‹ Émile Zola 1923Chapitre 66 sur 77 · RS. ÉMILE ZOLA · texte numérisé non relu

RS. ÉMILE ZOLA

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Pendant ce temps, le directeur appointé de la.

mine et son ingénieur principal, auxquels l’auteur attribue, avec bonne foi, les plus sérieuses qualités professionnelles, se trouveront tous deux absorbés, paralysés, annihilés par un épisode d'adultère bourceois qui les précipite l’un contre l’autre, er ennemis mortels, au moment même où il leur faudrait agir avec énergie pour défendre les intérêts techniques etfinanciers quiont été confiés à leur compétence | — Telle est la part de la bourgeoisie dans Germinal, tandis que la plupart des prolétaires y figurent en personnages hautement sympathiques, jusqu’au redoutable Jeanlin, le chapardeur précoce, mais véritablement génial en ses inventions de rapine (qui pourrait bien proliférer largement dans la société de l’avenir). Comment un tableau dont toutes les perspectives ont été ainsi ménagées à dessein pour conduire au gré du peintre le regard du spectateur et faire à celui-ci pleine illusion sur les réelles proportions des choses, ne produirait-il pas un effet émotif intense, un résultat pratique déplorable.

Dans la Béte humaine, c'est la magistrature qui passe, à son heure, sous les fourches caudines du myslicisme démagogique. Elle apparaît dans ce sombre drame de la folie sanglante, comme tout entière composée de « bêtes sauvages » elle aussi. Voici le vieux président satyre, cher à Zola, qui ena plus d’une fois dessiné la silhouette, l’odieux Grandmougin qui abusa naguère de Séverine Roubaud confié à sa tutelle, la maria ensuite à un naïf et sera onc assassiné par le mari, tardivement instruit de son déshonneur. Voici le juge d'instruction Denizel

et ses supérieurs hiérarchiques, uniquement préoccupés d'étouffer toute affaire qui pourrait nuire à {a considération de la classe bourgeoise, et, par contre coup, au prestige du Gouvernement impérial. A cet effet, un haut fonctionnaire, M. Camy-Lamotte n hésite pas à détruire les pièces de procédure légale qui ont été confiées à son examen ! — Tout cela parce que la magistrature est mal payée, par conséquent composée en majorité de médiocres et que les intelligents s’y dévorent en attendant de se vendre !

VI. — Scrupules rationnels et séductions mystiques prépondérantes,

Dans l'Argent, c'est le marxisme théorique qui apparaît sur l'horizon intellectuel de Zola, sans doute venu aux théorèmes de cette école sophistique par les études préparatoires à son Germinal. Il expose la thèse « collectiviste » par la bouche d’une sorte d’ascète ou de saint laïque qui fait songer à Spinoza. C'est en effet un Juif poitrinaire, né dans une famille de financiers âpres au gain mais qui, ayant eu l’occasion de fréquenter Karl Marx en personne, s’est bientôt converti à sa doctrine, et, depuis lors, a lentement construit sur le papier, à grand renfort de veilles et de méditations anxieuses, une société idéale où régnera la justice, où fleurira le bonheur universel, — On sait que le postulat, non avoué, du marxisme est l'égalité économique dès à présent réalisée dans les producteurs : d’où l'injus-

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tice criante des forlunes inégales, mais d'où les pro- :

fondes déceptions de tout essai pratique de Économie nouvelle en revanche (et sauf intervention d'assistance de caractère politique et religieux dans Vadministralion des entreprises de ce genre).

