SORTE
l’'époque,une chance immérité, une récompense volée comme le reste (mais volée aux puissances supraterrestres qui ne se laissaient guère duper ainsi dans le passé) que d’avoir à lui cette adorable femme, si jeune et si saine “encore à trente-six ans, sous la neige de son épaisse chevelure blanche (1), d’un bon
sens si brave et d'une si humaine sagesse dans sa foi
à la Vie telle qu'elle est, malgré la boue que le torrent emporte ! — Foi qui l’encourage à se plonger paisiblement dans cette boue, par confiance dans le torrent vital, ce purificateur suprême.
(1) Une particularité physique si peu romanesque a pour objet évident de rendre plus vénérable encore, devant l’ima-
Caroline sera d’ailleurs Achaquéinstant trompée ét trahie par Saccard : mais son amour n'en diminuera Suère. « Être à lui, le savoir à d’autres, cela n'avait pas d'importance, etelle l’aimait pourtant de tout son cœur courageux et charitable. » Elle n'était donc pas fait comme lés autres hommes où les autrés femmes mäis plutôt cofmé lés habitants du rêve érotique éthéré dé Rousséau. « C'était l'amour triomphant, ce Saccard, cé bañdit du trottoir financier aimé si ab: solument par cette adorëble femmé parce qu'ellé lé voyait actif et brave, créer un monde, fairé de la vie ! 5 = Nous avons déjà dit l’improbabilité dé ce Soudain mysticisme capitalisie venant à la rescousse du mysticisme passionnel. Mais aü fond, il doit ÿ avoir ici l'expression voilée d’une prétention analogue (dans la sphère esthétiqué) chez l’auteur du roman. Zola, qui certés n’a pas contré lui les tarés sociales de Saccard et ne mérite pas les épithètes injurieusés dont il accable son financier, sé juge digne d'amour en dépit de sa lourdeur physique, par sa virtuosité à servir le Dieu de Rousséau en créant de là vie, lui aussi, dans sa sphère d'art, si différente soit-ellé du domaine où sé meut le spéculateur Aristide Rougôn au service dela même déité réconnaissanteé |
Mais vénons à la conclusion, si nettement mystiqué encore, dé cet amour naturaliste par excellénce. La banque gigantesque qu'avait crééé Saccard sur des bases fictives s’est écroulée én ruinant ceux
gination d'un lécteur naïf ét ahuüfi, cétte incarnation de dé l’'Amoûf « näturälisté 5.
qui ont cru à ses boniments de saltimbanque, en semant autour de lui la misère et le deuil à tous les degrés de l'échelle sociale. Mme Caroline vient d'apprendre l’étendue de ce désastre et ses conséquences tragiques pour tant d’innocents, en sorte qu’elle s’est sentie tout d'abord atterrée. Mais elle est allée se promener là-dessus, par une belle matinée de printemps, et, déjà, la voici toute rassérénée, souriant à la Nature en fête et raisonnant à part soi comme hous allons le voir : « Eh quoi, songe-t-elle d’abord, en constatant le sourire qui vient se poser sur ses lèvres, elle pourrait donc rire encore devant une si effrayante sommé de misères ? Oubliait-elle qu'elle était complice ? Et elle se citait les faits, —- celui-ci, celui-là, cet autre (entraînés par elle) des faits qu'’ellé aurait dû mettre le reste dé son existence à pleurer. Mais, entre ses doigts, serrés sur son cœur le bouillonnement de la sève devenait plus impétueux, la source de vie débordait, écartait les obstacles pour couler librement, en rejetant les épaves (humaines) au déhors, claire et triomphante sôus le soleil !... Certes, aucune Illusion ñe lui restait. La Vie était décidément ignoble et injuste, comme la nature. Mais elle ne raisonna même plus ! Elle n’était plus qu’une créature heureuse du beau ciel et de l’air doux goûtant l'unique jouissance de se bien porter, d'entendre ses petits pieds fermes battre le trottoir ! » Voilà la prièré rousseäuiste ét voici ses conséquences sociales. Rien de plus insidieux, certes, dans leur bonhomie apparente, que ces suggestions de pleine veulerie ou d’entière inconscience morale que le Naturalisme à semés largement par le monde, Il est si
