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reux tout de suite, poursuit-elle en s'adressant à son cousin ? EL puis, vois-tu, si elle m'avait trompée ? Si elle te prenait avant que nous eussions dormi aux bras l’un de l’autre? Eh bien, je n'aurais plus qu’un regret, celui de ne m'être pas damnée avec toi. Oui, oui, la damnation plutôt que de ne pas nous être possédés de tout notre sang, de toutes nos lèvres, etc... » Nous voilà loin du Réve, en vérité, et 1l estcertain que cette explosion d'énergie à ia Stendhal (qui rappelle aussi la Daniella de Sand) est d’un méridionalisme assez piquant (quoique assez conventionnel à vrai dire, au moins dans ce milieu social). Benedetta rejoint ici ces sœurs de race, les plébéiennes du Trastevère, telles que les voyait Beyle, dans l’expression sans voile des avidités de l'instinct.
Dario se remet cependant desa blessure, et Benedetta d'ajourner une fois encore son aspiration vers le « bonheur ». Mais la Madone reste froissée sans doute d'avoir été interpellée comme nous venons de le dire par sa bouillante dévote et le jeune prince succombera peu après, en quelques moments, pour avoir mangé des figues empoisonnées que leur donateur destinait à son oncle, le cardinal. Celui-ci est en effel un candidat fort sérieux à la papauté après Léon XIII, qui semble à ce moment fort malade, et un autre cardinal, également papable, a suggéré cette tentative de meurtre à un prêtre exalté de son entourage, pour écarter une gênante concurrence. — Donc le beau Dario expire et voici la scène ultraromantique que Zola déroule alors dans la Rome de 1805. Benedetta, informée du malheur qui
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la menace, se précipite vers la chambre de son cousin, ‘entièrement revenue aux impressions emportées que nous l'avons entendue exprimer tout à l'heure et avec toute la colère de la femme pratique et raisonnable (!) que nous sommes ici invités à voir en elle! « Ah, misérable orgueilleuse, vocifère-t-elle en s'adressant à elle-même (et tournée vers les lecteurs naturalistes qui l'écoutent), ah, rêveuse imbécile! Est-ce que la Madone, si maternelle, veut le malheur des amants ? Quelle indignation ou quelle tristesse aurait-elle eue à nous voir aux bras l’un de l’autre, si passionnés, si heureux ? Non, non, les anges ne pleurent pas quand deux amants, méme en dehors du prêtre, s'aiment sur cette terre ! Au contraire, ils sourient, ils chantent d'allégresse ! Et c’est sûrement une duperie abominable que de ne pas épuiser la joie d’aimer sous le soleil, tandis que le sang de la Vie bat encore dans nos veines, etc...» Variations de catholicisme fantaisiste ou de quiétisme érotique sur les thèmes du mystieisme pas sionnel codifié par Sand, qui proclame la passion voix de Dieu. Les anges, avec approbation de leur Maître certes, sont supposés sourire et chanter d’allégresse devant la transgression des règlements sociaux les plus essentiels et considérés comme tels non seulement par la morale chrétienne, mais par l'opinion véritablement « raisonnable ». Lorsqu’à la seconde génération du mouvement rousseauiste Gœthe faisait, lui aussi, sourire les anges au couple adultère de ses Affinités électives, c'était du moins après la mort expiatoire des deux amoureux, àleur éveil dans une vie meilleure : il n'allait pas jusqu'à
leur promettre une adhésion si souverainement encourageante dès la présente existence, s’ils obéissaient courageusement,énergiquement à leur commun désir charnel. | Benedetta n’a plus beaucoup de temps pour provoquer ce sourire d'En-haut mais elle se résout à l'action trop longuement retardée. Elle se débarrasse de tous ses vêtements sous les yeux de sa famille assemblée autour du lit d'agonie de Dario : elle se jette entre les bras du moribond, expire bientôt sur son .sein au même instant que lui, et par cette suprême étreinte, leurs deux corps demeurent enlacés de si inextricable manière qu'on essaye vainement de les séparer ensuite (Particularité improbable et nullement « naturaliste » certes, mais plutôt miraculeuse, à moins qu’on ait fort longtemps respecté au préalable cette peu funèbre attitude). Aussi le cardinal Boccanera ordonne-t-il de les exposer tels quels sur le lit de parade devant lequel la Rome catholique et aristocratique va défiler tout entière, pour s’édifier à ce spectacle de passion macabre. Car le vieux prince de l'Église re-. connaît et estime dans leur geste suprême la manifestation bien authentique de sa race, tout fier qu'il demeure des passions de ses pères, de leurs belles amours violentes et de leurs beaux coups de dague, répétant volontiers que si la famille comptait deux papes et plus d'un grand capitaine, de . grands amoureux ne l'avaient pas moins illustrée à travers les âges. — Réminiscence de la tragition romanesque la plus suspecte ici associée d’intime facon à la discipline chrétienne dans l'un de ses re-
présentants les plus qualifiés ! C’est done un trépas romantique qui laisse bien loin derrière lui pour l'audace érotique ceux de Mme de Woïmar ou de Mme de Mortsauf : un lys blanc qui se colorerait en rouge, puis en noir avant de se flétrir. Tel est le progrès réalisé par le rousseauisme (sous son costume naturaliste à la mode de 1880), à travers les diverses générations de son observance.
