‹ Émile Zola 1923Chapitre 41 sur 77 · IV. — Contre la morale romantique de · texte numérisé non relu

IV. — Contre la morale romantique de

La polémique de Zola contre la morale rousseauiste de 1830 est infiniment mieux justifiée et l'on ne s’étonnera pas si nous lui donnons notre adhésion sur ce point : mais non sans répéter aussitôt, qu'ayant continué cette prédication morale à notre avis, 1l nous parait fort mal qualifié pour l’accabler de ses foudres. De même qu'il attaqua la morale chétienne rationnelle par le biais du protestantisme, il aborde la morale romantique de 1830 dans ses prétendues survivances, dans le roman romanesque qui pouvait paraître alors issu de l’imitation de Sand, celui des Octave Feuillet et des Victor

un

Cherbuliez, que la critique et l'opinion opposaient alors au Naturalisme encombrant.

Il pose en principe que l'apologie du romanesque, l'évocation d’un « idéal » littéraire à La fois mièvre et convenu, engendre trop souvent des réveries dangereuses chez le lecteur, chez la lectrice plus encore et que cet effort pour poétiser à tout prix la réalité aboutit souvent à « la vilaine prose de l’adultère ». Le reproche n'atteint que peu le romanesque de Cherbuliez et de Feuillet, équilibré par de solides survivances des disciplines rationnelles du passé. Il porte contre le romantisme de 1830 dont Zola ne voit nullement le ressort principal qui est le mysticisme passionnel, mais dont il souligne utilement certaines suggestions délétères. Suivons-le donc dans son examen-des drames lyriques de Victor Hugo. — Il salue d'abord à juste titre dans son illustre aîné l'artisan incomparable du verbe. Le xix° siècle peut, dit-il, avoir l'orgueil de cette œuvre immense, de cette construction superbe qui a fixé la langue d’une époque. En revanche Hugo est un très discutable penseur : non seulement sa philosophie fut obscure et contradictoire, faite de sentiment plus que de logique, mais en outre elle est dangereuse et exerce une détestable influence sur la génération qui en a fait son évangile. Elle prépare notre jeunesse à tous les détraquements cérébraux qui naissent de l’exaltation romantique.

Vozez plutôt Ruy Blas (que le Théâtre- Français venait de reprendre). C'est un chaos stupéfiant d’erreurs et de mensonges, un monument de la « démence lyrique » ! Il n’y a que de la musique et

176 it ÉMILE ZOLA

rien autre chose en ce morceau (1). Les personnages y sont tous des gredins. La reine s’y conduit fort mal en prenant un amant ! Certes, elle s'ennuie et son mari a le tort de passer tout son temps à la chasse; mais, en vérité, si toutes les femmes qui s'ennuient prenaient des amants, cela ferait pousser des adultères dans toutes les familles, écrit de sangfroid l’auteur de Madeleine Férat qu'on dirait redevenu celui des lettresà Baille ! C'est pourquoi, selon lui, cette historiette espagnole n’est pas seulement une folie, mais encore une ordure : elle ne pousse pas aux belles actions, voilà son défaut principal ! Il est vrai, concède-t-il ensuite, qu’on rencontre çà et là dans la pièce quelques vers qui traduisent les plus beaux sentiments du monde : mais ces sensiments se réduisent à une vertu et à un honneur « de rhétorique », car le [lyrisme « met tout dans les mots ». Il n'y a donc pas lieu de savoir à l'auteur beaucoup de gré pour ces fusées moralisantes ! Voilà qui est durement jugé pour un moraliste d'aussi discutable autorité que l’auteur de Nana. Mais George Sand va se voir traiter plus mal encore que Hugo par la morale naturaliste, et ses très aimables romans rustiques qui séduisaient le Zola de 1860 ne trouveront même pas grâce devant celui de 1880 ! Il déclare ne rien connaître de plus faux que ces paysans «en biscuit de Sèvres » ; il déplore que ce genre hybride ne soit pas encore passé de mode après trente ans et plus; car Sand a laissé des disciples dont les œuvres, prétendues morales, vont

(1) Le Roman expérimental, p. 64 et suivantes.

