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Les stigmaties du tempérament romantique.
Nous avons souvent répété qu'à notre avis toute vue mystique du réel procure à ses participants, impérialistes-nés, la conviction de posséder l’alliance d'un Dieu dans la lutte vitale. C'est pourquoi le blason du mystique pourrait porter assez congrument, sur champ d'azur, un arc-enciel d'or, cet antique signe de l'alliance céleste dont le nom procède d'une métaphore guerrière. À nos yeux le romantisme, issu principalement de Rousseau et que nous considérons donc comme à peu près synonyme de rousseauisme, est un mysti- . cisme qui cherche dans la bonté de Dieu (1) la garantie de l'alliance céleste dont il découvre l'indice évident, la charte certaine dans la prétendue bonté naturelle de l'homme. — On sait que tel fut le mot de ralliement jeté à son époque par le prophète de Genève.
(1) M°° Guyon et Fénelon, précurseurs de Rousseau, Alcan, 1918, in-8°.
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Or, nous estimons au contraire, avec tous les penseurs qui ont cherché la vérité psychologique dans l'expérience et dans l’histoire, que l’homme est naturellement « impérialiste », c'est-à-dire porté à s’agrandir aux dépens de son voisinage en vue de se plus sûrement conserver ; car celte disposition native est la loi même de la vie. Telle est au surplus la psychologie de l'Église chrétienne puisqu'elle enseigne que le péché originel a créé dans l'âme humaine une triple etindélébile concupiscence (atténuée mais non pas effacée par le baptême) : libido excellendi, libido sciendi, libido sentiendi : c’est-à-dire la Volonté de puissance, l'appétit du savoir quin'en est qu’une forme et la passion charnelle qui en peut être considérée également comme un autre aspect. Nous avons ailleurs exposé (1) que le mysticisme rousseauiste peut être considéré comme une hérésie chrétienne issue du quiélisme pour une part et prétendant rayer de la théologie ecclésiastique
ses éléments les plus rationnels : le péché originel,
la conception du tentateur infernal et les sanctions pénales de l’Au-delà. | |
Ce mysticisme moderne s’est adapté de la façon la plus souple aux diverses aspirations de ses clients et à leur libido excellendi ou « impérialisme » originel. Se tournant vers les groupes nationaux qui visent à l'agrandissement de leur domaine, il leur affirme que l'alliance divine est acquise à leur race et c’est alors le mysticisme racial, avec ses exagéra-
{1} Le péril mystique dans l'inspiration des démocraties contemporaines. Rousseau visionnaire et révélateur. Renaissance du livre, 1918, et J.-J. Rousseau (Garnier, 1921).
LA
tions, dont le pangermanisme est une des plus parfaites expressions contemporaines. — Pour les individus ou les classes qui, au sein d’un corps national cimenté par les siècles, se voient retenus dans un rang social inférieur par leur médiocre capacité ou par leur insuffisante formation mentale et n’en sentent pas moins l’aiguillon de la libido excellendi, il se fera fort de leur conférer l’alliance divine précisément à titre d'hommes sans culture, de plébéiens préservés des perversités civilisées par leur fidélité aux inspirations du Dieu-Nature. C'est ici ce que nous appelons le mysticisme social ou socialisme romantique, le fruit le plus immédiat de l’enseignement de Rousseau. — A ceux qui se sentent, ou seulement se prétendent mieux doués par l'esprit que leurs congénères, il montrera l’alliance divine acquise aux serviteurs du Beau et du Vrai, aux artistes-nés, aux savants initiateurs, et ce sera le mysticisme esthético-scientifique, prêt à satisfaire la libido sciendi. — Enfin, à la libido sentiendi, à la concupiscence de la chair, à la passion de l’amour, le mysticisme rousseauiste s’est adapté en prenant la forme passionnelle, en faisant de la passion, même ouvertement contraire aux règlements sociaux, la voix de Dieu et non plus celle du Tentateur infernal dans le cœur de l’homme : un dernier mysticisme qui s’amalgame d’ailleurs assez volontiers ‘avec le précédent en raison du rôle joué de tout temps par l'amour dans l'inspiration artistique.
