V. — La morale du ‘ Document humain
Ces dernières ripostes sembleraient péremptoires en effet si le mysticisme esthético-passionnel était devenu la seule religion acceptée de nos contemporains. Par bonheur, la société, dans ses éléments relativement sains, sent encore qu'elle ne saurait vivre que peu de jours à l’abri de cette religion spécifiquement égotiste, et qu'elle est déjà menacée d'en mourir. Aussi marque-t-elle parfois quelques résistances sur la voie où l’entraînent les moralistes rousseauistes à leur suite, et Zola, qui a constaté le fait par expérience, préfère se donner parfois tout simplement pour un moraliste à l’ancienne mode, incompris cependant et méconnu dans ses intentions réformatrices : « Vous savez, écrit-il à Louis Ulbach (directeur du journal où la Curée paraissait en feuilletons, effarouchant les abonnés par ses licencieux tableaux), vous savez dans quelle honnéteté et dans quelle ferveur artistique je travaille! Mon volume raconte le coup d’État (de Louis-Napoléon), le viol brutal de la France. Devais-je laisser dans l’ombre cet éclat de débauche qui éclaire le second Empire d’un jour suspect de mauvais lieu ? Nous nous croyons trop les défenseurs de la morale. Nous ne pouvons accepter cette idée que les vraies pudeurs se gardent toutes seules, qu’elles n'ont pas besoin de gendarmes ! »
C'est simplement plaider les circonstances atténuantes ; Mais voici qui sera plus eatégorique. L’avocat Rousse, ce grand honnête homme, a-t-il prononcé
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contre notre « naturaliste » un dur plaidoyer dans un procès littéraire, et avec l'accent persuasif que donne la conviction profonde, l'inculpé proclamera que seules l'ignorance et la mauvaise foi peuvent nier en lui la volonté du moraliste (1) et s’entêter à voir dans ses audaces de plume on ne sait quel honteux calcul de spéculateur. {Au vrai, l’auto-suggestion de moralité venait chez lui en aide au désir, fort présent aussi, du gain.) Mais le romancier naturaliste ne doit être en face de la Nature qu'un greffier, s'abstenant avec soin de juger ou de conclure; il enseigne l’âpre science de la Vie et procure la hautaine leçon du réel à ses auditeurs : après quoi, il leur tient à peu près ce langage : « Voilà ce qui existe ! Täâchez de vous en arranger pour le mieux ! » Est-il occupation plus morale ou même plus austère que celle-là (2) ?
Cette attitude est celle du chimiste qui, voyant sa science à ses premiers pas, s’interdit de risquer la moindre synthèse et se contente d'analyser la malière. Ainsi le romancier naturaliste accumule les faits sociaux dansses vastes magasins sans chercher encore à modifier le cours des choses. Un des péchés artistiques de George Sand, en particulier, et de son disciple Dumas fils, ç'a été d'écrire en vue de guérir et non pas de constater seulement. Toute leur vie, ils ont souhaité d'être les ouvriers du progrès, les apôtres d’une existence nouvelle : ambition que doit comprimer en lui l'artiste jusqu’à plus ample
(1) Correspondance, II, 204.
(2) Le Roman expérimental, p. 128.
accumulation de « documents humains ». — Remar- ‘quons que ceci n’est qu’argument de circonstance et retraite feinte pour se dérober un instant au fer de l'adversaire, car en tout temps et surtout dans ses dernieres années, Zola prétendit servir le progrès, guérir les maladies morales, préparer les paradis du mysticisme social ou socialisant. Vers 1880 seulement, avant le plein épanouissement de sa renommée, il espère écarter de son œuvre le reproche d'immoralité en se donnant pour un simple collectionneur de documents vécus. |
Il s’empresse d’ailleurs à présenter comme une vérflable délégation messianique cette préparation des documents humains qui serviront d’assise à la morale future. Selon lui, les observalions d’un Dumas fils sont trop fantaisistes, trop en dehors de la vie réelle : ce dramaturge gâte le métier et sabote les matériaux qui passent par ses mains, en sorte que les hommes spéciaux n’en pourront tirer rien de bon. Aussi bien les enquêtes mal faites n'ont-elles d'autre résultat que d’embrouiller les questions, La prétention de l’école naturaliste, c’est d'opérer convenablement, sur la nature humaine, l'enquête nécessaire au législateur de l'avenir. Balzac a ouvert cette voie et donné l’exemple; il est resté volontairement dans la pure analyse; avec lui, la béte est libre; 1l ne gêne pas ses mouvements, ne cherche pas à corriger ses allures, ne lui fait subir aucun dressage préalable, avant de nous la présenter. Ses disciples ont emprunté de lui cette réserve sévère; mais le but éloigné de leur expérimentation n'est pas moins d'étudier les phénomènes en vue de
s'en rendre maîtres. Quelque jour, l'homme, devenu tout-puissant, achèvera de s'asservir la Naturé et utilisera ses lois, mieux connues, pour faire régner sur la terre la plus grande somme de justice et de liberté possible. | | Lorsque les romanciers naturalistes, ces mordlistés eéxpérimentaleurs (nous savons déjà qu'ils n'ont droit n1 à l’un, ni à l’autre de ces qualificatifs) tiendront enfin le mécanisme de la passion, on pourra la traiter, la réduire, à tout le moins la rendre presque inoffensive. Là est la haute moralité de ces artistes savants qui expérimentent sur l’homme, qui démontent pièce à pièce la machine humaine pour la fairé fonctionner sous l'influence des milieux ! C'est toujours, on le voit, la prétention injustifiable que nous avons plus haut signalée! Dites: voir fonctionner la machine humaine : mais la démonter pour la faire fonctionner, cela est bien au delà de votre pouvoir et l'expérimentation vous est dônc interdite en ce domaine. Quand les Lemps auront marché, achève cependant Zola, quand on possédera les lois, il n’y aura plus rien à faire qu’à agir sur les individus ét sur le milieu pour arriver à un meilleur état social. En ce sens, les écrivains naturalistés font de la sociologie pratique (comme tous les autres avant eux) ét viennent en aide aux sciènces politiques. Être maitres du Bien et du Mal, régler la vie, régler la société, résoudre à la longue la question sociale, n'est-ce pas se révéler comme les ouvriers les plus utiles et les plus moraux du travail humain ? Telle est bien en effet la marche du progrès moral appuyé sur l'expérience, mais ici, cette
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