Après ces émotions stendhaliennes, nous aurons encore à subir les étranges commentaires de l'abbé Pierre Froment, le héros du roman de Rome, qui est encore parfaitement orthodoxe, soumis et croyant à cette époque de sa vie, notons-le bien, et qui le restera des années encore, quoiqu'il rêve déjà de réformer l’Église romaine en accord avec son chef, par une nouvelle réminiscence de 1830, et de Lamennais. I] fut naguère, à Lourdes, le respectucux confident de Mme Wolmar : le voilà spectateur non moins respectueux de la fin de Benedetta, si édifiante en effet pour les adeptes logiques du | mysticisme passionnel. Quelle dérision, juge-t-il alors ! Avoir promis à la Vierge de ne faire cadeau | de sa virginité qu'à un mari de son choix, s'être fait , saigner sous ce serment commé sous un cilice pen- | dant son existence entière, pour en venir à se jeter” dans la mort au cou de l'amant, éperdue de regrets, | brûlante de se donner toute! Se donner alors en | effet,avecl'emportement d’une protestation dernière, et n’avoir été amenée à cette décision tardive que par le fait brutal de la séparation menaçante, qui avertissait enfin Benedetta de sa duperie (lui aussi!)qui l’amenait à l’nstincl de l''universel amour?
N'est-ce pas encore une fois l'Église vaincue, le grand Pan, semeur de germes, rassemblant les couples de son geste continu de fécondité ? — Oui c’est bien : cela, et l’abbé Pierre, ayant rêvé de la sorte, paraît se résigher sans nulle peine à cette défaite éclatante de sa foi.
Pour Victorine Bosquet, elle nous surprendra moins par une attitude qu’elle nous a fait assez prévoir. À l’inverse de Gœthe, dont nous rappelions plus haut les espoirs de tolérance ultraterrestre pour un amour réprouvé par les disciplines spéciales d’ici-bas, la Beauceronne souhaite que les âmes des deux amants ne soient pas immortelles afin de ne pas retrouver dans l’Au-delà le tourment qui a martyrisé leurs derniers instants : « Les pauvres enfants, pleure-t-elle, ont eu assez de peine sur la terre ! [Ilne faut pas leur souhaiter de recommencer ailleurs. Dire qu’ils n’ont pas eu une seule nuit gentille ! » Conception de l’Au-delà fort convenable à une fille dont les ancêtres rustiques se complurent aux fabliaux du Moyen Age ! Philosophie que l'abbé Pierre n'en juge pas moins comme héroïque en cette humble femme, nullement troublée par les idées d’éternité ou d’infini dans sa conception de la vie terrestre (l'Éternité n'étant permise qu'à la Matière, nous l'avons vu). « Ah, soupire
cet étrange lévite, si tout le monde avait cette
tranquille irréligion, cette insouciance (des réper-
… cussions sociales de nos appétits individuels) si sage
et si gaie dans le petit peuple incrédule de France ? Quel calme soudain parmi les homme ! (Quelles tragédies bien plutôt !} Quelle vie heureuse ! » Pour | 17
Froment, prêtre encore, et de toute son âme, Victo-
rine est le type même de ces humbies Français qui ne croient pas, qui ne croiront jamais plus et qui, néanmoins, savent faire leur tâche et se coucher pour l'éternel sommeil sans révolte de l’orgueil (? ?) dans l'unique joie de leur part de besogne accomplie. — Zola ne se demande même pas s’ils ne devraient point cette disposition au christianisme rationnel pour une large part, et si elle leur demeurera longtemps après qu'ils l’auront écarté de leurs berceaux ? Comme si le prudent mysticisme, si soi-
gneusement encadré de raison, qui enseigna l'Éter-
nilé ou l'Infini à nos pères, ne faisait point place à
de nouveaux mysticismes, destructeurs du lien social, dans ce « menu peuple de France » qui certes a grand besoin d’autres leçons que celle de la Terre pour conserver sa santé morale, là où elle n'a pas été Jusqu'ici trop compromise par l'atmosphère rousseauiste sans cesse plus dense autour de l'âme moderne.
Ajoutons que dans son roman de Travail, Zola
reprendra une dernière fois son plaidoyer en faveur «
de l'amour libre. Après avoir, — de façon parfaite-
ment arbitraire et inutile d’ailleurs, — marié l'ou- “
vrier Ragu à sa maîtresse de longue date, Josine, il jettera cette dernière dans les bras de son héros Luc Froment (fils de l'abbé dès longtemps défro-
qué), et avec cette explication toute sommaire :
« C'était la nécessité inéluctable. La destinée s'accomplit? Ils se donnèrent l’un à l'autre en un méme besoin de faire de la vie et du bonheur. (Non point, mais
de goûter présentement le bonheur, sans souci de «
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ses conséquences pour autrui !) Et il n' y avait plus que deux êtres se rencontrant ane le baiser silongtemps attendu, arrivant à leur floraison ! Aucun remords n'était possible. Ils s aimaient comme ils existaient, afin d'être sains, d’être forts et d’être féconds ! » — Luc sera, dès ce moment, le vrai mari de Mme Ragu, en dépit de la loi et quand Ragu reparaîtra, bien des années plus tard pour tuer sa femme avec l'amant qu'elle lui a préféré, il les ju- gera tous deux trop beaux, jusque dans leur vieillesse sereine, pour trouver le courage de mener à bonne fin son exécution. Il s’éloignera, muet, dans la nuit, pour ne plus revenir! Ce qui nous entraîne encore une fois bien loin du « naturalisme » prétendu, dans la 0 des plus évidentes conventions romanesques |!