Cet exposé sommaire de nos vues psychologiques et morales fera mieux comprendre qu'à nos yeux les éléments essentiels de l’état d'esprit mystique soient
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d’une part la Volonté de puissance, l'impérialisme particulièrement actif chez un individu qui cherchera donc par instinct ou par tendance héréditaire. un appui dans l’Au-delà pour ses ambitions terres- tres : d'autre part, le tempérament émotif, instable équilibre nerveux qui prédisposera cet ambitieux à demander aux impulsions principalement affectives de son moi, aux activités les moins nettement conscientes de sa pensée, les indices, les probabi- Hités, bientôt la certitude plus ou moins ouvertement avouée de l’alliance divine. ne:
Ayant le dessein de montrer un adepte inconscient du mysticisme dans Émile Zola, dont l’activité littéraire se place à peu près au point de jonction entre Ja quatrième génération de l'ère rousseauiste et la cinquième, il nous faut tout d’abord constater, dans son tempérament et dans son caractère, les deux dispositions dont nous venons de dire que la disposition mystique de l'esprit est un corollaire habi-
tuel.
[. — L’essor de la volonté de puissance
chez Zola.
Trois sources principales nous renseignent sur le tempérament physique et psychique d’Émile Zola, tel qu’il l’areflétéet manifesté dansson œuvre:les Lettres de Jeunesse adressées par lui à des camarades de collège : les confidences qu'il a faites, vers le milieu de sa carrière, à son disciple Paul Alexis et dont
» INSRODUCTION 5
celui-ci a tiré, dès 1882, un eseai de biographie psychologique sous ce titre: Émile Zola, Notes d’un Ami: enfin l’étude psycho-médicale très approfondie que consacra en 1896 au romancier des Rougon-Macquart : le docteur Toulouse. Ce savant avait entrepris d’appliquer les précises investigations du laboratoire à quelques esprits de marque et de choix qui, par dévouement pour les intérêts de la science, accepteraient de se prêter à son minutieux examen, Henri Poincaré et M. de Freycinet se soumirent, vers le même temps que Zola, aux observations du même investigateur. | Les Lettres de Jeunesse adressées au mathématicien Baille et au peintre Cézanne nous révèlent un collégien assez semblable à Stendhal, à Balzac, (d’après son Louis Lambert), à Flaubert, à Dumas fils, à Tolstoï, à Vallès, ces fils de la seconde, de la troisième et de la quatrième génération rousseauiste : c’est-à-dire un enfant doté d’un vigoureux amour-propre, qui fait de lui un précoce protestataire : « J’arrivais au monde le sourire aux lèvres et l'amour dans le cœur, écrit-il à Baille au mois de juillet 1860 (1) en évoquant leurs communs souvenirs scolaires. Je cherchais partout des amis. Dérision ! On me jeta des sarcasmes à la face. J’entendis murmurer autour de moi des surnoms odieux (2).
(1) Né en 1840, il avait alors 20 ans.
(2) Il était, dit P. Alexis, myope et timide, donc peu liant et peu tutoyeur. Ses camarades d’Aix-en-Provence raillaient en outre un défaut nerveux de prononciation qui affligea son enfance, et, le sachant né à Paris, le traitaient de franciot !
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Je vis la foule s'éloigner et me montrer du doigt. Je pliai la tête quelque temps, me demandant quel crime j'avais pu commettre, moi, si jeune, moi dont l’âme était si aimante? Mais lorsque je connus mieux le monde, lorsque j'eus jeté un regard plus posé sur mes calomniateurs, lorsque j'eus vu à quelle lie j'avais à faire, vive Dieu, je relevai le front et une immense fierté me vint au cœur. Je me reconnus grand à côté des nains qui s’agitaient autour de moi: Je vis combien mesquines étaient leurs idées, combien sot leur personnage, et, frémissant d’aise, je pris pour dieux l’orqueil et le mépris. Je conçus le projet de les écraser de ma supériorité et de les faire ronger par ce serpent qu'on nomme l'envie. Je m’adressai à la Muse, cette divine consolatrice, et, si Dieu me garde un nom, c'est avec volupté que je leur jetterai à mon tour ce nom à la face, comme un sublime démenti à leurs sots mépris ! » Ce style emphatique est bien de la ving tième année |
Se tournant alors vers ses deux correspondants, ses alliés de choix dans la lutte vitale, il ajoute, sur un ton plus attendri, à leur adresse: « Si j'ai de l’orgueil avec ces brutes, je n’en ai pas avec vous, mes amis. Je reconnais ma faiblesse et je ne me trouve, pour toute qualité, que celle de vous aimer. Je suis cramponné à vous comme le naufragé à sa planche de salut, dans la débâcle générale de mes amitiés. Dieu vous envoya pour me tirer du gouffre où je tombais désespéré... Je puis vous aimer et les détester sans vous confondre, quoique le même terrain vous ait donné naissance ! »
Un écho de ces années d’orgueilleuse souffrance se perçoit au surplus dans les premiers écrits publics de Zola, et, par exemple, dans la Confession de Claude, une œuvre par certains côtés si person-
nelle ; quelque chose comme le Joseph Delorme du
choryphée de la cinquième génération romantique : « Je dois être une créature étrange, écrit Claude, bonne seulement à aimer et à pleurer, car je me suis attendri, j'ai souffert dès mes premiers pas. Mes années de collège ont été des années de larmes.