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agréable el sicommode d'oublier, sous quelque prétexte esthétique ou autre, le mal que l'on vient de faire ! « Ah ! la vie telle qu’elle est, monologue encore Caroline, la Vie dans sa force, si abominable qu’elle soit, avec son éternel espoir! Mme Hamelin était gale malgré tout... au souvenir de honte que lui causait sa liaison avec Saccard, elle songeait à l'effroyable ordure dont on (à savoir le christianisme) a également sali l’amour !!! Pourquoi faire porter à l'Argent la peine des saletés et des crimes dont il est la cause ? L'amour est-il moins souillé, lui qui crée la Vie? » Extraordinaire assimilation et consolation plus extraordinaire encore |! Quel peut en être le sens, sinon que l'Amour reste « saint » même dans les condi-
tions peu ragoûtantes où nous le voyons s'affirmer
en cette circonstance, de même que l’Argent reste une force bien qu’il conflue dans la main des Saccard par les procédés que nous venons de contempler; cela parce qu'ils créent la Vie l’un et l'autre ! Mais nous pe constatons pas que l’amour d’Aristide Rougon crée la vie cetle fois, non plus que ses spéculations éhontées. S'il l'a créée naguère, ce fut dans la personne malsaine du dégénéré criminel dont Mme Caroline à pris soin.
IV, — Quelques suggestions de sagesse.
S1, dans son ensemble, l'épopée des Rougon-Macquart peut donc être considérée comme un hymne à l'instinct sexuel définitivement libéré de tout frein
| le D té he de
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d'origine sociale et traditionnellé, il faut reconnaître aussi que Zola, bourgeois d'éducation, rédacteur honnête et prudent des Lettres de jeunesse, a placé quelquefois son mot dans celte vaste entreprise romanesque. Nous signalerons maintenant, pour lui être équitable, ces retours de bon sens el ces suggestions appuyées sur l'expérience des âges.
Voici d’abord une interprétation de Nana que l’on trouve dans la Campagne de presse de 1881 et que l'on peut regarder comme une protestation, très digne d'encouragement, contre la romantique réhabilitation de la courtisane. Zola profite de ce quil n’a nullement tenté de réhabiliter la sienne en effet
pour stigmatiser une fois de plus ce « coup de ly-
risme » que fut, à son avis, le mouvement littéraire de 1830. Les romantiques de ce temps voulurent,
dit-il, sanctifier la courtisane, placer sur un pie-
Lc' r't
ART ne a
hr à:
destal la pécheresse transfigurée par l'amour. Rem-
- plaçant le devoir par la passion (à l'inverse d’un
Corneille), ils s’employèrent à relever les filles tom-. bées dans la boue afin de les baiser au front comme des saintes. Hugo, ce fervent de l’antithèse, nous donna Marion Delorme, la courtisane abstraite qui représente une idée, à savoir la sainteté de l’amour, le pardon par l’amour. Or Zola estime que cette idée est aussi fausse que malsaine, que la fille mourant d'amour, se poignardant ou crachant le sang (dans la Dame aux Camélias) par honte de son passé, reste «une des bonnes plaisanteries du lyrisme romantique »; et.1l faut lui savoir gré de cette constatation bien qu'assurément Nana nè soit pas une œuvre beau-
coup plus saine que celles dont il médit de la sorte.
