II. — Le catholicisme romantisé. — ‘ Rome
Cette religion nouvelle que réclame l'abbé Froment, ne pourrait-on la trouver dans un christianisme une seconde fois réformé selon l'influence romantique, c'est-à-dire à la fois socialisé et naturalisé? Tel est1e problème à la solution duquel va se vouéer le jeune prêtre au cours d'un second pèlerinage qui sera celui de la Ville éternelle. Lourdes lui étant apparue
décidément comme la métropole d'un christianisme
arriéré, dépassé, périmé, Rome serait-elle la cité
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sainte d’un christianisme d’avenir ; ou faudra-t:il que Paris, dernière ville évoquée par Zola dans sa série romanesque des Trois Villes, prenne en mains la promulgation de la religion romantico-anarchiste sur les ruines de toute foi concurrente ?
Remarquons d’abord que, par son projet de voyage au delà des monts, l'abbé Froment recommence,au profit de la cinquième génération rousseauiste, une tentative esquissée jadis au bénéfice delatroisième par
l'abbé de Lamennais, avec les résultats négatifs que
l'on sait; et 1l ne renie pas cette analogie, si caractéristique à nos yeux, que l’on trouve soulignée dans le roman de Zola. Car Froment a écrit avant son voyage un livre la Rome nouvelle, assez analogue d'inspiration aux pages du journal l'Avenir ou aux Paroles d'un croyant. Ce sont ces pages qu'il s’en va soumettre ou plutôt imposer à l'approbation pontificale, comme un programme de rénovation ecclésiastique que la Papauté devra réaliser sans retard. — Aussitôt arrivé à Rome, il mettra d’abord ce volume entre les mains d’un vieux soldat de l'unité italienne, et le général comte Prada croira revivre sa Jeunesse, à parcourir ces pagesentraînantes où reparaît l'espoir de ses vingt ans, la religion mazzinienne, la pacification du monde par l’évangilerousseauiste de 1830. Mais il retrouve tout cela sans conviction désormais, car cethomme d'action a perdusa confiance dans la panacée romantico-chrétienne depuis qu’il a dû jouer du sabre aux côtés de Victor-Emmanuel et‘de Garibaldi pour créer l'Italie nouvelle. Le réveil du « spiritualisme », le mouvement de charitéet de «communauté» chrétiennes dont le prêtre parisien se fait encore une
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fois l’apôtre apparaissent donc à ce guerrier réfléchi comme une inutilerégression vers les idées humanitaires et mystiques (sic) de 1848, ces envolées dans le bleu qui n’ont conduit qu’à des désillusions écrasantes. Zola nous prévient de la sorte, par la bouche de son vaillant Piémontais, qu'iln’accepte nullement pour sa part le mysticisme romantique dans son incarnation néo-catholique, et qu'il prépare à son abbé Froment, sur ce terrain, un décisif échec. Rome, après Lourdes, devra s'effacer devant Paris comme métropole religieuse de l’avenir.
Pour faire partager cette opinion de son lecteur, il lui fournit une analyse, fort instructive en effet, du volume de l'abbé Froment. Le livre débute par une philosophie marxiste de l’histoire, opposant sans cesse les riches aux pauvres à travers les siècles, négligeant de scruter les lois économiques normales d'où procèdent la richesse et la pauvreté en tous temps pour insister sur les exceptions émotives, sur les fortunes injustes ou révoltantes en leurs origines, dans un dessein d’agitation politique : c’est l'inspiration du Capital de Marx, ouvrage en grande partie historique, que Zola avait certainement parcouru pour se « documenter ». Dans le prophétisme juif, qui fut avant tout l'expression mystique d’un impérialisme national, Froment ne voit que le cri des pauvres contre les riches : dans Jésus, ce dernier des prophètes d'Israël (définition combien insuffisante !; il signale la vivante revendication du droit des pauvres ; dans les communistes ou anarchistes du temps présent, il vénère les continuateurs autorisés de Jésus. La primitive Église chré-
tienne aurait posé un idéal de vie « communiste », mais l’Église fut bientôt forcée de se liguer avec les riches et avec les puissants (mais forcée par qui, puisqu'elle se dressait tout d’abord contre eux, sinon par l'expérience et par la raison pour la plus grande part). Alors, au Moyen âge, le rêve de la domination ecclésiastique universelle se forme dans l'âme d'un Grégoire le Grand et persiste jusqu’à l'heure ou la Renaissance prépare le triomphe de l’'absolutisme laïque, et où la Révolution française vient élever contre la Papauté une plus directe menace. l'out ceci est emprunté de Michelet, le poète du romantisme démagogique.