J'avais en moi les fiertés des natures aimantes. On ne
m'aimait point, car on m'’ignorait et je refusais de me faire connaître... J'ai pardonné à mes anciens
camarades qui m'ont froissé, blessé dans mon
orgueil et dans ma tendresse; les premiers, ils m'ont donné les rudes.leçons du monde et je les remercie presque de leur dureté. Il y avait parmi
eux de tristes garçons, des sots, des envieux qui
doivent être aujourd'hui des imbéciles parfaits et de méchants hommes. J'ai oublié jusqu’à leur nom | » Alexandre Dumas fils avait conservé des sentiments analogues à l'égard de ses anciens condisciples et raconte qu'il eut un jour l’occasion de les témoigner crûment à l’un d'eux. | Fierté, orgueil, mépris, soif de se faire un nomillustre, en un mot âpre el tenace volonté de puissance, c'est bien ce que nous lirons aussi, fût-ce entre Le lignes, dans le livre de Paul Alexis. Zola lui avait mainte fois témoigné, dit-il, des sentiments d’ « émulation » fort actifs et se reconnaissait vo-
lontiers ambitieux, dominateur, tourmenté par le
besoin natif d'être le premier en toutes choses. Il mo-
difiait difficilement son opinion une fois arrêtée, poursuivait-il, même en présence des raisons les plus péremptoires, et il se trouvait très malheureux lorsqu'il se voyait convaincu de quelque erreur, même en matière tout à fait insignifiante. Aux échecs, son jeu favori, non seulement il aurait voulu gagner toujours, mais encore, lorsqu'il se voyait battu, cette défaite l’affectait pour quelques instants tout autant que « si on lui avait refusé le moindre talent littéraire » ! Comparaison caractéristique ! De façon plus générale, il discernait en lui une instinc- . tive répugnance à se reconnaître vaincu; la chose arrivait-elle, il avait besoin de quelque délai pour retrouver son équilibre intellectuel ébranlé, pour recommencer sur de nouveaux frais la lutte de la vie et pour reconstruire, dans son for intérieur, l'édifice endommagé de son « impérialisme » exigeant. En un mot, son esprit de dictature intellectuelle (Saint- Cyran disait esprit de principauté en un siècle monarchique) formait, de son propre aveu, un étonnant , contraste avec son accommodante bonhomie et son défaut de toute volonté arrêtée dans les actes quotidiens de l'existence. |
Enfin, au docteur Toulouse, Zola apparut également comme un ambitieux, conscient de sa valeur et servi par une extraordinaire appétit de parvenir, comme un assoiffé de pouvoir intellectuel dont la devise pourrait se formuler en ces termes : occuper la première place, c'est-à-dire exercer le souverain ponüficat de l'esprit.
INTRODUCTION 9 PR CN à
Il. — Sous l’empire de l’émotivité excessive.
