I. — Les ébats de l'instinct “ innocent
Hélène Mouret-Macquart.
Recüeïllons rapidement les leçons que nous offrent sur ce sujet les premiers romans de la série, avant d'aborder ceux qui donnèrent à Zola la renommée sans conteste. Dans laFortune des Rougon, ouvrage encore à peu près purement balzacien de conception et de forme, l'auteur apparaît dominé par une préoccupation principalement politique, par le souci de stigmatiser le coup d’État de Louis Bonaparte, tombé de la veille, en soulignant les | sanglantes conséquences immédiates de cette restauration du principe d’ordre. L'idylle du jeune Sylvère Mouret-Macquart et dé sa petite amie Miette encadrée dans un décor de guerre civile, ne
manque pas de verve et anhonce les pages puissantes qui viendront par la suite ; elle finit de façon chaste, en raison du trépas prématuré des deux enfants, victimes d’une lutte fratricide. Toutefois Miette, mortellement blessée d’un coup de feu pendant le combat qui se livre entre bonapartistes et républicains dans la région de Plassans, quitte la vie avec le regret exaspéré de n’avoir pas goûté le plaisir d'amour sans formalités superflues, alors qu'ilen était temps encore pour Silvère et pour elle. C'est un trépas sous le signe de l’Érotisme divinisé;. c’est une Mortsauf plébéienne qui n'a nullement la finale résignation chrélienne, le demi-effort de dignité suprême qui relevait encore moralement les Nouvelle Héloïse, les Corinne ou les Lys dans Ia Vallée des premières générations rousseauistes. Recueillons plutôt les impressions de Silvère penché sur son amie expirante : « Le regard de ces grands yeux navrés lui faisait mal. [Il ÿ voyait un immense regret de la vie. Miette lui disait qu'elle : partait seule, avant les noces, qu'elle s'en allait … sans être sa femme. Elle lui disait encore que … c'était lui qui avait voulu cela, qu'il aurait dû Faïmer comme les garcons aiment les filles. À son ago- 1 nie, dans cette lutte finale que sa nature sanguine - livrait à la mort, elle pieurait sa virginité ! » Comprenons-le bien toutefois : au temps d’une morale … plus rationnelle, cela voudrait dire qu'elle pleurait » d'avoir mal gardé cette virginité; telle Julie … d’Etange en dépit des concessions de son agonie au . mysticisme passionnel. Ici, nous devons entendre qu’elle pleurait d’avoir conservé cette virginité, par la
faute de Silvère seul au surplus : ce quiest l'inverse de la situation qui fait le fond du meilleur des romans antiques, les Éthiopiques d’Héliodore, où Chariclée contient sévèrement les ardeurs de Théagène. Et Silvère, penché sur la mourante, recueille « les sanglots amers de cette chair ardente... désespérée de n'avoir pas goûté aux voluptés de la vie ». Il se contente toutefois de déposer un baiser sur la poitrine de Miette. — Dans le roman intitulé Rome, où la même situation sera exploitée vingtcinq ans plus tard, nous la verrons dénouer de façon bien autrement brutale par le naturalisme, désormais assuré de l'assentiment d'un public quil achève d'« habituer » par degré à l’amoralisme total.
La Curée, qui attira l'attention du parquet sur son auteur, — sans que le ministère public soit allé jusqu'au procès, de plus en plus difficile devant une opinion rousseauisée de plus en plus, — nous offre des pages bien autrement audacieuses encore. Le quasi-inceste de Maxime Rougon-Saccard avec la seconde femme de son père y est pimenté de tous les raffinements sensuels qui peuvent germer dans l'esprit d’un chaste, obligé de suppléer à l'expérience personnelle par l’érudition et par l’imagination en matière de débauches néroniennes. — Dans le Ventre de Paris, — où la personnalité littéraire de Zola se dégage enfin nettement, et puissarament déjà, del’imitation balzacienne(avec cette soudaineté du progrès qui marqua plus d’une étape cette rare carrière) — dans le Ventre de Paris l'instinct sexuel prend ses ébats au grand jour sous la figure de Ca-
SS
dine et de Marjolin, deux enfants trouvés qui furent élevés par la charité des poissardes, sur le pavé des halles parisiennes. Le peintre Claude Lantier rêve
de les reproduire comme il les a vus si souvent, s’ai-
mant dans la viande, assis sur un tas de nourriture,
car un pareil tableau serait, sous son pincean nova-
teur, un véritable manifeste esthétique, affirmant le positivisme dans l’art, l’art moderne tout expérimental et tout matérialiste.
En bon sectateur de Rousseau, l'artiste éprouve
d’ailleurs l'admiration la plus sincère, au point de
vue moral aussi bien qu’au point de vue pittoresque,
pour ces deux « bêtes sensuelles, chipeuses et glou-
tonnes », lâchées dans la jouissance de tout ce qui traine à portée de leur main, continuant sans honte
leur enfance après la puberté, allant à leurs appé-
tits avec des vices tout naïfs. Végétations naturelles de ce pavé gras des Halles, ils gardent, la fille
à seize ans, le garçon à dix-huit, « la belle 1impu-
dence des bambins qui se retroussent au coin des bornes », Plus tard, Marjolin nous sera montré sortant de l'hôpital (après un accident fortuit quil'avait blessé) aussi gras, aussi réjoui qu'auparavant, mais plus bête encore, tout à fait idiot, une « vraie brute ». En sorte que la vicieuse Cadine remettra Joyeusement sous le joug de sa beauté robuste cet
… animal superbe dont elle fera plus que jamais tout
. ce qu'elle voudra ! — Voilà Paul et Virginie mis au
- diapason « naturaliste ».
La Conquête de Plassans marque un recul vers la
- formule balzacienne du roman et la passion n’y apparaît que déformée par le mysticisme catholique,
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