Après quoi, l’abbé retourne à Marx pour affirmer avec lui que présentement le monde s'effondre à nouveau dans l’agio, les banques véreuses, les désastres financiers de toutes sortes et surtout dans cette efffroyable injustice qui est l'existence de quelques hommes gorgésderichesses parmi des milliers de leurs frères qui crèvent de faim. La bourgeoisie, satisfaite depuis qu’elle règne, n’a fait au peuple qu'un cadeau dérisoire en lui donnant l'égalité politique par le suffrage universel égalitaire, et elle se dérobe désormais à l'exécution de sa tâche qui est d’assurer le bonheur universel ! Rien que cela ! C’est peu de chose en vérité, et l’on verra comment y réussiront les autres, car on le voit déjà !— Sous le joug de leur servitude économique les pauvres n'ont d'autre « liberté » que celle de mourir de faim. — Ce sont les propres paroles de Marx. — Il faut donc remplacer le salariat par autre chose. Et là gît le problème, la question sociale par excel-
lence devant laquelle s'effrayait naguère le marxiste
Busch dans l’Argenl.
La solution de l'abbé Froment est encore chrétienne pour une bonne part à cette heure de son évolution théorique : il faudra les désappointéments que Rome lui prépare pour le diriger vers d'autres combinaisons dans la suite. Son livre en est éncore à proclamer la banqueroute de la Science, du Positivisme et du Rationalisme (1) conternporains. Il n’a pas su reconnaître, nous explique Zola, que les esprits, dévorés du besoin de l’Absolu, s'impatientent tout à fait à tort devant les tâtonnements, les lenteurs nécessaires de la science. Celle-ci n’admettant que des vérités dûment prouvées ne saurait progrésser qu’à pas comptés vers son but de lumière et de sagesse. Pendant ce temps, les esprits inquiets se sentent repris par l'angoisse ancestrale devant la persistance de l’universel mystère ; ils réclament, pour dormir en paix, une synthèse immédiate et totale que les savants ne sont pas en mesure de leur fournir. Alors, déjà brisés de fatigue par un effort si bref vers la vérité incontestablement établie, ils retombert le genou en terre, éperdus à la pensée qu'ils ne sauront jamais tout, ét préférant Dieu, l'Inconnu révélé, affirmé dans un acte de foi. |
Pierre Froment qui partage leur abérration mys-
tique, imagine que le pape Léon XII pourrait, s'il
(1) Il faudrait dire la conception rationnelle du monde, car le rationalisme, tel que lé constitua le xvir° sièclé finissant, est encore imbu d'éléments mystiques, principalement dans le domaine de la psychologie humaine que Rousséau embrumait avec génie à ce moment même.
le voulait, leur rendre ce Dieu qu'ils réclament sous
une forme adaptée à leurs besoins spirituels du moment. Dans ses encycliques, ce pontife s’est affirmé le père des travailleurs, et, en dépit de ses protestations obligées contre la monarchie de Savoie spoliatrice du Saint-Siège, il garde le très réel avantage d'être « débarrassé » de ce pouvoir temporel qui fut toujours une entrave mortelle à l’hégémonie spirituelle de la Papauté. Il est donc, mieux que ses prédécesseurs, en situation de parler net, d'engager enfin la religion catholique sur ses voies d’avenir. Voilà pourquoi Froment croit pouvoir exprimer avec éloquence sa soif d’un sentiment religieux élargi, affranchi des rites, tout entier concentré dans l’unique préoccupation de la charité chrétienne. - C’est bien Lamennais et Marx qui sont les patrons
de son rêve mystique.
