VI. — La passion dans les derniers romans
de Zola.
Il ne faudrait pas s'imaginer, au surplus, que le Réve ait marqué le début d’une sincère évolution de
son auteur vers la morale traditionnelle ou la con-
ceplion rationnellement chrétienne de l'existence. Aussitôt après ce jeu d'esprit et cette gageure heureusement gagnée, il est retournévers son habituelle conception de l'érotisme, et l'on s’en convaincra par la lecture des quatre derniers romans de la série des Rougon, à savoir la Bête humaine, l’Argent, la Débäcle et le Docteur Pascal. dont trois ont été par nous commentés. Puis encore les six volumes qui termi-
nent son œuvre romanesque, Lourdes, Rome, Paris,
Fécondité, Travail et Vérité ne donneront pas moins libre cours au mysticisme passionnel le plus brutal en ses affirmations de surhumaine Alliance : peutêtre parce que ce condiment de brutalité était devenu nécessaire au succès d’un roman «naturaliste » du maître et parce que le public des gros tirages exigeait désormais, de son fournisseur attitré, quelques chapitres de haut goût.
C'est ainsi que dans Lourdes, nous verrons passer à plusieurs reprises, — au second plan de la mise en scène, 1l est vrai, — une certaine Mme Wolmar (1)
(1) C’est à peu de chose près lenom que porta Julie d'Etange après son mariage légalement contracté sans amour : voulue ou non, une pareille réminiscence de la Nouvelle Héloïse est assez piquante au seuil de l’anecdote passionnelle dont nous allons indiquer le caractère.
qui appartient à la haute bourgeoisie parisienne et qui, après avoir subi un mariage sans amour, se juge tyrannisée par une belle famille de trop rigides principes. Chaqueannée, elle se rend donc au célèbre pèlerinage pyrénéen sous prétexte d'y remplir des fonctions d'infirmière bénévole ; en réalité, elle y va retrouver un amant, Parisien lui aussi, qui voyage par le même train de malades, et, aussitôt parvenu à destination, s’enferme avec elle dans une chambre d'hôtel où elle le cache à tous les regards pendant les quelques journées de leur commun séjour. — Lorsque l'abbé Froment, le héros du récit, aura découvert par hasard cette cynique supercherie, elle s'en excusera près de lui en ces termes : « Tout mon être brûlait de se donner. Si c'est un crime, je ne puis en avoir le remords! Je ne dis pas même qu'on m'y a poussée ; je dis que je l’ai commis aussi naturellement que je respire, parce qu'il était nécessaire à ma vie. Ne croyez-vous pas tout de même que je suis une honnête femme ? » Et Zola veut que le prêtre, entraîné par ce plaidoyer quiétiste, acquiesce, au moins par son silence, à cette énormité dernière ! Bien mieux, il met dans une autre occasion sur les lèvres de son lévite un mot qui dépasse véritablement . toutes bornes : « Madame, je vous plains et je vous . respecte infiniment ! » Quelle nuance d'estime resterait donc à ce ministre de l'autel pour en gratifier - une Mme Volmar qui serait fidèle à son serment con- L: jugal et ne ferait à Lourdes que l’œuvre charitable . pour laquelle elle s'y prétend venue ? \ . Dans son livre sur la Rome papale, Zola ira toute- 1 fois beaucoup plus loin encore sur la voie de l’éro-
tisme dédaigneux de tout frein social. Il lui a paru piquant d'introduire dans ce récit contemporain les amours de la Renaissance italienne que Stendhal avait déjà remis à la mode au début de la troisième génération romantique, si bien faite pour les apprécier ; et voici le spectacle imprévu qu'il nous offrira dans la capitale modernisée des Victor-Emmanuel. — Tout d’abord, nous y rencontrerons une assez choquante figure d’entremetteuse à bonne intention : c'est une paysanne française etbeauceronne d’Auneau (bourg natal de la grand'mère maternelle d'Émile) qui sert depuis de longues années, sur les bords du Tibre, la famille patricienne des Boccanera. Cette Victorine Bosquet a élevé la petite-nièce du cardinal \Boccanera, la jolie Benedetta Brandini, — une jeune mariée qui est en instance de divorce au début du récit, — et elle voudrait la jeter, sans attendre la décision paresseuse des tribunaux civils et religieux, dans les bras du prince Dario Boccanera son cousingermain, qu’elle aime et dont elle est aimée. — Toutefois Benedelta croit devoir résister aux gaillardes suggestions de sa nourrice. Si, comme la joyeuse grand mère de Béranger, elle regrette le « temps perdu » pour les galants plaisirs, elle ne le laisse pas trop voir, et, nous dit Zola avec quelque dédain, elle sacrifie encore à cette singulière idée de noblesse morale que le Christianisme a mis dans ie renonce-