Peut-être l’a-t-on pressenti déjà par l'ébauche psychologique dont nous venons de marquer les traits, cette volonté de puissance, d’ailleurs si légitime en un si remarquable cerveau, fut constamment tenue en éveil et en action chez Zola par les inquiétudes d’un tempérament fort nerveux : inquiétude constitutionnelle qui fut vraisemblablement pour lui un héritage de son père. Ce vénitien, né d’une mère Corfiote, avait été francisé dès l'adolescence par l'établissement de la domination française en Italie, sous Bonaparte. François Zola fut un chercheur d'idées neuves, un inventeur qui dessina un nouveau port pour la ville de Marseille et dota la ville d'Aix d’un aqueduc habilement ménagé. Au cours d’un voyage à Paris, en 1839, 1l épousa la fille de cultivateurs beaucerons, Émilie Aubert, née aux environs de Dourdan, en Seine-et-Oise. Comme il arrive le plus souvent, Emile ressembla sans doute physiquement à sa mère ou à quelque ascendant de celle-ci, car son aspect n'eut rien de vénitien ni de grec, ainsi qu'on le sait; et du même coup, il emprunta de son hérédité maternelle ces tendances de raison avisée, d'utilitarisme calculateur qui corrigèrent en lui, jusqu'à un certain point, la disposition émotive et mystique, dont nous fournirons bientôt tant de preuves. En dépit de son nom exotique, il faut voir en lui, pour une grande part, l'héritier psychique de paysans français, et, par là, un représentant qualifié de son pays natal.
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Ses Lettres de jeunesse nous permettent aujourd’hui de diagnostiquer bien nettement en lui ce mal du siècle dont la précédente génération rousseauiste avait créé le nom et décrit les symptômes. Ainsi, le 18 juin 1860, il mande de Paris à son ami Baille qu'il doit supporter depuis quelque temps une rude attaque de spleen et que cette maladie présente en lui des caractères singuliers : abattement mêlé d'inquiétudes, souffrance tout à la fois physique et mentale. Le monde lui apparaît voilé de noir : un immense ennui déflore et décoiore ses sensations de toute nature. Par bonheur, il connaît dès ce temps un remède à cette pénible dépression ; c’est l'espoir du succès littéraire à venir. Oui, le moindre projet de poème ou de nouvelle est par lui caressé avec la plus tendre complaisance : puis, lorsqu'il faut malgré tout revenir à la réalité morose, il la voit déjà moins en noir. Ainsi Gœthe constatait vers le même âge qu’à la condition de traduire en phrases pathétiques les mélancolies, les déceptions, les faux pas de
sa jeunesse, il en atténuait grandement l’amertume.
C’est que, sans le voir aussi clairement que Zola, il escomptait, lui aussi, pendant ce travail les futures satisfactions de sa volonté de puissance, appliquée tout entière la conquête de la gloire littéraire. Quelques semaines plus tard, le 24 septembre de
la même année 1860, l'ami de Baille se dira de nou
veau tellement ébranlé, tellement irrité dans son système nerveux qu’il souffre d'une excitation physique et morale presque continuelle et que l’insomnie le torture. Il s'empresse de recourir à la même hygiène qu’au printemps précédent. Lorsqu'il dort
à demi, d'un fiévreux sommeil, voici que se présente à son esprit une idée qu'il croit belle el grande, à laquelle il atitribue sans hésiter une incalculable portée : c'estl'idée d’un long poème capable de faire hurler ou applaudir la foule à ses pieds : et, tout aussitôt, il se sent soulagé de ses maux ! Ajoutons que les Goncourt, qui l’ont connu de bonne heure et qui l'ont bien connu, savaient qu'il fut, dès sa vingtième année, un inquiet, un torturé, un névrosé dans la . pleine signification de ce terme : ils l'ont affirmé dans leur précieux Journal. Edmond de Goncourt raconte qu'à un certain dîner chez Flaubert, en 1875, Zola se montra si pessimiste, si profondément amer sur tous les sujets dont il fut question que Tourgeneff, écoutant cette diatribe déclara que Jean-Jacques Rousseau (lévangéliste de la religion romantique) était décidément un type spécifiquement français. Comparaison significative bien que hasardeuse, car Rousseau n’avait rien de particulièrement français ; mais il a façonné au moins sur certains pointsles Français modernes à son image.
C’est encore un nerveux bien caractérisé que Paul Alexis présentait au grand public en 1882 dans ses Aotes d’un ami sur Zola quadragénaire. Ces pages apologétiques nous apprennent en effet que le ro-. mancier, dès lors illustre, se trouvait obligé à un certain effort de mémoire pour se rappeler qu'il était désormais « arrivé » dans la littérature à une situation des plus enviables. Constamment pessimiste, porté à voir les choses en gris, ou même en noir, 1l estimait souvent n'avoir rien fait encore pour la durée de son nom : il croyait reculer plutôt que