Ce Sigismond Busch, calculateur de race et de tempérament comme son maître, reconnaît pourtant, en dépit de lui-même, à quel point nuageuse et essentiellement mystique demeure lPassise psychologique du romantisme dont Marx n’est qu’un représentant masqué d’algèbre (1) : à savoir Paffirmation implicite de la bonté ou tout au moins de la justice naturelle à l'homme : affirmation qui oublie les origines probables de Homo sapiens, ses dents canines que soulignait Taine et son « impérialisme » originel. Assurément, concède en effet Busch, quand il est amené à exposer ses idées politiques, assurément l’état social actuel a dû sa prospérité au principe individualiste (il vaudrait mieux dire ; « impérialiste » insensiblement rationalisé), parce que l'intérêt personnel et l'émulation qui en résulte dotent ce principe d’une fécondité de production sans cesse renouvelée. La question est donc de sa-

voir si le collectivisme arrivera jamais à provoquer

ou seulement à entretenir une fécondité semblable. Quels moyens mettra-t-il en œuvre pour aiguillonner les facultés du travailleur quand l’idée de gain sera détruite? Ici commence, pour les adversaires

(1) Voir notre étude sur Marx dans le recueil d'essais intitulé par nous : les Mystiques du néo-romantisme. Paris, Plon. {Cette étude a d’abord été publiée en allemand en 1906.)

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loyaux du capitalisme, le domaine du doute et de l'angoisse, soupire le théoricien, mystique sans le savoir. Là s’étend le terrain faible où il leur faudra bien se battre pourtant si leur socialisme émotif doit triompher quelque jour. « Sait-on jamais si l'amour des autres aura en soi assez de vigueur pour remplacer l'amour de soi dans l’organisation-sociale ? » Telle est l'interrogation anxieuse que se pose, par la voix de son Busch, le romancier de l’Argent qui résiste encore à cette heure aux suggestions de l'esprit de vertige.

Jusque vers 1896, en effet, Zola hésite visiblement à s'engager sur la route de l’île Utopie, vers laquelle il va bientôt cingler à pleines voiles. Sa Nouvelle campagne nous apporte les dernières déductions de psychologie hobbiste (et chrétienne au total) qui soient sorties de sa plume. Au fond,écrit-il alors avec un reste de clairvoyance, on est resté autour de nous à l’homme bon de Rousseau (oh, combien!). Rendez l’homme libre, nous dit-on, débarrassez-le des liens sociaux, replacez-le au milieu de la Nature vierge, et vous réaliserez l’âge d'or, l'hon-

nêteté absolue, la fidélité complète! Par malheur,

soupire l'hôte du Figaro, par malheur il n’est pas d’illusion plus dangereuse, car sans cesse elle a conduit vers le rêve farouche des grands révolutionnaires incendiant le vieux monde pour hâter la venue du nouveau sur un sol purifié par le feu. C'est pourquoi tout gouvernement qui se fonde sur cette illusion de l’homme bon semble jusqu'ici fatalement condamné à souffrir (à faire souffrir surtout!) et à périr ! — À cette date, Zola n’a pas encore entière-

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ment oublié sa sympathie pour le Taine, déjà dérousseauisé, des années soixante : il se déclare donc prêt à proclamer que le moindre progrès moral ou social réclame des années de gestation douloureuse et qu’on met un siècle pour obtenir des hommes un peu plus d'équité et de vérité sur quelques points ; car toujours l'animal humain reste au fond sous la peau de l’homme civilisé, prêt à mordre dès que l'appétit le pousse. Certes, ïl faut bien espérer que l'éducation de la liberté se fera et qu'un jour la Raison régnera sur la République de l'avenir ; mais

que d'années seront nécessaires à cette indispen-

sable éducation du Peuple et quelle folie de croire que les maux sociaux cesseront dès aujourd’hui parce qu'on aura changé l'étiquette gouvernementale, inséré le nom de République sociale dans quelque constitution nouvelle! — Voilà ses dernières lueurs de bon sens |

Mais, dès ce moment, notre romantique de fond : tend, par la poussée sourde de ses instincts natifs, vers le mysticisme social que son sang-froid de

paysan beauceron a longtemps tenu à la porte de sa

pensée claire. Déjà, dans son Docteur Pascal, il a cherché à éluder autant que possible cette difficulté psychologique fondamentale qui torturait son réveur marxiste. Comment, se demande le plus hautement doué des Rougon, comment fonder uniquement sur l'altruisme une société composée d'êtres