Après quelques semaines de séjour romain, l'abbé constate que l'influence de la Compagnie de Jésus est prépondérante plus que jamais dans les conseils de l'Église et que la Compagnie répudie ses conceptions de réforme. Or, tous les moyens sont bons à la milice de Loyola pour assurer son règne. Froment croira voir les Jésuites fomenter sous ses yeux une tentative d’'empoisonnement contre le cardinal Boccanera dont la présence possible sur le trône pontifical serait un obstacle à leur empire. Au surplus, l'appréhénsion de ce terrible pouvoir occulte s'incarne pour ainsi dire devant ses regards angoissés dans la personne d’un prêtre attaché au service du cardinal, son hôte, dans le fiévreux don Vigilio qui se prétend poursuivi par la vengeance de l'Ordre
ignacien et met chaque jour quelque nouveau crime à la charge de ses ennemis supposés. Leur puissance, explique-t-il à son auditeur français, est fondée sur la nécessité d’une transaction gouvernementale entre la stricte doctrine morale de l'Église et la présence du péché dans le monde : c’est sur cette base qu’au lendemain du Concile de Trente les théologiens de l'Ordre ont transformé l'esprit du ca-. tholicisme. — Mais celte transaction-là est d’une nécessité aussi vieille que le monde, à voir juste, et, en réalité, les Jésuites, psychologues clairvoyants de la volonté de puissance, ont simplement facilité l'adaptation du gouvernement romain aux besoins spirituels des sociétés modernes : adaptation géniale , au surplus, comme l'écrit Zola luimême après Joseph de Maistre, mais dans une intention malgré tout dénigrante, car il n'entend reconnaître aux enfants d'Ignace que le génie du mal ! | Monsignor Nani, un prélat romain affilié de près à la puissante Compagnie, a été cependant chargé par celle-ci d'éclairer peu à peul'abbé Froment, ce rêveur transalpain, sur la vanité de son utopie romantique. Il Lui expose donc,en termes excellents, que si, par impossible, l'Église se voyait ramenée à sa discipline primitive, comme le vicaire parisien semble le proposer dans sonlivre,ellese trouverait par là retardataire de près de vingt siècles et, de ce fait, con- trainte de marcher une fois de plus, à pas redoublés, sur la voie où Dieu l'a, une première fois, conduite. L'Église ne doit-elle pas en effet exercer le gouvernement moral du monde tel qu’il est ? C’est pour cela
qu'elle-mêmeestielle qu’elleest. La prétenduereligion nouvelle n’engendrerait qu'anarchie passionnelle et sociale après la ruine irréparable du catholicisme séculaire, « ce monument prodigieux de solidité et de sagesse » qui, ayant suffi jusqu’à présent au salut des hommes saura continuer de les sauver demain et toujours. Ainsi, parle Monsignor Nani.
Après quoi, il entreprend de rectifier les idées hasardeuses que Froment emprunta de don Vigilio sur la Compagnie de Jésus et que sans doute le Français a laissé transparaître au regard pénétrant du Romain. Si vous entendez par jésuites, dira le prélat, ces prêtres sages qui s'efforcent de ramener humainement les sociétés modernes à la discipline de l'Église, au lieu de les encourager dans les réveries qui préparent desluttes stériles, oui, nous sommes tous plus ou moins « Jésuites » dans les hautes sphères du gouvernement pontifical ! — Ce qui est répéter en d’autres termes ce que nous avonsindiqué plus haut, et montrer dans le catholicisme rationnel un des contrepoids du mysticisme naturiste dans le monde. — Mais si l'abbé Pierre reste fermé à ces suggestions de l'expérience et de l’histoire, il quittera du moins Rome entièrement désabusé de l’utopique conception qui consistait à convertir le catholicisme à l’hérésie mystique de Rousseau.