Oui, poursuit cependant le critique du Figaro, Dumas fils, avec sa Dame aux camélias, a simplement embourgéoisé la Marion de Hugo, sans modifier nullement l'inspiration de ce drame, et Marguerite Gautier, c'est encore du lyrisme en peignoir et en redingote (aussi bien, ajoutons-le encore, que Palmyre de la Terre est du lyrisme en cotte paysanne et en sabots). Manon reste plus vivante parce qu'elle n’a pas été déifiée par son créateur (qui n'en a pas moins montré le chemin à la déification prochaine). En revanche, Théodore Barrière, écrivant ses Filles de marbre, a voulu incarner le Démon dans la femmé galante, et cela est aussi faux eh sèns inverse. (Peut
être, mais assurément d’une fausseté qui, loin d’être
néfaste ést salutaire à la santé du corps social.) Le theâtre naturaliste va venir remettre les chosés au point par bonheur, car Nana doit paraître peu après sur une scène parisienne et l’auteur du roman n’est pas fâché de faire cette réclame à son héroïne. On verra, dit-il, la fille donnée cette fois au spéctateur pour ce qu'elleest réellement, c'est-à-dire comme uné
force inconsciente de son action, mais corruptrice
et destructive de l’ordre dans la société qui a commis la faute de favoriser son éclosion sur le pavé fangeux des grandes villes. Si Nana désorganise et détruit tout dans son entourage, c’est tout à fait
sans le savoir : elle n’agit nullement en cela Comme |
une traîtresse de mélodrame, mais comme ün férment de pourriture que la société présente cultive dañs son propre seih par sà négligencé à l'égard des humbles. Le milieu fait la fille qui plus tard, par uné
action inverse et réciproque, gâtera de ses toxines le milieu gâté qui l'a nourri.
Enfin Zola achève de préciser la thèse « naturaliste » sur ce point en proclamant que la fille est le plus souvent stupide, et que tout ce vice luxueux dont la littérature s'efforça naguère de dorer les apparences, est, au fond, d’une « imbécillité noire », Rien de plus agaçant, rien de plus immoral à ses yeux que la légende de l'esprit parisien chez la courtisane. Cet esprit prétendu, quand on en a goûté, vous conduirait à réhabiliter le loto de nos pères, conclut-1l avec.énergie! Oui, certes, une partie de loto, le soir, en famille, est plus véritablement gaie qu'un souper avec des filles de haute volée dans un grand restaurant de nuit! — Et tout cela est fort digne d'approbation, à coup sûr, encore qu'il y ait eu des demi-mondaines très réellement spiri- tuelles en tout temps, à commencer par Aspasie et à continuer par Ninon.
Pot-Bouille, le plus bassement sexuel des récits de Zola, vient après Nana dans la série des Rougons, mais le roman suivant, nous l’avons dit, c’est le Bonheur des dames, une apologie de la jeune fille du peuple pleinement honnête et bientôt récompensée par un richissime mariage de sa droiture naturelle, de sa résistance méritoire aux tentations de la chair : péripétie que Zola traiterait sans doute de « lyrisme » sous tout autre plume que la sienne. — Puis encore, et aussitôt après, parut la Joie de vivre
+ qui peut passer pour une réfutation du romantisme
passionnel, parce que c’est une critique du pessimisme schopenhaurien, cette formule romantique
228 ÉMILE ZOLA : So adoptée, même en France, par la quatrième génération du mouvement. — Le pessimisme nous ÿ est très congrument décrit comme le corollaire de la névrose et le fruit du mysticisme esthético-passionnel dans l’esprit de Lazare Chanteau. Ce demi-détraqué, ce faible de caractère a rêvé de vivre quelque grande passion par l’ardeur de laquelle serait enfin müûri le génie dont il n’hésite pas à se juger pourvu. Il se croira donc successivement un musicien, un médecin, un chimiste, un dramaturge de haut vol, mais chacune de ses entreprises se terminera par É plus lamentable échec.