égoïstes par essence ? Ce ne peut-être, conclut-il, que

par da collaboration de l’extase mystique, cette suprême exaltation de l'amour. Voilà pourquoi, à l'heure où Pamour que le docteur voue à sa nièce

Clotilde vient soudain galvaniser sa vieillesse, il lui semble qu’une infinie tendresse humaine, toute frémissante de fraternelle pitié se fasse jour du même coup dans les profondeurs de son âme: et cela, à l'instant même où il allait descendre dans les plus douloureuses vérités de l'existence, en réalisant le projet, dès longtemps caressé par lui, d'écrire la chronique de sa très peu « tendre » famille. Or, ce je ne sais quoi dont il se sent présentement exalté, est- quelque chose de très indulgent et de très grand tout ensemble qui, émanant de sa personne, va convertir sans délai au rousseauisme sa fiancée, formée par le catholicisme et ses strictes disciplines morales ; en sorte que toute cette effrayante leçon (impérialiste) des faits dont le savant fut le collectionneur méthodique, se trouvera soudain innocentée aux yeux de la jeune femme !

Ainsi, la préoccupation d’innocenter l’homme, originairement égoïste, par la vertu d’une sorte de sacrement romantique infusant soudain la grâce de l’Altruisme dans les âmes contemporaines, voilà la solution que Zola propose au problème social par la bouche de son médecin-philosophe. Après avoir déroulé, sous le regard épouvanté de sa nièce et future compagne, l’affreuse histoire qui est celle de leur famille depuis près d'un siècle {c'est-à-dire après lui avoir lu le grand cycle romanesque des Rougon-Macquart), Pascal obtient néanmoins que celte cruelle réalité humaine soit innocentée soudain dans sa violence même, par quelque chose de grand et debon, par un souffle d'humanité profonde qu'il a su faire circuler dans son récit. Ce qui est vraisem-

blablement la prétention tardive, mais peu justifiée,

de Zola, en voie de s’attendrir désormais sur ses héros pour frayer les voies au mysticisme social, de plus en plus maître de sa pensée consciente.

Concluons de ce long examen que, dans les Rougon-Macquart, l'attitude de l'auteur en face de la vie n'est expérimentale et rationnelle que par intervalles et par velléités, quoi qu'il en pense. Elle demeure mystico-romantique en son fond, pour s'affirmer telle, et de la plus éclatante manière, vers la conclusion de l’œuvre. Il y critique d’ailleurs presque constamment sans clairvoyance les résultats sociaux de l'impérialisme originel qu'il a fait mine d’accepler pour base de ses déductions théoriques. Il décrit du « mal » ou même des « abominations »,

là où n’y en a quepar déviation ou par excès, à savoir

dans la concurrence économique qui est la condition sine qua non du progrès ou même de l'existence continuée de la société après la division du travail réalisée dans le groupe humain, comme nous l'avons vu le reconnaître parfois. En revanche, il ne veut voir nice mal, nices dangers là où ils sont véritablement, à savoir dans l'émancipation de l'amour et dans l'apologie des instincts. Il condamne donc l'impérialisme rationnel pour encourager l'irrationnel. Il fait la psychologie du bourgeois « méchant » au lieu de faire celle du bourgeois promoteur de la production dont il faut canaliser mais non stériliser la volonté de puissance (ce que son maître Balzac avait réalisé parfois dans sa maturité, en se dégageant peu à peu de son romantisme initial par une évolution inverse de lasienne).

LA POLITIQUE DANS L'ÉPOPÉE PR EC) Et il Lend de plus en plus à peindre le prolétaire bon par nature, au lieu de le montrer insuffisamment adapté jusqu'ici au rôle de gouvernement que lui assura prématurément le suffrage égalitaire. — Par là, il marche à grands pas vers la psychologie rousseauiste restaurée et vers la mystique sociale avouée qui inspireront ses derniers écrits, où nous allons les mettre bien facilement en évidence.

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