Pourtant, chose curieuse, avant de reprendre le chemin de la France, il entendra développer longuement devant lui une utopie romantique de modalité différente et dont il ne sait pas reconnaitre la foncière parenté avec la sienne propre. — C’est un rêve fouriériste d'origine sans doute que celui du tout
jeune anarchiste romain Angiolo Mascara. Cet enfant précoce croit voir, dans un avenir très prochain, sa ville natale de Rome devenue la capitaleincontestée de l'universelle démocratie, la métropole de tous les anciens royaumes détruits. Certes, elle devra subir tout d’abord la purification par le feu et assainissement par le grand soleil de la pleine liberté qui boira les pestilences du vieux sol latin. Mais ensuite, rebâtie plus belle et plus grande que jamais, seule éminente sur la face de la terre, elle abritera pour l'éternité vingt millions d'habitants qui vivront dans la joie sans nuage, après avoir enfin réglementé le travail humain ; et les sages de toutes les contrées s'y rassembleront une fois l'an pour tenir le Parlement de l'humanité bienheureuse. — Ce que l'abbé objecte surtout à ce rêve millénaire d’Apocalypse, c’est qu'il soit un monument bien reconnaissable de l'indestructible orgueil romain, un héritage ( « impérialiste » au sens étymologique de ce mot) du vieil imperium de conquête qui survit jusque dans l’âmeanarchiste, au delà des monts. Or Froment luimême va faire, quelques mois plus tard, un rêve de tous points analogue, au profit de sa ville natale, la capitale française, avec l'entière approbation de Zola dont il sera bien évidemment sur ce point le porte-parole. Qu’aurait pensé le patriote Maseara de cette naïve inconséquence dans son eritique parisien.
Quoiqu'il en soit, la conclusion de Rome n’est pas encore aussi complaisante au mysticisme social que le seront les romans ultérieurs du pontife naturaliste. Son héros se contente de sourire devant les visions du jeune fils spirituel de Charles Fourier. Il estime
en effet que la science suffira seule à la réforme du monde, dût-elle mettre un siècle ou deux à préparer ce résultat grandiose, Que la science se crée donc sa religion et néglige désormais toutes celles qui se sont développées en dehors de ses strictes méthodes.
Elle seule se trouve qualifiée pour une gestation si
lourde de conséquences décisives. — Mais nous ne sommes nullement ici à la dernière étape de la pensée sociale de Zola, comme nous allons le constater sans retard. :
[IT, — Vers une religion purement romantique. 66 P 0 99 :
f* Paris ”.
L'abbé Froment a été reçu en audience particulière par le pape Léon XIII. Il a (dans une scène remarquablement traitée) entendu de la bouche même du Pontife suprême le désaveu des projets de réformes qu’il était venu exposer aux gouvernants de l'Église, et. il s’est soumis à la décision de son chef, comme jadis Montalembert et Lacordaire. À son retour de Rome, il a été attaché comme vicaire à une paroisse de Neuilly, où il a vécu trois ans, absorbé par l'exercice consciencieux de son ministère. Il a
même conquis dans son entourage une sihaute re-
nommée de perfection qu’il est considéré comme un saint, par l'intercession duquel les dévots croient pouvoir implorer de Dieu des miracles.
