‹ Émile Zola 1923Chapitre 6 sur 77 · III. — « Ah! le pauvre écorché que je suis · texte numérisé non relu

III. — « Ah! le pauvre écorché que je suis

Venons au livre du docteur Toulouse, qui a si nettement défini, pour le plus grand profit des historiens de la littérature, le tempérament de Zola aux approches de la soixantaine. Nous nous souvenons encore de notre surprise lorsque cette consciencieuse étude vint nous révéler un nerveux, ou, pour mieux dire, un névropathe parfaitement caractérisé dans l’auteur des Rougon-Macquart, L'opinion ne l’avait-elle pas considéré jusque-là, en dépit des suggestions d'Alexis, comme un vigoureux lutteur pour la vie et pour les jouissances de la vie, comme un gaillard de robuste carrure et de puissante encolure, fait pour envisager l'existence par ses côtés re-

posantsetriants, pour continuer, dans letonmoderne,

les fabliaux du moyen âge gaulois ou les débauches

de plume du joyeux curé de Meudon ? Cette illusion devait disparaitre devant la réalité des faits, car le romancier de Pot-bouille était bien décidément un authentique rejeton de Saint-Preux, de Werther, de René, de Joseph Delorme, de Frédéric Moreau.

Dans une lettre liminaire qu’il adressait à M. Toulouse, son patient investigateur, il rappelait luimême que la critique l'avait constamment présenté au public comme une sorte de « bœuf de labour ». au cuir épais, aux sens grossiers, accomplissant lourdement sa tâche et ne manifestant que l'unique et vilain appétit du lucre ! « Grand Dieu, protestaitil alors avec une sincérité évidente, moi qui méprise l'argent, moi qui n'ai jamais marché dans la vie qu’à l'idéal de ma jeunesse ! Ah ! le pauvre écorché que je suis, frémissant et souffrant au moindre souffle d'air, ne s’asseyant jamais à sa tâche quotidienne que dans l'angoisse, ne parvenant à faire son œuvre que dans le continuel combat de sa volonté, contre son doute. Qu'il m'a fait rire et pleurer des fois, le fameux bœuf de labour ! Et si je ris aujourd'hui, c’est qu'il me semble que vous enterrez ce bœuf-là ! »

M. Toulouse faisait en effet justice de la légende que Zola évoque en termes pittoresques dans les quelques phrases que nous venons de reproduire. Il notait l’air habituellement sérieux, inquiet, chagrin du romancier : il le montrait sujet, depuis sa vingtième année, à des crises de douleurs aiguës dans les membres, affecté de coliques nerveuses, d’angine de poitrine, de cystite chronique, de rhumatisme articulaire. Parvenu à 56 ans, poursuivait le médecin-psychologue, M. Zola vit dans un état de ma-

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laise constant, de faiblesse et d'irritabilité presque continuelles : un tremblement nerveux secoue ses doigts. En un mot, c’est un névropathe, écrivait le praticien en toutes lettres pour résumer ses observations minutieuses. Et son diagnostic de cette époque nous laisse en outre l'impression que si la vie du grand écrivain n'avait pas été tranchée par un accident imprévu quelques années plus tard, elle aurait trouvé néanmoins sans grand délai son terme naturel, tant l'usure était certaine, en dépit des apparences, dans ce tempérament miné de toutes parts.

Au moral, M. Toulouse observa chez son sujet de curieuses superstilions ou manies dont Zola ne se sentait pas absolument l'esclave, il est vrai, et contre lesquelles il pouvait réagir au besoin parce que sa raison en reconnaissait l’absurdité foncière, mais dont il acceptait le plus souvent, sans aucun effort de réaction, la hantise. Par exemple, il se plaisait à toucher chaque réverbère en suivant une rue, à franchir un obstacle du pied droit, à sortir dechez lui du pied gauche : et, par une phobie difficilement explicable, il évitait de prendre un fiacre dont le numéro donnât dix-sept par la somme de ses chiffres additionnés entre eux! Répondant à un autre interrogateur savant, le docteur Saint-Paul, Zola avait d’ailleurs précisé peu auparavant (1895) en ces termes les frappantes anomalies des sens qu'il savait mettre au service de son inspiration artistique : « Mes souvenirs visuels ont une puissance, un relief extraordinaire : ma mémoire est énorme, prodigieuse ; elle me gêne. Quand j'évoque les objets que j'ai vus, je lesrevois tels qu’ils sont réellement, avec

