‹ Émile Zola 1923Chapitre 68 sur 77 · I. — La religion de la souffrance humaine · texte numérisé non relu

I. — La religion de la souffrance humaine

‘{ Lourdes ”:

On peut lire, dans la Nouvelle Campagne de 1896, quelques pages amusantes consacrées à Mlle Coues-

don, cette prétendue voyante qui se disait en rap-

ports familliers avec l'ange Gabriel et qui eut son heure de notoriété parisienne. Zola, dont les pré-

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esse

tentions sont positivistes, frémit de constater quelles platitudes suffisent présentement à satisfaire, chez le commun des hommes, l’instinct mystique ancestral. Il en vient à douter que léquilibre mental désirable puisse jamais se réaliser dans les esprits moyens, quand il voit la raison du plus grand nombre rester de la sorte à la merci des malsains coups de vents venus d’un soi-disant Au-delà. Et, après avoir constaté ces aberrations, il s’interroge avec anxiété sur leur remède : il se demande si l’homme de Science a le droit d'appliquer ce remède en fermant le domaine du mensonge pieux aux pauvres âmes que la réalité opprime et fait constamment souffrir. Le cœur tremble, dit-il, l’es-

prit hésite avant de répondre et la pitié finit par

réduire la Raison à se taire : « Allez, allez, pauvres âmes, mangez donc et buvez le mensonge! Vivez de l'espoir trompeur, en attendant que la Science soit assez forte, un jour, peut-être, pour vous nourrir du pain de la vérité! » La question du mysticisme est fort mal posée dans ses lignes : elles acheminent leur auteur à capituler devant les formes les moins encadrées de raison de cette antique propension de l’âme humaine.

Telle n’en sera pas moins la philosophie de son livre sur Lourdes qui procédera tout entier de cet état d'esprit. L'abbé Pierre Froment, dont nous avons déjà prononcé le nom, est un homme de cœur et de haute intelligence qui s’est lié prématurément par les vœux éternels du sacerdoce, dans un élan de juvénile enthousiasme et sous l'influence indiscrète d’une mère passionnément croyante. Après

quelques années de réflexion plus mûre et d'ex-

périence vitale continuée, il a perdu la foi chrétienne, mais s’est résolu à remplir, après comme

devant, son devoir de prêtre : il servira l'humanité

par l’action morale sous la robe ecclésiastique, — Toutefois, cette attitude peu sincère lui paraît, avec le temps, plus pénible à soutenir qu'il ne Favait pensé tout d’abord. Il décide de se rendre à Lourdes avec un grand pèlerinage de malades, dans le vague espoir que le contact de leur naïve croyance lui restituera le bienfait de la Foi. Il a en effet scruté, en historien, les origines de l'apparition pyrénéenne,

etil s’est senti profondement séduit par la figure

candide et sereine de Bernadette Soubirous, la voyante, en même temps que le choquaient les pratiques, à son avis superstitieuses, qui se sont greffées à profusion sur cette tige de poésie pure. Et Zola, qui a fait la même étude dans le même esprit, d’esquisser par la bouche de son abbé une biographie de la bergère béarnaise sur un ton de romantisme renanien qui est fort caractéristique de son état d’âme à cette heure de son évolution mentale.

I] nous montre cette enfant sympathique, aimante et charmante à son aurore, mais déjà victime de

ses nerfs malades. Par les illusions mystiques que

son mal lui suggère, par l’auréole de sainteté qu’un intérêt étranger s’empressera de poser prématurémentsur son front après ses visions, elle se trouvera soudain retranchée de la vie normale, du mariage et de la maternité qui l’auraient apaisée, guérie, sans nul doute. Le romancier décrit ensuite la lutte qui,

dès le lendemain des apparitions, commença de se.

dessiner entre l'autorité, civile ou ecclésiastique; nécessairement préoccupée d'ordre, de raison, de religion sage, et le sentiment du menu peuple emporté par son appétit de bonheur vers la conception du salut miraculeux dès ce monde, en attendant le salut éternel dans l’autre. L’issue du conflit fut ce qu’elle devait être. Il était inévitable que le désir bruyant des multitudes, la sainte folie de l’universelle joiebalayât bientôt devant elle l'opposition rigide et morose, qui, danscescrisesépidémiques d’hallucination collective, ne voit qu’un attentat au repos des esprits pondérés, __ Fort curieuse est la méditation que Zola prête, devant ces graves problèmes, à l’évêque de Tarbes qui dut se prononcer, le premier, sur le cas de Bernadette vers 1860, à ce prélat sincèrement pieux, assure-t-il, mais en même temps éclairé, raisonnable et, par conséquent, incrédule aux révélations de Lourdes parce qu'il s'était fait des possibles manifestations de la divinité sur terre une idée plus intellectuelle et plus haute. La pitié n’en aura pas moins le dernier mot dans son examen anxieux de la question : il dé- cidera de sanctionner le mensonge dont la pauvre hu- manité a besoin pour vivre plus heureuse : « O mon Dieu, priera-t-il (par la plume de Zola), pardonnez- . moisi je vousfais descendre de la puissance éternelle où vousétespour vous rabaisser à ce jeu enfantin des . miracles oiseux. C’est vous faire injure que de vous . risquer dans cette aventure pitoyable où il n’y a que . maladie et déraison. Mais, à mon Dieu, ils souffrent tant ! Ils ont si grand faim de merveilleux, de contes de fées pour distraire leur douleur de vivre ! Que l'idée de votre divinité y perde, pourvu qu'ils soient