ment et dans la pureté volontaire, à toute cette pro- |
testation si regrettable de l'Église contre l'éternelle matière, contre les forces de la Nature, contre la fécondité sans fin de la Vie, contre toutes les divinités de lareligion rousseauiste en un mot. Ceci, pour
exprimer, en langage soi-disant « naturaliste », que Benedetta reste fidèle aux préceptes du christianisme rationnel et que, de plus, elle prend égard aux exigences sociales de son milieu : par exemple à la manière dont l’opinion jugerait autour d'elle une maternité prématurée (éventualité avec laquelle le mysticisme passionnel du romantisme évitele plus
. souvent de compter) ; car ce ne serait pas en ce cas l'Éternelle Matière qui la sauverait du déshonneur. Mais Victorine Bosquet, interprète de son pro- bable cousin Zola, n’a qu'un éclat de rire de belle santé devant les scrupules de sa jeune maîtresse parce qu’en toutes circonstances elle conserve le tranquille équilibre du menu peuple de France qui ne croit guère qu'à la vie heureuse menée honnêétement! Transportant par la pensée le prince romain et sa parente dans son milieu villageois de la Beauce, vu à travers les pages de la Terre, elle estime qu'ils feraient bien plus sagement de s’aimer à cœur Joie sans délai. « Oui, ma foi, précise-t-elle au besoin, sans maire et sans curé, pour le plaisir d’être jeunes, d’être beaux et d’avoir du bonheur ensemble !... Le ‘bonheur, mon Dieu, le bonheur, c’est si rare ! » Mais -non pas quand on le conçuit de la sorte ! « Comme elle a tort de se martyriser avec ses idées de l’autre monde! Puisqu'ils s'aiment, où serait le mal, grand Dieu, s'ils se donnaient un peu de bonheur ? La vie n’est pas si drôle, etc... » On voit le ton du plaidoyer. C'est une fois de plus Claude Lantier admirant les ébats de Cadine et de Marjolin, les deux “ bêtes » heureuses. Mais l’homme n'est plus impu- “nément une bête qu'à l'échelon social où Zola dut
Di ANIE ÉMILE ZOLA
placer le Daphnis et la Chloé de son Ventre de Paris.
Au surplus Benedetta, quelque temps rebelle à ces suggestions gauloises, commencera de s’y rallier quand elle aura vu son cousin blessé dans un duel et en sérieux danger de mort. Devant l'appréhension de le perdre, le sang de ses aïeux, les grands passionnés du Cinque Cento, les contempo-
rains de César Borgia, se reprend à parler dans
ses veines : « Ah, si je te perdais, grondera-t-elle alors (exactement sur le ton de Miette expirante au
dénouement de la Fortune des Rougon !) Et je ne me.
suis pas donnée à toi ! J'ai eu cette bétise de me refuser lorsqu'il était temps encore de connaître le bonheur ? Oui, une idée pour la Madone, une idée que la virginité (1) lui plaît et qu'on doit se garder
vierge à son mari si l’on veut qu'elle bénisse le ma-
riage ! » Un heureux détour en effet qu'imagina le christianisme dans la sensuelle Italie, pour appuyer un des règlements essentiels de notre civili-
sation européenne : mais c’est étriquer déjà la belle tenue cornélienne de Benedetta dans le passé que. de l'expliquer uniquement par cette dévotion particulière. Et voici en effet que cède, devant la pous-. sée de l'instinct, une si médiocre barrière ; sans.
grande contention mentale, Benedetta prête à la
Mère du Christ les sentiments de veulerie morale que le mysticisme PA ORES supposa de tout.
temps à son Père céleste : « Qu'est-ce que ça pou-
vail lui faire, à la Madone, que nous fussions heu-«
(1) Le mariage qui lie encore Benedetta au point de vue légal et religieux n’a jamais été consommé.