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leurslignes,leurs formes, leurs couleurs, leurs odeurs et leurs sons! C’est une matérialisation à outrance: le soleil qui les éclaire m'éblouit presque ; l'odeur me suffoque ; les détails s’accrochent à moi et m empéchent de voir l’ensemble! » On songe ici, malgré soi, aux quasi-hallucinations visuelles des premiers romantiques, aux « habitants » de Rousseau, à la « sylphide » de Chateaubriand, à George Sand enfant devant l'écran vert de Nohant. Cet aîné de la cinquième génération du grand mouvement mystique contemporain a spécifié toutefois qu’une telle possibilité d’intense évocation n'était pas chez lui de très longue durée: le relief de l'image qui, d'abord, se montrait d’une exactitude et d’une intensité inouïes s’effaçait peu à peu pour disparaître enfin, de sorte que sa mémoire pouvait être caractérisée à la fois par la puissance énorme du souvenir et par sa fragilité (1). |

Ces supériorités, contrebalancées par les fai-

(1) Il faut très probablement voir une confidence personnelle dans les sensations que Zola prête au héros de Madeleine Férat (cette œuvre si curieuse de sa jeunesse) lorsque survient un orage. L'esprit de Guillaume, explique son historien psychologue, demeurait ferme devant le tumulte des éléments ; il n'avait pas peur d’être foudroyé, mais toute sa chair se révoltait néanmoins au fracas de la foudre. Quand un éclair lui brülait les yeux, il lui semblait recevoir un coup violent dans la poitrine; il éprouvait dans l'estomac une angoisse qui le laissait frémissant, éperdu! « Je n’ai pas peur, je souffre », disait-il alors à sa compagne Madeleine, étonnée d’une pareille débilité ner= veuse chez un homme d’ailleurs très robuste d'aspect! Et pendant toute la durée du météore, il demeurait affaissé, inerte, le visage pâle et défait, avec des tressaillements de tout l’être !

INTRODUCTION | Ad

blesses que nous avons signalées les premières, avaient pour résultat de lui rendre le travail difficile, pénible, anxieux. Dans le roman spécifiquement esthétique de la série des Rougon-Macquart, où Zola mit, par exception, beaucoup de lui-même, il a formulé en termes éloquents la plainte amère du producteur torturé par l’angoisse de la création d'art. Le travail, écrit-il alors, prend à ce forçat tout ce qu'il aime. Sa pauvre femme n’a pas de mari; sa maison rit ou pleure selon que la besogne lui aura été le matin facile ou pénible. Il a si bien pris l’habilude de la tâche méthodique que l’œuvre commencée le cloître étroitement dans sa demeure. Pas une sortie au soleil matinal ! Pas une escapade versl'habitation d’un ami ! Pas une fantaisie de paresse! EL pourtant, en dépit de ces sacrifices constants, il n’accouche qu'avec l’aide des fers, au milieu des plus atroces souffrances, pour que l’enfant, une fois mis au monde, apparaisse hideux à son géniteur ! Car c’est toujours très laid un livre vu par celui qui l’a tiré de son cerveau. Pour l'aimer, il faudrait n’en avoir pas fait de sa main la « sale cuisine »! Jusqu'à son lit de mort, l'artiste conservera des doutes torturants sur la besogne déjà faite, se demandant si c'était bien cela, s’il ne devait pas aller à gauche lorsqu'il a pris par la droite, s'il n’a pas tourné le dos à ce but qu'il avait tout d’abord proposé à son effort. Aussi sa dernière parole, son dernier râle seront-ils pour vouloir tout refaire ! « Ah! clamera-t-il à ce moment, une vie, une seconde vie, qui me la donnera pour que le travail me la vole et pour que j'en meure encore ! » Éloquente expres-

sion, sous la plume de Zola, des conclusions de sa propre expérience vitale !

On conviendra que, doué dela sorte au physique et au moral, le chef de l’école « naturaliste » se trouvait prédisposé à sacrifier, sans en avoir conscience, aux divers mysticismes que la religion rousseauiste cultive tacitement dans l’âme contemporaine, si du moins l’on veut bien se souvenir des considérations par lesquelles nous avons fait précéder son portrait mental. Nous allons maintenant poursuivre notre démonstration en scrutant ses nombreux écrits. Brunetière, étudiant Balzac, a dit des romanciers balzaciens : « Flaubert, que j'appellerais le dernier des romantiques si Émile Zola n’avait pas existé. » A notre avis, ils ne sont pas plus l’un que l’autre le dernier des romantiques, car il en est venu beaucoup d’autres à leur suite et la série n'est pas près de se clore. Il est vrai seulement qu'ils incarnent avec éclat ce type humain, l’un dans la quatrième génération du mouvement rousseauiste, l’autre à l'aurore de la cinquième.

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