consolés sur cette terre! » Et l'inspiration de ce très hypothétique examen de conscience est assurément généreuse. — Puis l'empereur, à Biarritz, dans son morne silence de rêveur éveillé, s'apprête à céder, lui aussi, non pas aux supplications de l'impératrice espagnole et dévote, mais plutôt au réveil de son ancien rêve romantique de carbonaro, à un retour de la réelle pitié pour les déshérités de la vie, à une sympathie instinctive, ajouterions-nous, pour ce glissement du christianisme rationnel vers le pôle mystique attendri de la doctrine évangélique.

Intéressantes encore sont quelques remarques du romancier sur le parti qu'un tempérament extatique plus largement doté d'intelligence et d'ambition que ne le fut celui de Bernadette aurait pu tirer de l’adhésion de la foule à ses relations avec l’Au-delà. « Dans cette enfant simple et farouche, écrit-il, supposez un esprit de domination et d’intrigue : faites d’elle par la pensée une conquérante d’âmes, une conductrice d'hommes, et tachez d'imaginer ce qui serait alors advenu de sa destinée singulière. » Evidemment, pour bien des années, la grotte merveilleuse | eût été à elle, ainsi que, peu après, la somptueuse basilique. On l’aurait vu trôner dans les cérémonies sous un baldaquin d'or avec une mitre d’abbesse et . ç’aurait été sa petite main qui eût distribué le miracle à son gré, conduit les foules extasiées versle ciel. Toute rayonnante d'éclat céleste, elle serait devenue la Sainte, l'Élue, l’Alliée du Très-Haut, celle qui a contemplé la divinité face à face ! — Quelque chose d’analogue quoique de moins romantique (à la façon « du Réve) n’eût pas été impossible, en effet, sous le

contrôle souverain de l'autorité l’ecclésiastique qui a toujours su contenir dans les bornes dogmatiques et morales nécessaires les échappées du mysticisme en général et surtout du mysticisme féminin : ce tonique trop souvent excessif pour la volonté de puissance: de l'individu, allié du Ciel. Mais comme les femmes mitrées ne sont plus aujourd'hui dans nos mœurs, il est plus probable que Bernadette, mieux douée du côté de l'intelligence, de la culture et du caractère, serait devenue plus simplement la supérieure influente et vénérée de quelque communauté de femmes établies au voisinage du sanctuaire que ses apparitions ont fait jaillir du roc pyrénéen. Quoiqu'il en soit de ces possibilités dont la réalité diffère, l'abbé Pierre Froment ne retrouve rien de sa foi première au seuilde lagrotte miraculeuse, comme il l’avait espéré de la contagion des ferveurs sincères du pèlerinage : il demeure sceptique, même devant l’éclatante guérison dont il est le témoin oculaire, celle d’une angélique jeune fille, aimée de lui comme une sœur. C’est qu'il attribue ce miracle à la Nature et à la Vie, les dieux de la religion rousseauiste ; c’est que, tout en continuant d'appeler de ses vœux l’avènement d’une religion capable de soulager la souffrance, il est désormais convaincu que cette religion ne saurait être le catholicisme, tel, à tout le moins, que le gouvernent présentement ses chefs responsables. Il y faut une religion nouvelle et un changement d'illusion ; une foi qui se tienne plus près de la Vie, qui fasse à la terre une plus large part, et surtout une religion qui ne soit point un appétit de la mort : car telle est la très contestable définition que ce

prêtre propose du catholicisme moderne ! Le seul.

spectacle de Lourdes aurait dû le détourner de cette exagération romantique el de cette appréciation dictée par un instinct de concurrence vers 1830 aux mystiques réhabilitateurs de la chair. Lourdes, n’estce pas Fa soif de la Vie, devant la menace de la maladie déprimante ou meurtrière ? Pierre Froment lui-même se corrige à l’occasion en reconnaissant qi\'aucune religion viable n'a pu se confondre sincèrement avec cet appétit rebelle à la nature. Et en effet, le christianisme rationnel enseigne et facilite

la résignation à la mort inévitable : il a pu susciter

quelques excès sur la voie de l’ascèse éducatrice de la volonté : dans son inspiration véritable il est, avec toutes les religions des races douées, un appel à l'alliance divine en vue de la lutte pour la Vie, ordon-

née, civilisée, orientée vers le progrès moral, et par

conséquent social.

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