Zola prétendit dessiner dans ce personnage un type très fréquent sous le second Empereur, à l’en croire : le jeune homme qui s’adonne à l’étude des sciences sans s'être pénétré de leur esprit au préalable et qui tombe dans la maladie cérébrale pour n'avoir pu satisfaire, sur cette voie, les vieilles idées d’absolu qu'il tenait de son ascendance. Alors que, dans les laboratoires, on commence à peine à déchiffrer cetle énigme du monde dont le dernier mot échappera d’ailleurs éternellement à nos recherches, ces étourdis croyaient trouver dans les sciences, d'un seul coup et comme en bloc, toutes les vérités de la vie. Déçus dans leur espoir absurde, ils nièrent brutalement la vérité scientifique, tentèrent dese rejeter vers la foi religieuse qui ne voulait plus « d'eux, et tombèrent finalement au pessimisme cetle … maladie de la fin du siècle, en véritables Werther «retournés ». — Nous dirions Werther « continués » pournotre part, car le pessimisme schopenhaurien est une forme de la névrose romantique, forme conçue
dans les premières années du x1x° siècle, prise en considération par l’opinion européenne vers le milieu de ce même siècle et que Zola était donc bien en droit d'attribuer à un Français du second Empire, mais qui, à l’époque où il publia la Joie de vivre, avait dès longtemps fait place à d'autres revêtements du mysticisme naturiste.
À la maladie morale de Lazare Chanteau, Zola oppose Ia sagesse et la santé de sa cousine, Pauline Quenu, qui est fille de la mieux équilibrée de tous les Macquart, la belle et saine charcutière Lisa Quenu-Macquart, du Ventre de Paris. « État d'honnêteté », dit laconiquement l'arbre généalogique des Rougon-Macquart pour caractériser cette jeune personne accomplie ! Comme si l'honnêteté n’exigeait pas l'effort! Quoi qu'il en soit, la prudente modération de Pauline fait sans cesse contraste, au cours du récit, avec la folie de son parent, ce Chanteau qu'elle aime pour ses séduisantes qualités d'artiste et qu'elle voudrait guérir de sa tenace instabilité mentale : « La joie est dans l’action, lui répète-t-elle avec insistance! Pour moi, je tâche de m'oublier de peur de devenir triste et je pense aux autres, ce qui m'occupe et me fait prendre mon mal en patience! » Sa vie sera donc un long sacritice - aux nécessités ou même aux simples convenances de - son entourage.
- Toutefois Pauline ne prêche pas Lazare au nom de l'expérience et de la raison, car elle n’est pas rai- sonnable en toutes choses et nous la verrons se - ruiner sans profit pour personne, par une inspiration » de charité mal entendue. Elle ne lui oppose même
pas cette « joie de vivre » qui donne son nom à leur aventure, puisqu'en pleine force et en pleine jeunesse, elle se condamne au célibat pour élever le fils que son cousin a d’une autre femme (telle Mme Hamelin dans l’Argent), et se conduit en sœur de charité sans avoir la foi chrétienne. Au pessimisme égoïste, elle oppose la joie de se donner toute à tous, sans compter, disciple en cela de Vincent de Paul, ou même de Schopenhauer, elle aussi, sans le savoir, puisqu'elle pratique la morale de la pitié
sans mesure et du sacrifice sans réflexion : cette
doctrine que le maniaque de Francfort magnifia sans la faire nullement passer dans sa vie pour sa park.
Après la Joie de vivre est venu le Réve, où, par la plus inattendue des palinodies, et peut-être, tout simplement, par coquetterie d'artiste, pour montrer le parti qu'il saura tirer de la thèse adverse au point de vue esthétique, Zola va prendre corps à corps le
mysticisme passionnel duromantisme qu'il avait tant
defois caressé dans son œuvre afin de luidire ce jourlà toutes ses vérités, au nom de l'expérience traditionnelle, chrétienne et bourgeoise : gageure qu'il a gagnée grâce à son prestigieux talent d'expression. Écoutons-le donc prêcher, avec une autorité magistrale, la morale stoïcienne et chrétienne contre les prétendus droits de la passion érotique ! Malgré tout
romantique encore en ceci qu'il n'accepte et ne prône «
cette morale rationnelle que dans un récit présenté par lui comme un « rêve » |
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