Un matin, ila été dire sa messe à la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre pour obéir aux supplica-
tions d’une pauvre mère qui attend de ses prières la guérison de son enfant malade. El pendant que, machinalement, il accomplit les rites du sacrifice expiatoire, il en vient à récapituler dans son esprit ses expériences religieuses des années précédentes. Il était allé demander à Lourdes la foi naïve des simples et n'y a rencontré que le culte de l’absurde, la puérile désertion de la raison (accent différent déjà de celui qui régnait dans le récit de son pèlerinage pyrénéen). À Rome, ïl a vu la religion chrétienne devenue la science du gouvernement des hommes : il l'a jugée sans avenir (mais cette science-là devrait lui paraître une garantie de durée, tout au contraire) après avoir un instant cru à la possibilité d’une Réforme nouvelle dans le sein du Catholicisme. Enfin, l’insondable misère des faubourgs parisiens sur laquelle il s’est penché pour la restreindre ou pour la soulager, mais sans notable succès, est venue lui persuader que la charité ou la bonté ont décidément fait banqueroute en notre monde pervers. —- C'est trop dire, à mon avis ; l’homme n'est pas plus méchant qu'il n’est bon naturellement ; c’est un impérialiste irrationnel-né, qui demeure candidat à des impérialismes plus rationnellement inspirés. — Il ne voit donc plus autre chose à faire que d'attendre la catastrophe finale inévitable, le « grand Soir », la révolle, le massacre, l’incendie qui vont balayer sous peu un monde coupable et condamné ! ;
H se demande même quelle ridicule illusion a pu le maintenir, depuis trois ans déjà, dans cette voie de la charité impuissante ? La Rédemption du Christ n'achève-t-elle pas d'échouer sous son regard navré ?
Ne faut-il pas au monde un autre salut que la promesse chrétienne pour satisfaire au besoin exaspéré de justice qui monte; des peuples misérables et dupés ? Désabusé pour toujours de ce Paradis chrétien menteur dont l’iniquité sociale a si longtemps bercé son enfance, le Peuple exige qu’on ramène enfin sur cette terre l'éternel problème du bonheur. Mais comment et par quel culte nouveau pourrait-on bien satisfaire à cette impérieuse exigence? — Nous ne voyons nullement la nécessité d’un culte si l’on décide de borner au présent immédiat toute aspiration de bonheur : en réalité, c'est que l'impérialisme irrationnel réclame inconsciemment une mystique pour en appuyer son effort de conquête. — Par quelle entente heureuse, poursuit cependant Froment, réconciliera-t-on le sentiment du Divin avec la nécessité d'honorer la Vie dans sa souveraineté uuiverselle et dans sa fécondité créatrice? Là commence l'angoisse. Là se pose, devant la pensée moderne, sa plus torturante énigme.
La réponse de Zola sera dans le mot commode de justice, comme le mot de vertu couvrait les faiblesses mentales et morales de Jean-Jacques; et ce dernier l’a fait remarquer à ses lecteurs par la bouche de Julie d'Etange en une heure de clairvoyance rationnelle. C'est à la Justice qu'aboutit la méditation de Froment. Il s’agit désormais d'être juste et l’effrayante misère cédera. Après tant de siècles de « charité » chrétienne, pas une plaie ne s’est fermée au flanc de l'humanité saignante : la misère n'a fait que grandir, que s’envenimer jusqu’à la rage (c’est au plus haut point contestable !) Le mal, aggravé
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sans cesse, arrive à ne pouvoir être toléré par le : corps social, fût-il palhé sur quelques points par des efforts individuels. Au surplus, il suffit qu’un vieiilard meure de faim ou de froid quelque part pour que s'effondre tout l'échafaudage d'une société bâlie sur l'aumône (! !!) Une seule victime et cette société demeure à jamais condamnée. Voilà, certes, un programme sévère pour les rousseauistes sociétés de l'avenir, lorsqu'il sera retourné contre elles. Elles se trouvent lout au moins fort dûment averties en cet endroit de l'étendue de leur tâche et de l'ampleur de leur responsabilité gouvernementale.