L'AMOUR PHYSIOLOGIQUE = TNA

détraquer dans le sein de leurs prudentes familles, les jeunes filles bien élevées du temps présent. Elles y puisent en effet, dans la méditation d’un « idéal de clinquant », le dégoût anticipé de la vie conjugale. Que ne leur met-on plutôt entre les mains les œuvres de Balzac (la Physiologie du mariage, peutêtre ?) On en ferait ainsi de vraies femmes ! « J'ai remarqué, écrit Zola avec un clin d'œil significatif, que les dames qui travaillaient dans l’idéal étaient souvent des dames très émancipées! » Et il n’a pas tort, là, où dans l'héritage de Sand, c'est le romantisme insidieux qui fut principalement recueilli par ses continuateurs. Il exagère en revanche, là où le romanesque s’équilibre d'autant de restrictions rationnelles que dans l'œuvre de Feuillet. Or c’est precisément Feuillet qu’il dénonce comme le spécialiste d'une morale toute pleine d'immoralité ! Rien de plus malsain pour les cœurs et pour les intelligences que l'hypocrisie de certaines atténuations, que le jésuitisme des passions contenues ! Mais, fût-ce jésuitiquement, encore vaut-il mieux les contenir que de leur laisser libre cours, en bon naturaliste, et Corneille n’a jamais été traité de jésuite.

Voilà donc la morale romantique écartée après la chrétienne rationnelle. Puis enfin lorsque Zola, devant les inculpations d'immoralité qui ne lui manquent guère, se lasse des diversions que nous venons de faire connaître et se sent poussé dans ses derniers retranchements, il se réfugie volontiers dans le paradoxe esthétique, à la mode de Flaubert. et proclame alors, sur un ton demi-plaisant, demisérieux, que le style est le seul élément de moralité

RS A à

vraie dans une œuvre littéraire. On est très coupable quand on écrit mal, ironise-t-il dans son livre sur le Roman expérimental. Bien mieux en littérature, on peut dire qu’il n’y a que ce crime-là qui compte ! Pour sa part, il ne voit pas où l'on peut bien metlre la morale dès qu'on prétend la mettre ailleurs. Une phrase bien faite est une bonne action, et lignoble commence où finit le talent. L'écrivain digne de ce nom conçoit l'ambition de vivre dans les siècles futurs. Le reste, au plus haut degré, l'indiffère! Les convenances, les sentiments qu’'engendre l'éducation actuelle des générations grandis-

santes, le salut des petites filles et des femmes chance-

lantes sont le moindre de ses soucis. Les «règlements de police » et la morale patentée des bons esprits disparaissent devant sa Volonté de puissance, engagée sur la voie esthétique. L'artiste va au chef-d'œuvre,malgré tout, par-dessus tout, en dépit de tout, sans s'inquiéter du scandale qu'il soulève et des ravages qu'il exerce. Les sots qui l’accusent de spéculer (matériellement) sur ce scandale nesentent pas qu'il a l’unique besoin de la gloire! Plus tard, lorsqu'il aura mis debout son monument sur des

corps humains comme les Pharaons leurs pyra-.

mides, la foule béante l'acclamera dans sa nudité superbe, comprenant enfin ce qu'il a voulu ! — Cette foule-là est celle qui se laisse façonner, à son dam, par les mystiques conquérants du romantisme.

Oui, poursuit le lutteur qui plaide de verve un

procès où il sent en jeu toute son aspiration vitale,

oui, le talent tranche dans chaque cas particulier la

Du

question morale au mieux de ses propres intérêts et passe ensuite au travers parce que tout lui est permis. Une page bien écrite a sa moralité propre qui est dans sa beauté, dans l'intensité de sa vie et de son accent. Il n y a d'œuvres obscènes que les œuvres mal pensées et mal exécutées. Dans le Chandelier de Musset, le poète nous présente une bourgeoise qui trompe son mari. Cette femme vit, n'est-ce pas ? Dès lors, elle est innocente. Les plus grands écrivains ne seront pas ceux qui vous auront voulu meilleurs (il reprochait tout à l'heure à Hugo de ne pas pousser aux belles actions par son théâtre), maisceux qui vous auront peint dans votre vérité. Si l'Académie française (qui persiste à tenir devant lui sa porte close) désire savoir ce qu’il faut appeler un ouvrage « utile aux mœurs » selon le . vœu des Monthyon et consorts, il lui apprendra que c'est l'ouvrage qu'on lit le plus hors de nos frontières (c'est-à-dire les siens à cette date). Rabelais a été de la sorte plus utile à la France que Déroulède. Dans les lettres, le génie, c’est la vertu ! Variante du mot célèbre de Renan vieilli sur la Beauté qui vaut la vertu : ce sont là deux formules analogues du mysticisme esthétique qui pense avoir enfin conquis le droit de s'exprimer sans ambages et sans ménagements dans une société désormais si profondément ébranlée, par son mysticisme naturiste d’ensemble, sur ses assises morales séculaires.

Page 1