‹ Émile Zola 1923Chapitre 56 sur 77 · LE TA ÉMILE ZOLA · texte numérisé non relu

LE TA ÉMILE ZOLA

sente pour la première fois au regard d’Angélique, sous un déguisement d'ouvrier, par lequel elle est trompée d'abord : elle croit avoir affaire à quelque garçon de sa classe, et cette illusion lui permet de laisser parler sans scrupule son cœur virginal en faveur du bel inconnu. Le roman se noue donc entre les jeunes gens et se poursuit quelque temps dans le secret ; mais, lorsque l’évêque est informé de ces événements, il met son veto au projet conjugal de son fils, car illui prépare un mariage assorti à sa condition, avec une riche et noble héritière de la ville.

Une lutte fort intéressante se déroule alors sous nos yeux entre les disciplines familiales traditionnelles, représentées par les parents des deux amoureux, et la morale romanesque ou romantique instinctivement invoquée par ces aimables enfants qui vont à la satisfaction de leurs vœux, sans égard aux objections de l'expérience: lutte où le beau rôle, sinon le dernier mot, sera du côté de cette expérience : Hubertine se charge tout d’abord de rappeler à sa fille adoptive que, seules, l'obéissance et l’acceptation, souvent pénible, du devoir préparent ici-bas le vrai bonheur. Elle sait trop bien qu'on peut souffrir sa vie durant pour avoir écouté une impulsion d'orgueil et de passion : « Si tu veux être heureuse, prononce-t-elle, soumets-toi, renonce, disparais !...

Félicien n’est qu'un passionné, un fou, un artiste. Il \

doit épouser, à l’automne, Mile Claire de Voincour,

une belle jeune fille qu'on dit aussi très bonne ! » Mais Angélique ne saurait se détacher si vite de

son « rêve » d'amour et de gloire à la fois. Elle ira

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donc se jeter aux pieds de Monseigneur pour le supplier d’étre doux à la passion de son âme : elle avouera d’ailleurs, tout naïvement, au prélat que, depuis les aveux et promesses de Félicien, elle se voit déjà vêtue de brocard et couverte de pierreries. Ce garçon comblera ses aspirations amoureuses et réalisera, par surcroît, son désir d'être reine : « Mais est-ce donc vilain, ajoute-t-elle avec abandon, de l’aimer davantage encore parce qu'il comblera tous mes souhaits d'enfant, réalisera pour moi les pluies d’or merveilleuses des contes de fées ?» L’évêque, qui sait mieux la vie, voit sous un autre aspect son devoir envers son fils. Il prononce le mot de « jamais » ! Et, sur cette réponse péremptoire, Angélique retrouve soudain dans son fond tout l'orgueil effrené de son sang et tout l'inconnu violent de son origine. Pourquoi s'inchinerait-elle devant ces considérations de cruelle prudence? « Non, prononcera la révolte de

soninstinct ! Il n'y a pas de devoir ! Il n’y a que le

libre désir ! »

Elle a de la sorte formulé l’opposition fondamentale qui va se résoudre contre elle en définitive et en dépit d’un dénouement qui est une demi-concession poétique au romanesque pur. Contre sa révolte, son milieu restera le plus fort. Hubertine réitère, avec plus d’insistance que jamais, le plaidoyer de la discipline. Elle proclame qu'aux amoureux mariés sans la bénédiction des leurs, l’amour ne saurait bien longtemps suffire. Aimer n’est rien, dit-elle. Il faut que l'ainour soit béni ! Avertissement devant lequel Angélique finit par s’incliner de bonne foi : « Tout à l'heure, expliquera-t-elle bientôt à Félicien, c'était

la révolte dernière. Peu à peu, à mon insu, l'humilité et le renoncement qu'on (ses éducateurs chrétiens) mettait en moi devaient s'yamasser. Aussi, à chaque retour de mon péché d'origine (la soif orgueilleuse de vivre sa vie individuelle en dépit des règlements sociaux), la lutte était-elle moins rude. Je {riomphais de moi-même avec une facilité plus grande. Désormais, c’est fini. Je me suis vaincue. Ah | cher seigneur, je vous aime tant! Ne faisons rien contre notre bonheur : 1l faut se soumettre pour être heureux. Tenez, poursuit-elle un peu lourdement cette fois, par un retour au procédé naturaliste, tenez, c’est la cathédrale qui m’'encourage à ne pas gâter mon existence et la vôtre en me donnant à vous contre la volonté de votre père. Lorsqu'on s’est humilié, l'amour demeure et triomphe. — Rêves que tout cela, visions que vous avez créées vous-même, proteste Félicien, désespéré de cette soudaine résistance ! — Non pas, c'est la Grâce, achève Angélique, et jamais elle ne m’a inondée d’une énergie pareille. St elle n’est qu'un rêve, le rêve que j'ai mis à mon entour et qui me revient, qu'importe ! il me sauve : il m'emporte sans tache ! » Et ceci encoresentle théoricien qui parle derrière sa vierge touchante ; mais c'est du moins un hommage rendu par ce théoricien aux forces ordonnatrices conscientes qu'il a tant de fois méconnues.

Angélique mourra de son héroïque effort et l'évêque, ému du spectacle d’une sigénéreuse passion, voudra lui porter l’extrême-onction de sa main. Il fait plus : il demande au ciel un miracle de vie en faveur de celle qu'il considère désormais comme

très digne de porter le nom desonfils. Et Dieu écoutera cette prière dans la mesure compatible avec son éternelle sagesse. Angélique semble ressusciter soudain. Son mariage se prépare donc : mais elle achèvera de s’éteindre le jour même de ce mariage, au Sortir de la cérémonie nuptiale, dans une apothéose de lumière et de parfums dont le cadre est encore la cathédrale, ce joyau d’art mystique, qui semble animée d’une vie plus personnelle encore par la pompe du rite chrétien.

Il faut donc saluer dans le Réve une inspiration morale élevée de même qu'un talent d'exécution qui ne fut jamais plus éclatant chez Émile Zola. On n'attendait pas de l’auteur de Pot-Bouille ces accents suaves qui surprirent grandement les premiers lecteurs de louvrage. Et pourtant, cet ouvrage pourrait être rattaché, lui aussi, au romantisme qui marqua ses tendances rétrogrades dès son aurore en prônant l'architecture gothique et les légendes du moyen âge. — La critique allemande, par exemple, en raison du sens étroit qu’elle continue d'attacher au mot de « romantismé », y reconnaîtrait même probablement le seul écrit quelque peu « romantique » de l’historien des Rougon-Macquart. Il reste trop souvent d’ailleurs une transfiguration impossible du réel, une débauche de mystique chrétienne excessive, un rêve de vertu spontanée dans le bleu plutôt qu’une exhortation virile à préférer le devoir aux impulsions anarchiques du sentiment. Mais ces pages atteignent à la poésie çà et là; il leur sera beaucoup pardonné pour ce rare mérite.

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