie extérieure reste-t-il, pour le peintre des Rougon, un très pauvre analyste de l’homme. (Notons qu'il s’agit de l’auteur de Copperfield et de Chuzzlewitz !) Non, poursuit Zola imperturbable dans cette attitude véritablement « primaire » à l'égard

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d'une des plus grandes littératures qui aient honoré l'humanité, celle du xix° siècle anglais, non, les descendants bâtards de Shakespeare n'ont pas le droit de morigéner les fils légitimes de Balzac. Il n'y a que notre époque qui ait jamais senti le besoin de paraître honnéte (1). On ne sait quel mauvais vent de protestantisme s’est pris à souffler sur nos têtes, en particulier sur celle de certains critiques parisiens qui affectent à l'égard du Naluralisme des indignalions de bon épicier dont on veut pervertir la fille ! Dans sa Campagne de 1881 au Figaro, Zola revient sur cette question qui ne cesse de le préoccuper, et, au cours d’un article théorique intitulé Protestanlisme, nous apporte le fruit de ses méditations sur ce grand problème historique qu'est le succès de la Réforme. Ce fut, dit-il, un pas en avant dans la conquête de la vérité, une préparation de la philosophie naturaliste, parce que la religion, retournant alors à ses sources, proclama le libre examen. Mais, parce que la Réforme gardait encore un Absolu fla croyance à un Dieu personnel et législateur moral), “parce qu'elle s'enfermait obstinément dans la familianité de la Bible, elle a été bientôt dépassée parla Science, et, depuis un siècle environ (c'est-à-dire depuis l'essor du rousseauisme quiétiste), elle est - devenue stérilisatrice dans les arts, les lettres et les Sciences, ainsi qu’en témoigne si bien le spectacle des pays protestants de l’Europe (les pays de Gœthe, . de Byron, Ruskin, Emerson, Ibsen, Nietzsche, Darwin, Humboldt, Turner, Burne Jones, etc.).

(1) Nos auteurs dramatiques, p. 108.

Pour un protestant, insiste-t-il avec son habituelle lourdeur dans le sophisme, une fatalité pèse sur la vie. (Et sa fatalité « physiologique? ») L'homme est né mauvais, Il n'y a rien à attendre de lui! Pour un savant au contraire, — et voici sous une forme détournée l'affirmation rousseauiste de la bonté naturelle, — pour un savant, la Vie est la grande force et l'humanité reste le produit toujours superbe de la machine universelle. Comparez les résultats de ces deux convictions diverses | Voyez l'état social présent de la Suisse. Quelle détresse ! Quelle société de cuistres et d’hypocondres! La masse y est honnéte sans doute, mais cette honnéteté-là s’achète au prix de l’individualité et de la virilité de l’homme ! Pour ces gens, la vie n’est plus qu’une lutte obscure et désespérée contre le péché, au lieu d’être l'expression de toutes les forces, la ftoraison méme de la création ! — Zola songe ici à quelques cas extrêmes du mysticisme chrétien, moins pourvu de freins en effet dans le protestantisme que dans le catholicisme. Il invoque l'autorité de son disciple Édouard Rod, de tempérament rousseauiste et critique de certains aspects du protestantisme dans ses premiers écrits, mais qui, assurément, aurait refusé de souscrire à ce portrait. peu flatté de sa patrie; car il est difficile d'exprimer en peu de mots plus de contre-vérités que n’en étalent les lignes dont nous venons de donner la substance.

Quant à l'Angleterre protestante, après avoir eu jadis le théâtre de Shakespeare et de Ben Johnson (Zola, lecteur de Taine, accole toujours le second de ces noms au premier), théâtre où la béte humaine

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est du moins lâchée tout entière, elle n’a plus que le train-train évangélique et bourgeois de ses médiocres romans, une littérature utilitaire dans laquelle l’analyse exacte et complète de l’homme est interdite comme une irconvenance et dont la lecture doit étre possible en famille ! — Ce qui est évidemment le dernier degré de l’abaissement ! Mais il n’en est plus ainsi désormais au delà de la Manche et on s’en aperçoit aux résultats obtenus. — Deux exceptions sont faites cette fois au lieu d’une, et Thackeray se voit toléré en même temps que Dickens, mais ce dernier esttoujours traitéavec dédain. Il ne crée en effet que des poupées sentimentales, si on le compare à notre grand Balzac! Pas un de ses personnages quise dresse devant nous comme un type vivant, complexe, ayant la hauteur du Bien et du Mal (plutôt du Mal que du Bien). Dickens est un Balzac dont la race a trempé dans des siècles de protestantisme. Chez nos voisins, la police religieuse aboutit à écraser toute originalité dans l'œuf ! — Inutile de discuter tout ceci, n’est-il pas vrai ?

Oui, si on laissait faire chez nous les Toppfer, les Cherbuliez et les Schérer, la France deviendrait bientôt une Suisse agrandie ou une autre Angleterre ! Avant dix ans, elle serait morte d’'hypocrisie et d'ennui! Ah, plutôt le joug des catholiques (pourvu qu'ils soient romantiques à la façon de Chateaubriand ou de Barbey): ce sont, du moins des artistes! Nous autres Français, nous. voulons être libres et fiers, être même capables de ce qu'on appelle le Mal s'il doit en sortir une éclatante affirmation de la Vie ! (Voilà le véritable principe de la

morale naturaliste, qui n’est que l'immoralisme passionnel, sous le patronage de la déesse Vie.) Qu'ils nous laissent donc en paix ceux qui ont faim de métaphysique et soif de discipline. Nous sommes en France et nous savons nous passer de ces choses-là! — Ces déclarations valurent à leur auteur un volumineux courrier, venus des deux pays qu'il avait traités de la sorte, une poignée d'injures pieuses, dit-il, jetées à la face de la France, cette « prostituée » et surtout de Paris, la moderne Babylone qu'il faudra quelque jour purifier par la flamme. Il triomphe à bon compte en exploitant ces exagérations sous les

yeux de ses compatriotes. Mais est-il jamais bon de

provoquer au delà de nos frontières de telles explosions d’'hostilité indignée à notre égard ?

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