C'est donc un cri de justice qui monte aujourd'hui de tant de lèvres émues pour réclamer non plus la justice du décevant Paradis chrétien dont la promesse a.s1i longtemps prolongé la patience des pauvres, mais la justice sur cette terre pour ceux qui ont faim. C’est la justice que le Peuple demande en grondant, en menaçant de reprendre sa part qu’on lui détient par la force ou par la ruse, en préparant l'ouragan de juste colère, les représailles prochaines et sanglantes des meurt-de-faim, à la lueur desincendies, — Rappelons dès à présent en quelques mots que cette rhétorique facile d’agitateur rousseauiste contient autant de contre-vérités que de mots et prépare, dans son erreur fondamentale, des souffrances bien autres à ses clients que celles qu'ils auront supportées précédemment. Le principe de la justice, — et Proudhon qui est assurément pour une part linspirateur de Zola dans ces pages, l'a reconnu de façon intermittente, aux heures où sa saine raison paysanne parlait en lui plus haut que son mysticisme
conquérant de plébéien empressé vers le pouvoir social — le principe de la justice c'est : à chacun
selon ses œuvres. Or, tel est exactement le principe de
la société capitaliste actuelle, quoi qu’en disent ses adversaires intéressés qui le reconnaîtront quelque jour s'ils essayent l'expérience inverse (ce qu'ils ont commencé de faire); c’est même le principe de toutes les sociétés simplement possibles et viables, dans le passé, le présent et l'avenir, en raison des lois psychologiques de la nature vivante. Il est vrai que la coutume de l'héritage familial fausse quelque peu ce principe en apparence, mais c’est seulement aux
yeux de l’individualisme imprévoyant et déraison-
nable : l'expérience a prouvé en effet que l'individu produisait plus et mieux avec la perspective de transmettre les produits de son travail à ceux qui le continuent dans la vie de par toutes les lois naturelles et sociales, de par l’hérédité, l'affection instinctive et l'éducation onéreuse. Pour « justifier » théoriquement l'héritage par la formule de Proudhon, il suffirait de dire : à chaque groupement naturel d'êtres humains, étroitement associés entre eux pour l’activité et l’adaplation sociale, à chaque famille selon ses œuvres. Balzac, le maître préféré de Zola, n'a-t-il pas écrit dans la préface générale à sa Comédie hu-
maine que l’élément social: véritable est la famille,
. et le progrès. — En réalité, la société que rêve le
non l'individu, parce que la solidarité familiale est la base même de l'éducation attentive et dévouée des enfants, c'est-à-dire de leur adaptation sociale main-
- tenue ou même perfectionnée à chaque génération
par l'expérience : d’où la culture des esprits, l’ordre
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mysticisme social dont Rousseau a été le plus éloquent interprète, bien loin d’être fondée sur la justice, ne le pourrait être sur autre chose que la charité précisément, puisqu'elle prévoit, de façon plus ou moins avouée, répartition égale à capacités inégales, à services sociaux d’inégale valeur.
Suivons cependant l’abbé Froment à la recherche |
de cette religion prétendue de Justice qui sera celle de l’avenir et dont il entreprend de fixer les bases possibles par une exploration morale préalable du
Paris de 1898. Les classes dirigeantes sont tout.
d’abord l’objel de son examen : elles sont peintes par Zola avec une férocité non encore égelée dans son œuvre antérieure, malgré la Curée, Pot-Bouille et l’'Argent. La bourgeoisie est une fois de plus synthétisée dans un forban de Bourse, un nouveau Saccard plus odieux que l’autre qui use et abuse du pouvoir volé par sa caste. Ce baron Duvillard est le pourrisseur par excellence, le dévorateur, le triom-
phateur gras (qui devrait être encore infiniment
plus gras que les charcutiers du Venire de Paris.
pour se prêter au symbolisme sommaire de Zola).
Nous avons déjà signalé les odieux sentiments de haine que sa fille nourrit pour sa femme ; son fils est un androgyne dégénéré, un anarchiste de salons qui
professe en outre un prétentieux catholicisme esthé-
tique.
Après avoir pris contact avec cette horrible famille, l’abbé Froment, au cours d’une sorte de voyage (d’ailleurs assez faiblement motivé) à travers tous les milieux du Paris de la richesse, visite
d’abord la Chambre des députés en un jour d'inter- ;
ss